
Les Américains l'appellent "Continental Divide", parfois "Great Divide" : c'est la ligne de partage des eaux entre Atlantique et Pacifique. Elle est parfois difficile à atteindre, au sommet des Montagnes Rocheuses. En certains endroits, au contraire, on y accède très facilement, à la seule condition de la trouver : aucune démarcation, aucun changement de pente ne la décèle. C'est le cas de South Pass, au Wyoming, où, pendant quelques dizaines d'années, les chariots des pionniers passèrent d'un versant à l'autre sans même s'en apercevoir. Quelques kilomètres au sud de cet imperceptible col, la Continental Divide se divise et forme, entre ses deux branches, un bassin fermé de 10000 km². A 2000 mètres d'altitude, sans sortie vers la mer, celui-ci aurait pu devenir lac mais les précipitations, presque uniquement de la neige, ne dépassent pas 150 à 250 mm d'eau selon les années : le Great Divide Basin est l'un des endroits les plus désertiques du Wyoming.

La végétation rase du désert froid (07/03)
Le bassin fait partie du Red Desert. Ce dernier s'étend, d'est en ouest, de Rawlins à Rock Springs, au sud, jusqu'à la frontière du Colorado et sa frontière nord coïncide sensiblement avec celle du bassin. Il a ses "badlands", zones de ravines creusées par le ruissellement, ses montagnes, basses et pelées, sauf dans quelques ravins, des ruisseaux, pour la plupart intermittents, de rares zones marécageuses, que l'évaporation transforme une partie de l'année en nappes de sel, et quelques étangs artificiels créés pour l'élevage. Des dunes de sable couvrent cinq à six pour cent du territoire. La végétation se compose surtout de buissons bas, où l'armoise est largement prépondérante. L'altitude, pourtant, et un peu d'humidité, permettent à quelques conifères et même à des aspens de se développer.
Désert d'hommes, mais pas d'animaux : cinquante mille pronghorns y vivent, ainsi qu'une espèce rare de cerf, le "desert elk", et c'est l'un des rares endroits dans l'Ouest où l'on ait de bonnes chances d'apercevoir des hardes de chevaux sauvages. Depuis des millénaires, les grands troupeaux d'antilopes et de cervidés migrent chaque automne des terres enneigées de Grand Teton vers Red Desert et, dans plusieurs passages étroits, des vestiges indiens révèlent la présence antique des postes d'affût des chasseurs.
Depuis l'Interstate 80, rien ne décèle l'existence du bassin : on en longe le bord, on y entre, on en sort sans s'en apercevoir et rien ne semble le différencier de reste de la région. Mais pas question de s'aventurer ici sans carte détaillée : si quelques chemins carrossables permettent de le traverser, beaucoup ne sont que de simples traces, crevées de ruisseaux à sec, coupées de vallonnements, et nécessitent l'usage d'un véhicule tout terrain. Les endroits pittoresques y sont dispersés, rien ne les signale et les rares chemins de terre entretenus y accèdent rarement.
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Bonne route (07/03) |
Passage praticable seulement avec un 4 x 4 (07/03) |
A peine sommes nous engagés sur Bar X Road que nous croisons un gros pick-up : il sera notre seule rencontre en 5 ou 6 heures ! Il s'arrête à notre hauteur : le chien du conducteur a disparu dans cette immensité, parti sur les traces d'un lièvre, d'un renard ou, qui sait, d'une demoiselle coyote. Si par hasard nous le voyons...

Les chevaux sauvages (07/03)
Soudain, à droite, à quelques centaines de mètres, les chevaux ! Toute une harde... Trente, quarante bêtes, peut-être... Sauvages ? Ou bien appartiennent-ils au ranch dont l'habitation, peut-être abandonnée depuis longtemps, marque la carte d'un point noir ? Sur le sol, leurs traces ne ressemblent pas à des sabots ferrés... J'avance lentement vers eux, en petites étapes coupées de longs arrêts, pour tenter de leur rendre ma présence familière. Beaucoup, immobiles, me regardent venir. Quelques-uns trottent en encensant, comme pour une parade. Les plus éloignés broutent sans paraître troublés. Mais tous ont dans l'esprit une distance limite : chaque fois que je l'atteint, ils s'écartent d'un petit trot dansant, font cent mètres et s'arrêtent. Deux fois, trois fois ainsi...

Retraite sur la plaine d'armoise (07/03)
Ce petit jeu pourrait durer longtemps. Mon insistance finit par exciter leur méfiance, ou leur curiosité. Deux d'entre eux, bientôt rejoints par un troisième, se détachent des autres et s'avancent vers moi. Ils ne viennent pas directement. Comme s'ils voulaient d'abord se montrer sous tous les angles, ils décrivent d'abord un arc de cercle vers le nord, s'arrêtent, font demi-tour, tracent un demi-cercle vers le sud-ouest, s'arrêtent, avancent un peu, s'immobilisent et me contemplent sans bouger. Maintenant, j'en suis sur, ce sont des chevaux sauvages !

La volte (07/03)
Ces courbes qu'ils décrivent sont caractéristiques : lorsque un indien démonté voulait capturer un cheval, il le forçait à la course. La poursuite pouvait durer deux ou trois jours. Mais, alors que l'animal décrivait des arcs successifs, le chasseur coupait droit, s'épuisait moins vite et, d'un habile jet de lasso, attrapait presque à coup sur sa future monture.
Ils sont à moins de 100 mètres. L'un est gris, au cou pommelé. Les deux autres sont des bais bruns aux chaussettes noires.
- "Que veut-il, celui-ci, qui vient debout ?"
Ils ont oublié la selle et le mors, les friandises que prodigue parfois l'homme, et se méfient de lui : un mouvement trop brusque de mon appareil photo, que je tenais pourtant levé, et ils détalent en entraînant la harde !
Nous en verrons d'autres, de petits groupes, toujours loin, signalés par les nuages de poussières dans lesquels se fondent leur silhouette.
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Etudions cet intrus... (07/03) |
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Ils sont cinq cents dans le Bassin, de toutes robes : bais bruns, alezans, noirs, pies, gris, rouans. Ce ne sont pas des mustangs, ce descendant du cheval espagnol redevenu sauvage il y a quatre siècles. La plupart proviennent de races domestiques américaines, mais sont des animaux plutôt petits, de 1,40 à 1.58 mètre au garrot.
Au nord-ouest du bassin se trouvent les Honeycomb Buttes, une barre où les couches de grès rouge alternent avec des sédiments plus clairs. Il n'y a, pour y accéder, qu'un chemin sommaire, impraticable sans 4 x 4. Après les jaunes et verts de gris de la plaine, les terres ocres donnent un peu de chaleur au paysage. Pour comprendre ce nom de "Rayon de miel", il faut, paraît-il, voir les collines du dessus, ou bien s'y perdre !
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Honeycomb Buttes, et le terrain qu'il faut franchir pour les atteindre (07/03) |
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Cette longue série de collines reste des sédiments du Lake Gosiute, disparu il y a 49 millions d'années. On y a retrouvé des fossiles de crocodiles, de tortues aquatiques, de brachianodons, antique espèce de paresseux et de brontothères, sorte de rhinocéros préhistorique à la corne en forme de pelle.
La Divide passe quelques kilomètres au nord : nous la rejoignons, suivant dans l'herbe les traces de véhicules aux conducteurs aventureux. Ce regain de hauteur nous découvre de nouveaux "badlands" aux couleurs chamarrées.
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Ce n'est pas seulement dans l'Arizona qu'on trouve des "Déserts Peints" (07/03) |
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Sur la crête, un chemin carrossable conduit aux Oregon Buttes, point de repère des caravanes de chariots, dont la route passait dix kilomètres au nord : elles marquaient, à l'époque, la frontière du Wyoming et de l'Oregon. Elles en tiennent leur nom.

Oregon Buttes, où la Continental Divide tourne vers le sud (07/03)
A l'ouest de la ligne de partage des eaux, contiguës au Great Divide Basin, se trouvent les Jack Morrow Hills. Ces collines forment une barrière suffisante pour casser le vent d'ouest : un grand champ de dunes s'est formé à leur pied. Au sud de Killpecker Dune Field, solitaire au milieu d'une grande plaine d'armoise, pointe un piton volcanique : the Boar Tusk, la défense de sanglier.

Depuis les White Mountains, Boar Tusk, Killpecker Dune Field et Jack Morrow Hills (07/03)

La Défense de Sanglier (07/03)
A la frange orientale des White Mountains, sur une falaise de laves fortement érodées, des générations d'indiens ont gravé des silhouettes : bison, cerf, empreintes de mains, de pieds ou pattes d'ours, guerriers... et même des poissons !
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Mieux vaut, pour atteindre ces sites qu'aucun panneau ne signale, quitter le Great Divide Basin et suivre l'US 191. Une dizaine de kilomètres au nord de Rock Springs, Chilton Road, de terre mais en parfait état, tourne au nord après deux kilomètres vers l'est. On trouve assez vite les pétroglyphes, mais il faut rouler plus de dix kilomètres pour s'approcher du piton volcanique.

La falaise aux gravures rupestres : une barrière de bois délimite le site protégé (07/03)
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Le sous-sol de la région renferme du charbon, du pétrole et du gaz : ce dernier pourrait être exploité avec profit, et des sociétés s'y intéressent. Soucieux de leur environnement, et de conserver libre et sauvage ce coin de Terre, soixante-deux mille habitants du Wyoming (12% de sa population totale !) ont écrit au Bureau of Land Management pour exprimer leur opinion : elles craignent que clôtures, barrières et pipe-lines ne soient néfastes à la migration des hardes, à l'alimentation et la reproduction des cerfs, des antilopes et des chevaux sauvages et réclament leur protection. La nidification des nombreux rapaces pourrait, elle aussi, être compromise. Le BLM, après une longue enquête, achevée au cours de l'été 2004, a décidé de mieux préserver certains sites sensibles.
Une chose est sure : les nappes de gaz se videront, les exploitants s'en iront et, même s'ils ne nettoient pas derrière eux, le désert et le temps, inévitablement, mangeront peu à peu les ruines des installations. Mais si, incapables par leur nombre même de respecter cette vie sauvage, les touristes affluaient comme dans les grands parcs nationaux, la situation serait bien pire. Si vos pas vous conduisent dans le Great Divide Basin et les Jack Morrow Hills, prêtez une attention particulière à ne laisser derrière vous que le nuage de poussière soulevé par vos roues. Ce genre d'endroit, si rapide à détruire, ne se reconstruit jamais vite.

The "big empty" (07/03)
Temps minimum :
Jack Morrow Hills 1 h 30
Great Divide Basin 3 h 00
Les origines du bassin :
http://www.america-dreamz.com/utah/lacs_fleuves/green_river-utah.php
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