Pour peu que le soleil brille, Cottonwood Canyon Road est un endroit merveilleux : les formes, les couleurs, le calme... Hautes falaises hérissées de dents et percées d'yeux, gorges étroites aux falaises lisses et plaines alluviale couvertes de saules et de cotonniers, roches dont la couleur passe du blanc crème au rouge sang en quelques mètres, ruisseaux où gargouille l'eau et lits à sec, arche à la double courbure... Visiteurs rares, au point de se trouver en compagnie une fois, deux ou ou peut-être aucune, en plusieurs heures... Et un chemin carrossable, même avec une voiture de tourisme.
Pour peu que le soleil brille... Cet avertissement n'est pas là pour exprimer que, sans les rayons solaires, les lieux perdent une bonne part de leur attrait. S'il a plu récemment, si la pluie menace, s'il y a la moindre chance pour que le sol soit un peu plus qu'humecté, 4x4 ou pas, il FAUT NE PAS Y ENTRER ! Dans le cas contraire, on pourrait rester coincé dans n'importe laquelle des quatre ou cinq côtes qui jalonnent les 74 kilomètres de terre entre l'US 89 et Kodachrome Basin State Park.

Très joli petit col. Malheureusement, ce jour-là, il pleuvote, et quelques voitures vont être immobilisées par défaut d'adhérence (09/06)
- "Qu'à cela ne tienne, diront certains : marche arrière, demi-tour et nous voilà sauvés !"
Voire ! La route, numérotée Road 400 mais rarement désignée ainsi, passe quatre vallées séparées par des petits cols bas, où l'on accède par un tortillon à la pente raide, et dont l'adhérence change avec la nature du terrain et l'imprégnation du sol : rien ne permet d'affirmer qu'on pourra revenir à son point de départ ! Il n'y aura alors que deux solutions : marcher pour chercher de l'aide, ou attendre que le sol sèche et que la circulation reprenne. Ne riez pas ! Tracée pour l'entretien de lignes à haute tension, Cottonwood Canyon Road sert de raccourci aux habitants des localités voisines, mais aucun ne s'y engage au risque de perdre du temps. Raccourci tout relatif, d'ailleurs, car si le trajet est plus court de 115 kilomètres, on n'économise qu'une dizaine de minutes ! Patience et marche à pied sont choses courantes dans l'Ouest, témoin cette relation personnelle qui, embourbée dans une zone où son téléphone portable était sans antenne, attendit deux jours avant de pouvoir repartir. Témoins ces deux jeunes Français tombés avec leur voiture dans le lit d'une rivière, partis vers le poste des rangers distant à pied de plusieurs heures, en espérant que passerait un véhicule.

Crevaison... Demi-tour vers Page : pas question de s'engager sans roue de secours pour 60 kilomètres de piste. Dommage ! Ce jour là, il faisait beau, mais le lendemain, il pleut (09/06)
Les rangers ! Mieux vaut s'arrêter à l'un de leurs postes, à Big Water, Paria ou Kanab, avant de s'engager sur une des routes de terre d'Escalante Grand Staircase National Monument : ils en connaissent l'état et les risques. Peut-être leur prudence vous énervera-t-elle, mais leur métier n'est pas de venir vous sortir de la... boue.
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Ces dépôts blancs ne sont pas de la neige, mais les sels minéraux abandonnés par la dernière crue (05/07) |
Troisième jour ! Le premier était celui de la crevaison. Le deuxième, nous avons fait demi-tour à quelques kilomètres du but, après avoir constaté que certains restaient coincés dans cette pente. Ce jour là, nous passons sans difficulté dans les deux sens (09/06) |
Vous voici prévenus ! Nous pouvons entrer dans cet endroit magnifique ! Le sens sud-nord semble le plus utilisé...

Dis Papa, c'est la lune ? Non mon fils, sur la lune, il n'y a pas de nuages... (09/06)
Sur l'US 89, que l'on arrive de Page ou Kanab, un panneau signale l'entrée de la piste. Les premiers kilomètres sont sans grand intérêt : rien ne domine la terre jaune où croissent quelques maigres buissons. Une série de virages et de déclivités conduit à une grande plaine, que dominent des falaises échancrées : lorsque des nuages tamisent la lumière, leurs ombres mettent en valeur les tons bleutés de la bentonite et donnent à l'espace une allure irréelle. Pas un arbre... Rien que le jaune, le gris, l'ocre en haut des falaises : c'est une immensité sans fin, dont l'aspect n'engage pas à la promenade.
Juste avant un virage à angle droit où la route tourne de nord en ouest, voici, à droite, l'embranchement de la piste fermière vers Wahweap Hoodoos. Peu après, un rapide raidillon mène à la ligne de partage des eaux entre le bassin de Wahweap Creek et celui de la Paria River.

Végétation sur la nappe phréatique de la Paria (09/06)
Celle-ci est bientôt en vue, simple filet d'eau qu'un orage transforme en torrent dévastateur. La vallée se resserre et, pour plusieurs kilomètres, la route surélevée serpente contre la falaise. Dans la plaine alluviale, une dense végétation de saules et de cotonniers masque le plus souvent le fil de l'eau. Ici ou là, une échancrure dans la falaise laisse assez de place pour un coin de plaine broussailleuse.

Sortie du canyon de la Paria River. Au premier plan, Cottonwood Creek (05/08)
Le paysage prend un peu d'ampleur lorsqu'on atteint le confluent de Cottonwood Creek. Ensuite, la route s'élève doucement puis forme une grande boucle pour descendre dans le canyon où coule le ruisseau. Cette vallée est celle des cockscombs, littéralement les crêtes de coq, une série de massifs allongés, de section presque triangulaire, séparés les uns des autres comme les tirets d'un pointillé. A l'est, une vallée longitudinale, parallèle à celle du cours d'eau mais d'altitude plus élevée, puis une falaise. A l'ouest, le ruisseau, puis une falaise complètement différente de la première, forme et couleur ! Ces reliefs sont les restes d'un monoclinal comme celui de Capitol Reef. Lorsqu'on traverse Cottonwood Canyon d'ouest en est, c'est comme si on forait à la verticale, de la couche la plus jeune vers la plus vieille ! Le pli commence au sud de la frontière de l'Arizona et s'allonge vers le nord-nord-est sur une soixantaine de kilomètres. Selon l'endroit, les strates sont à peine inclinées, ou dépassent la verticale. Ce monoclinal est la frontière orientale de la région géologique nommée "Grand Staircase".

Les cockscombs : à droite sur la photo, une couche de roche dure inclinée protège un terrain plus tendre dans lequel, à gauche, l'érosion a formé une pente. Le ravinement a creusé des passages dans cette espèce de falaise inclinée, et créé ce relief en pointillés. On voit les mêmes formes se reproduire au sommet de la falaise, à l'arrière-plan. Devant, la meringue au chocolat est tout ce qui reste d'une strate plus ancienne, plus tendre, presque entièrement disparue (05/07)
Lorsqu'on entre dans le vallon, on remarque d'abord de gros rochers clairs, pointés vers le ciel, et des talus blancs ornées de bandes rousses. Les cockscombs, moins voyants, sont derrière ces couches de terrain plus spectaculaires dont les formes et les couleurs attirent l'attention.
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Cette teinte de rouille provient de l'oxyde de fer (05/07) |
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Les joints entre les strates sont verticaux, signe que celles-ci ont été redressées à la verticale (05/07) |
Hello, there ! (05/07) |

Le décalage vertical entre les deux côtés de la faille peut atteindre 1500 mètres : sur la rive ouest, les roches sont beaucoup plus jeunes que leurs voisines de la rive opposée (05/07)
De l'autre côté de la faille, la roche dentelée, creusée de canyons, forme des bastions et des châteaux perchés au sommet de la chaîne. Celle-ci n'a parfois qu'un à deux kilomètres de large, mais l'autre versant semble inaccessible, tellement la montagne est abrupte. Deux lignes à haute tension courent dans le vallon, obstacles répété à la photo de Nature ! Rehaussées du vert de la végétation, les couleurs, du blanc crème au rouge sombre, passent par toutes les nuances de jaune et d'orange. Plis, ruptures du terrain, captent ou absorbent la lumière qui, selon l'heure, occulte ou met en valeur certains détails, parfois des paysages tout entiers, dont la beauté justifie de prendre et reprendre cette piste.
Le relief en "crêtes de coq" devient plus marqué et c'est une dizaine de kilomètres après être entré dans le vallon, lorsque la route s'élève à flanc de talus, qu'on a d'elles la meilleure vue d'ensemble.

Le chemin s'est écarté du ruisseau. Il s'est glissé entre deux massifs, a traversé la vallée longitudinale... Il faut faire vite pour ne pas rater la vue sur cet alignement de fausses pyramides (09/06)
Sept kilomètres plus loin, à l'ouest, juste avant une côte de piste rouge engoncée entre les rochers, un minuscule terre-plein permet de garer 5 ou 4 voitures. Un sentier descend vers le fond sablonneux du ruisseau : on approche de la source et son lit, à sec la plupart du temps, sort d'une gorge étroite et profonde. Un gros éboulement barre le défilé : un vague sentier l'escalade et, en grimpant, on ne peut s'empêcher de penser au lac qui doit se former derrière ce barrage à chaque gros orage.
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Au-dessus des parois lissées par les crues brutales, le relief montre ses dents (05/08) |
Après qu'on a franchi la falaise, la gorge s'élargit momentanément (05/08) |
Le spectacle est partout, du lit du ruisseau, où s'accumulent les plantes arrachées par les crues ou roulées par le vent, au flanc des falaises où pointent des hoodoos, aux fenêtres ouvertes par la dislocation des parois minces, au sommet, plus de 100 mètres au-dessus du fond, hérissé de crêtes, de pointes, dentelé comme un peigne.

Cette lame, déjà percée de trois blessures, résiste ! (05/08)
Le défilé tourne vers le nord et se rapproche du chemin. Quinze cents mètres plus loin, la lame de roche est si mince qu'un méandre l'entame suffisamment pour livrer un passage, au prix d'un peu d'escalade. On peut continuer vers l'amont, ou descendre vers la sortie de la gorge.

L'indian paintbrush éclaire de son rouge vif le grès terne couvert de lichens (05/08)
De gorge en méandre, le lit remonte vers la source, jusqu'à une plaine où il imprime ses zigzags. Le chemin suit la même direction, et grimpe une côte taillée entre deux falaises où se mêlent terrains tendres et grès hérissés en pointes aigües, dans une étrange composition de rouges et de blancs.

L'un des paysages les plus étonnants de la "Road 400" (05/07)
Arrivé sur le plateau, il n'y a que quelques centaines de mètres avant de trouver l'embranchement pour Grosvenor Arch.
Dégagée par l'érosion dans une falaise de grès jaunes, inhabituelle, la double arche mérite un crochet. La grande voûte, quarante-cinq mètres au-dessus de la plaine couverte de buissons bas, dix-huit mètres de portée, laisse au dessous d'elle un passage de vingt-six mètres. Un sentier bétonné monte en pente douce vers la double arche et se prolonge le long du flanc occidental, où l'eau a percé un autre passage, moins délicat mais tout aussi spectaculaire. Mais quel est donc ce Grand Veneur, si peu familier à la région, à qui la double arche doit son nom ? Court-on ici le lièvre ou le renard ? La même expédition du National Geographic qui baptisa Kodachrome Basin, donna à l'arche le nom de son président-fondateur, Gilbert C. Grosvenor.

Le massif tout entier (05/07)
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Trois strates superposées : la grande ouverture entaille la plus haute, tandis que la petite n'atteint que la seconde (05/07) |
Vue de l'ouest, la formation est encore plus étrange (09/06) |
Il faut faire demi-tour pour rejoindre la route : presque monotone au milieu du maquis, celle-ci se déroule sans surprise jusqu'à une descente sur le talus d'une falaise, bientôt suivie d'une côte très raide sur le même sol blanc : on arrive au dernier col. Au sommet, le changement de pente est brutal, dans un virage serré, et on a juste la place pour ranger la voiture et admirer la vue sur Big Dry Valley, une plaine verte encerclée d'une falaise crème posée sur un haut talus rouge strié de blanc.

Au loin, le sommet le plus élevé est Powell Point ( 05/07)
La falaise se nomme Slickrock Bench. La descente est rapide et raide, et la couleur du sol passe vite au rouge. Sans qu'on s'en aperçoive, après Grosvenor Arch, la piste a pris la direction de l'ouest. Elle traverse la plaine en ligne droite, dévie quelque peu vers le sud pour contourner la pointe de la falaise et plonge bientôt vers Big Dry Wash, signalé au début de cette page. Le chemin se sépare en deux mais par beau temps, quel que soit le côté choisi, guéer et remonter le talus ne sont que de simples formalités. Deux ou trois kilomètres après le gué, on retrouve le goudron, à l'embranchement vers Kodachrome Basin State Park. Tout droit, Cannonville et l'Ut 12 sont à une douzaine de kilomètres.

Big Dry Wash dans les rayons du couchant (05/07)
Il faut deux heures, voire deux et demi, pour couvrir les 74 kilomètres entre l'US 89 et Kodachrome Basin. Un détour à Grosvenor Arch demande au minimum 15 à 30 mn, s'enfoncer jusqu'aux "Narrows" de Cottonwood Creek et en revenir est l'affaire d'environ deux heures. Pour peu qu'on s'arrête aux points de vue pittoresques du bord de la route, ici une vue sur la vallée, là les détails d'une forme ou un assemblage de couleurs, et une visite peut durer une journée toute entière ! Quoi qu'il en soit, mieux vaut ne pas s'engager sans eau, sans quelque nourriture pour pouvoir casser la croûte et, bien sur, sans le plein d'essence.
La civilisation avance peu à peu : même dans ce coin perdu de l'Utah, les chemins de terre disparaissent, et le nombre de kilomètres sans revêtement se résorbe inexorablement. Mais Cottonwood Canyon Road conserve son aspect rustique presque d'un bout à l'autre, et si Kodachrome Basin State Park n'était pas si fréquenté, la route de terre traverserait Grand Staircase-Escalante National Monument sans macadam, à l'exception de quelques centaines de mètres dans la Grand Rue de Cannonville. Soixante-quatorze kilomètres de paysages exceptionnels, que l'on peut aborder avec une simple voiture de tourisme, pour peu qu'il ne pleuve pas !
Temps minimum : 2 h 30
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