Sego Canyon :

trois générations de peintures rupestres


situation


A soixante kilomètres des parcs de Canyonlands et Arches, juste au nord de l'Interstate 70, Sego Canyon recèle plusieurs ensembles de peintures et de gravures rupestres : certaines ont plus de 2000 ans.

sego canyon

Chez les Pueblos, le serpent à cornes est un dieu de l'eau (06/09)

Il faut quitter l'Interstate à Thompson Springs, sept kilomètres à l'est de l'US 191, qui conduit à Moab. Une station service, deux virages et voici les premières maisons. Thompson Springs est presque une ville fantôme, sans l'exotisme nostalgique d'un "old-timer" assis sous une véranda : les rues sont vides, mais un petit hôtel semble en état d'accueillir des clients. Ici ou là, un animal domestique, chien, vache ou cheval, met un peu de vie dans un pré ou un jardin. La route traverse les rails de l'Amtrak, longe encore quelques maisons, une vieille école de planches, puis s'éloigne vers les Book Cliffs, ainsi nommées par les pionniers, à qui leurs avancées régulières rappelaient les rayonnages d'une bibliothèque chargés de livres.

sego canyon

Cette clôture porte une curieuse collection de pelvis : sans doute des souvenirs de chasse (06/09)

Bientôt, la route s'enfonce dans la falaise. Le défilé est large, le chemin pas trop tortueux. Goudronnée jusqu'aux peintures rupestres, il escalade les Book Cliffs jusqu'au plateau, où il bute sur le portail d'entrée de la réserve des Utes. "NO TRESPASSING", dit un panneau : ENTREE INTERDITE. En chemin, il traverse les vestiges d'un village minier, abandonné depuis 1955.

Peintures et gravures rupestres sont entre cinq et six kilomètres de Thompson Springs, de chaque côté de la route. Le long des aires de stationnement, des barrières de rondins facilitent leur repérage, même en l'absence d'autres visiteurs : l'endroit est peu connu, et les pictogrammes n'attirent pas foule... Dans le silence de la Nature, la rencontre avec ces messages, dont nous avons perdu les codes il y a si longtemps, engendre une légère exaltation. Nous ne sommes plus, pour la plupart, capables de comprendre la pensée de leurs auteurs, mais l'harmonie du tracé, les détails dans certains dessins, l'aspect surnaturel de certains personnages créent un lien impalpable avec ces humains disparus, comme si leurs âmes flottaient toujours alentour. Qui étaient-ils ?

Sego Canyon

Sego Canyon (06/09)

Dans ces régions désertiques, la transition vers l'agriculture commence vers la même époque que l'ère chrétienne. Un mode de vie, une culture que les archéologues nomment "Desert Archaic", touche à sa fin. Elle dure depuis 6500 ans, lorsque l'aridité s'est étendue entre Rocheuses et Sierra Nevada. Les bandes nomades y vivent de cueillette et de chasse : elles ont laissé peu de traces matérielles, et leurs inscriptions sur la roche sont la marque la plus tangible de leur existence. Entre 4000 et 2000 ans d'ici, dans une zone relativement restreinte autour du confluent du Colorado et de la Green River, certains groupes du Desert Archaic ont peint des images comme on n'en trouve nulle part ailleurs. Le style est nommé Barrier Canyon, du nom d'un ruisseau dont le cours longe un remarquable ensemble de ces pictogrammes.

petroglyphes

Comme si des fantômes vous regardaient venir ! (06/09)

La taille des personnages atteint souvent celle d'un adulte, et parfois la dépasse. Leurs yeux ronds, immenses, souvent hallucinés, les ont fait comparer à des momies aux orbites vides. L'interprétation la plus fréquente attribue ces dessins aux shamans. Ils représenteraient également des shamans, mais on ne connaît pas la religion des chasseurs-cueilleurs du Desert Archaic, sauf à s'inspirer de celles que pratiquent toujours certaines peuplades de Sibérie, d'où vient le mot shaman.

lac baïkal

Comme on peut en voir dans certains lieux sacrés des indiens d'Amérique, ces rubans, au bord du lac Baïkal, sont des offrandes adressées aux divinités (07/03)

Soit qu'un souvenir flou ait subsisté chez les descendants de ces peintres, ou que ces images fantastiques leur aient inspiré une crainte superstitieuse, les cultures ultérieures apposèrent rarement leurs pictogrammes à proximité. Nourris de textes bibliques plus que d'ouvrages d'archéologie, les Américains n'hésitèrent ni à signer leur nom dessus, ni à s'en servir de cible jusqu'en des temps tout récents.

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Le grand panneau de style Barrier Canyon (06/09)

 

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Ces reptiles préfigurent-ils la danse du serpent chez les Hopis ? (06/09)

Deux figures, à gauche, semblent être des oiseaux. Mais il s'agit peut-être de shamans, qui s'envolent pendant la transe (06/09)

L'avènement de l'agriculture modifie profondément l'économie des amérindiens du Sud-Ouest. Ceux que l'on nomme "Culture de la Fremont", parce que les premières ruines étudiées étaient riveraines de cette rivière, qui traverse le parc de Capitol Reef, occupent un vaste territoire dans le désert du Grand Bassin et l'ouest du Plateau du Colorado, autrement dit l'ouest et le nord de l'Utah, l'est du Nevada, le sud du Wyoming et de l'Idaho. Au sud, ils ont pour voisins les Anasazis, ou Pueblos ancestraux et, dans les villages frontaliers, les cultures se mêlent. Mais les échanges des Fremonts s'étendent beaucoup plus loin : les Mogollons, qui vivent dans les montagnes du sud du Nouveau-Mexique et de l'Arizona, leur ont fourni une variété de maïs capable de croître dans les rudes conditions du désert, différente de celles que cultivent les Pueblos ancestraux. L'agriculture se concentre dans les vallées, où l'on trouve encore les traces de fossés d'irrigation : ceux-ci semblent avoir été utilisés surtout pour capter l'eau des crues et la diriger vers les champs, où poussent les traditionnels maïs, courges et haricots. A l'écart des cours d'eau, chasse et cueillette restent les seules sources de nourriture. Contrairement aux Anasazis, dont les vêtements sont en coton tissé, les sandales en fibres de yucca, et chez qui on ne retrouve aucune trace du travail du cuir, les Fremonts s'habillent de peaux de bêtes, y compris leurs mocassins, formés dans le jarret d'un animal. Leurs constructions de pierre sont réservées au stockage des grains. Eux-mêmes vivent dans des pit-houses ou des huttes basses, faites de branchages couverts d'une mince couche de boue. Sego Canyon avait probablement ses champs et ses villages, mais les occupations ultérieures semblent en avoir fait disparaître les vestiges.

musée de Price

Protégée du froid par une cape de peaux de lapin, une femme moud le grain dans une pit-house. Devant elle, les poteries grises sont le seul véritable lien archéologique entre tous les groupes de l'immense territoire occupé par la Culture de la Fremont (06/09)

Leurs inscriptions sur les falaises, peintures et gravures, sont elles aussi d'un style spécifique, parfois plus élaboré que celui des Anasazis. Les archéologues ont déduit de ces divers éléments que la société des Fremonts était complexe, organisée, mais pas centralisée : ils suspectent même que, sous ce nom générique, pourraient se cacher plusieurs ethnies, chez qui différentes langues ou dialectes auraient été en usage.

musée de  Price

Ces figurines, assez rares, sont caractéristiques de la Fremont Culture (06/09)

Entre villages, les rivalités semblent avoir été fortes et les conflits fréquents. Des modes de vie adaptés au désert, peut-être une religion commune, mais des langages différents, à cause d'origines variées... C'est aujourd'hui le cas des villages hopis.

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Colliers et boucles d'oreilles agrémentent très souvent les pictogrammes fremonts. Ces gravures furent incisées aux environs de l'an 600 : cas rare, elles empiètent sur des peintures Barrier Canyon (06/09)

Entre XIIIme et XVIme siècle, probablement repoussés par de nouveaux venus, les indiens fremonts refluent vers les limites ouest et nord de leur territoire. Leurs successeurs, les Utes, verront à leur tour arriver les Espagnols : en 1776, l'expédition Dominguez-Escalante les rencontre sur Grand Mesa, dans l'ouest du Colorado, puis dans l'Utah, lorsqu'elle fait route vers le Grand Lac Salé. Mais leurs échanges commerciaux avec Taos et Santa Fe datent déjà de plus d'un siècle : des montagnes sauvages du Colorado, où se risquent peu d'Espagnols, ils apportent peaux et fourrures. L'étendue de leur territoire, les difficultés d'y circuler supposent, au début de leur ère, des relations plutôt distendues entre bandes. Le cheval va y remédier. Il sert aussi à chasser : incisés dans le grès, deux bisons, qui ne vivent plus de ce côté des Rocheuses depuis plusieurs milliers d'années, sont les animaux des Plaines par excellence. Malgré leur nombre, plusieurs dizaines de millions, ils étaient l'objet de conflits réguliers entre les tribus des Plaines et celles des montagnes, Utes et Shoshones, dont les expéditions saisonnières prélevaient à peine quelques dizaines ou centaines de bêtes dans les immenses troupeaux. Les Utes furent confinés dans des réserves entre 1861 et 1882.

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Boucliers, soleil et lune, comète ? Guerrier aux jambières rouges, cavalier coiffé de longues plumes... Les chevaux datent ces dessins de l'époque historique. Au-dessus, quelqu'un a gravé "Jesus" (06/09)

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Pour des chasseurs montés, le bison, c'est la voie royale : ne serait-ce pas là une image de l'abondance, inconnue dans les déserts de l'Utah ? (06/09)

Ainsi, au cours des quarante siècles qui nous ont précédés, trois cultures successives ont inscrit ici des messages qu'elles souhaitaient probablement rester longtemps visibles. Etaient-ils destinés aux gens de ceux qui les avaient émis, ou à d'autres, qui viendraient d'ailleurs ? Amis ou ennemis ? Peut-être les agriculteurs fremonts sont-ils les descendants des chasseurs-cueilleurs du Desert Archaic. Il semble peu probable qu'ils soient les ancêtres des Utes.

La vallée bifurque quelques centaines de mètres en amont des pictogrammes : il faut prendre la branche de droite. A la fin du XIXme siècle, un éleveur voisin y découvrit un charbon d'excellente qualité. Il acheta les terrains et commença l'extraction sans grands moyens. Un hameau naquit, à qui l'on donna son nom : Ballard. Bientôt, une société de Salt Lake City racheta la mine et leva les fonds nécessaires pour en industrialiser l'exploitation. Le hameau grandit. Rebaptisée Neslin en 1911, il reçut son nom définitif en 1916 : Sego.

hotel de sego   sego

L'ancien hôtel (06/09)

Mieux vaut qu'elle ait servi de cible, plutôt qu'un shaman de Barrier Canyon (06/09)

Les débuts avaient été prometteurs. Les rails du Denver & Rio Grande Western, entre Denver et Salt Lake City, passaient à quelques kilomètres : un embranchement permit bientôt d'amener en masse le charbon jusqu'aux trains. Mais cette activité accrue provoqua un déficit chronique en eau. Le coût élevé de l'électricité s'ajoutait aux périodes de chômage technique pour gréver les profits de la société, mais la demande était bonne, et la population atteignit 500 personnes au milieu des années 1930. Jusqu'en 1955, avec un personnel de plus en plus réduit, la mine continua d'alimenter les locomotives à vapeur : la généralisation du moteur diesel mit un terme définitif à son exploitation. En 1973, des chercheurs de trésors incendièrent les bâtiments de bois. On ne voit plus que l'hôtel et le magasin de la Compagnie, murs sans toit aux embrasures vides, et le cimetière, au confluent des vallées. Pour attirer les touristes, certains sites qualifient ces deux bâtiments de ville fantôme. C'est bien exagéré : sur sa route sans issue, Sego n'est qu'une ruine dans une impasse.

sego   ruine de sego

Mieux qu'une charpente ou de vieux murs, cette conduite rouillée montre combien la vallée était organisée (06/09)

Lorsque qu'elle n'avait pas d'argent pour la paye, pour faire attendre les familles des mineurs, la Compagnie distribuait des bons d'achat échangeables dans son magasin (06/09)

sego canyon

Les Book Cliffs ont belle allure : une promenade vers l'amont ne prend que quelques minutes, mais il faudra revenir sur ses pas ! (06/09)

Mais d'où vient ce nom de Sego ? Probablement d'une langue amérindienne. C'est celui d'une jolie fleur, emblème de l'Utah : un lis à trois pétales, blancs le plus souvent, marqués près du cœur des couleurs d'une abeille, pour bluffer ces industrieux insectes qui viendront butiner.

lis à trois pétales


Temps minimum : 1h30

Site officiel :
http://www.blm.gov/ut/st/en/prog/more/cultural/archaeology/places_to_visit/sego_canyon.html


COMMENT Y ALLER :

Accès depuis l'aéroport international le plus proche :

Accès depuis l'aéroport régional le plus proche :

  • Denver situé à 560 km à 6 heure(s) de route.

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