
L'énorme énergie dissimulée sous l'écorce terrestre provoque la dérive des continents, imperceptible pour l'homme. Celle-ci nous apparaît, terrifiante, lors d'un séisme ou d'une éruption volcanique. Ce ne sont pourtant que d'infimes manifestations du processus continu de création des montagnes : il a fallu des dizaines de milliers de siècles pour former le pli où l'érosion a entaillé les reliefs de Capitol Reef !
Il y a 65 millions d'années, une mer intérieure couvrait la région : l'eau masquait 4500 mètres de sédiments, accumulés pendant toute l'ère secondaire. Comprimées lors de la surrection des Montagnes Rocheuses, les strates se déformèrent lentement. Les terres, repoussées vers le haut à l'ouest de plusieurs lignes parallèles, formèrent une série d'immenses marches : les géologues nomment "monoclinal" ce type de relief. Dix millions d'années plus tard, le processus était terminé et, du Wyoming au Nouveau-Mexique et à l'Arizona, de nouvelles couches de sédiments, planes et ininterrompues, couvraient l'un de ces plis, long de 160 kilomètres, où le décalage vertical dépassait 2000 mètres ! De nouveaux mouvements tectoniques soulevèrent le Plateau du Colorado ; l'érosion dégagea l'ancien relief : plus de dix strates, toujours présentes à l'est du pli, ont disparu de l'autre côté, où l'altitude est plus grande. Les couches redressées, creusées par les puissants courants de la fin de l'époque glaciaire, forment le "Waterpocket Fold". Alentour, profitant de points faibles, le magma pénétra dans les failles, poussa les couches minces vers le haut, forma volcans et laccolites : ces montagnes proches, Henry, Boulder, Thousand Lakes, dont la végétation contraste avec les déserts alentour, sont d'éminents points de repère, et l'origine de plusieurs cours d'eau.
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| Le monoclinal, vu de l'ouest et sa géologie |
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La carte géologique, très synthétique, montre bien la transition rapide des strates inclinées du monoclinal, entre deux zones où les couches sont restées sensiblement horizontales
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Lorsqu'on aborde la descente sur Burr Trail, Peek-A-Boo Arch, ouverte aux joints des dunes pétrifiées (09/06) |
Quelques kilomètres à l'ouest, les terrains n'ont pas subi de déformation notable (09/06) |
Depuis Hanksville, à l'est, la route serpente sur un sol jaune, entre des mesas aux flancs gris-bleu : ce sont les sédiments accumulés au fond de la mer intérieure. Pas d'arbre ! Pas d'herbe ! Seulement des buissons clairsemés, ou rien. Pourtant, lorsqu'ombre et lumière jouent sur ce désert, il est d'une étrange beauté.

Factory Butte, dans le désert des Blue Hills (06/95)
Le paysage change brutalement lorsqu'on aborde les falaises du parc national : même en pleine nuit, après des kilomètres avec le macadam pour seul repère, on se sent enfermé entre les falaises, soudain révélées par la lueur des phares. Le jour, de roche blanche en rouge sombre, on remonte 130 millions d'années de géologie en quelques kilomètres ! Posée sur la plaine avant que le pli ne soit dégagé par l'érosion, la Fremont River s'y est enfoncé sans changer de course : construite seulement en 1962, l'Ut 24 la suit plusieurs kilomètres. Auparavant, sur le chemin tracé pour desservir les fermes, il fallait guéer plusieurs fois.
Ici, l'eau, c'est la vie ! Elle étanche la soif, invite le gibier, irrigue les cultures... Elle peut aussi causer la ruine ! La végétation rare, la roche compacte, le sol poudreux, vite gorgé de liquide, n'absorbent pas la pluie. Un orage transforme les ravines en torrents rageurs, dont le front pousse dans les étroits tous les débris accumulés pendant les mois sans eau: bois mort, arbustes, rochers entraînés par une vague de plusieurs mètres ravagent tout sur leur passage. En 1909, une crue de la Fremont arracha les vergers et entraîna les arbres tout chargés de fruits jusqu'à Caineville, 30 kilomètres en aval. Des porcs nageaient dans ce tumulte, et tentaient de sauver leur vie.
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Un peu de verdure au bord de la Fremont à l'étiage (09/06) |
La largeur de ce lit à sec et le passage laissé sous la route laissent imaginer le débit du torrent, à la sortie de Grand Wash (09/06) |

Inattendus dans un environnement sédimentaire, ces boulets de basalte ont été roulés jusqu'ici par la Fremont depuis les montagnes voisines, à une époque où la rivière était grossie par la fonte des glaciers. Ces terrasses, plusieurs mètres au-dessus du talweg, étaient alors la plaine alluviale. (09/06)
Chaque inondation demandait un immense travail de remise en état des champs, des routes, des canaux d'irrigation et parfois des maisons.L'un des premiers habitants, en 1891, quitta la sienne moins d'un an après s'y être installé : une crue avait emporté ses terres arables. Elijah Cutler Behunin emmena femme et enfants à Fruita, plus haut dans la vallée où vivaient quelques familles : mieux protégé du froid que les plaines alentours, le défilé se prête à la culture des arbres fruitiers, et même de la vigne.

La maison des Behunin, trop petite pour 11 personnes : les filles dormaient dans un chariot bâché, et les garçons dans une anfractuosité du rocher ! (09/06)
Les transports étaient lents et coûteux. Ces fruits frais étaient une aubaine pour les habitants de villages voisins. Les paysans de Fruita se spécialisèrent : l'administration du parc continue d'entretenir 2600 arbres dans les vergers, dont chaque parcelle porte le nom de son ancien propriétaire. En 1900, 46 personnes vivaient ici. Deux tiers étaient des enfants : les villageois bâtirent une école et firent venir une institutrice... Comme dans un western, la cabane d'une seule pièce est au pied d'une falaise, devant d'effrayants éboulis. Vergers, école, une ferme-musée et le bâtiment du "Visitor Center" sont tout ce qui reste de Fruita.
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Une biche dîne au milieu des pommiers (09/06) |
Estrade, pupitres, ardoises, poële de fonte, drapeau américain et une pomme rouge, qui symbolise peut-être la récompense pour le meilleur élève (09/06) |

Gifford Farm House and Museum (09/06)
Le haut mur de grès ocre servait-il de tableau noir aux indiens de la culture Fremont ? Quelques mètres au-dessus du sol, accessibles grâce à une longue passerelle de bois, leurs gravures rupestres gardent la vallée depuis un millier d'années.
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Shamans, bouquetins, ours et, probablement, un chien (09/06) |
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Au sud du "Visitor Center", quelques kilomètres de route longent la face ouest du pli. Les falaises oranges, hautes d'une centaine de mètres, posées sur des talus rouges striés de clair, dominent les près de plus du double. A la tombée du jour, elles semblent émettre de la lumière !
Deux profonds défilés, Grand Wash et Capitol Gorge, percent la barre. Le premier rejoint la Fremont, le second un affluent : Pleasant Creek. Lorsque la pluie menace, les rangers en interdisent l'accès : un "flash flood" pourrait emporter les visiteurs. Le sable y rend parfois la marche un peu pénible, mais le décor, la sérénité des lieux l'emportent sur ce désagrément.
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Ce dôme blanc a inspiré le nom de Capitol : pour les pionniers, si loin des villes, il évoquait les coupoles des palais gouvernementaux (09/06) |
Un tel éclairage ne dure que quelques minutes (09/06) |

Les Narrows de Grand Wash (09-06)
Le goudron s'arrête après l'embranchement de Capitol Gorge. Une piste carrossable mène à un ancien ranch, au bord de Pleasant Creek, traverse à gué et rejoint l'Ut 12 sur le versant méridional des Boulder Mountains. Lent, bosselé, cahoteux, le chemin emprunte ici et là le lit d'un ruisseau, passe de la terre molle aux dalles de roche nue et s'achève dans un bois épais, où sens de l'orientation et confiance en soi pallient à la carence de panneaux indicateurs. Impraticable avec une voiture ordinaire, il l'est également en 4x4 les jours de pluie.

Pleasant Creek (09/06)
Atteindre Boulder demande entre 3 et 4 heures, alors qu'une heure et demi suffit par les voies goudronnées. Quant à Torrey, le rapport est de l'ordre de 8 à 1, et la route la plus courte ne manque pas d'attraits !
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Des formations rocheuses de plus en plus sombres se succédent de Fruita à Torrey (09/06) |
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Les "Goosenecks", méandres de Sulphur Creek, s'enfoncent jusqu'à la roche la plus ancienne visible dans le parc national, un grès blanc vieux de 270 millions d'années (09/06)
L'Ut 24 est le seul accès goudronné à Capitol Reef et, tout naturellement, on tend à limiter là sa visite. Mais le parc s'étend sur toute la longueur du Waterpocket Fold, et des routes de terre entretenues, praticables par temps sec, même avec une voiture de tourisme, longent la face orientale du pli.
De l'est ou du sud, il faudra traverser le lac Powell en bac et, quelques kilomètres après le débarcadère, quitter l'Ut 276 pour Burr Trail. Celle-ci s'achève à Boulder, point de départ lorsqu'on arrive du sud-ouest. Notom Road s'y embranche à l'est du monoclinal. Au-dessus du Sandy Creek, entre grès blanc et molasses bleutées, elle rejoint l'Ut 24 à la limite orientale du parc.

Un ranch s'est installé dans la vallée du Sandy Creek (09/06)

Notom Road : au premier plan, une strate mince érodée en pointes domine deux zones basses. A l'arrière, beaucoup plus haut, le grès presque blanc où sont dômes et poches d'eau (09/06)
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Burr Trail descend à travers les strates horizontales, avant de les retrouver inclinées : grès blanc, puis rouge, goblins en formation, molasses en ronde-bosse, rouge strié de gris, avant les lacets du Waterpocket Fold (06/05 et 09/06)
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Au nord de l'Ut 24, Hartnet Road prolonge la route de Notom. On sait tout de suite si on pourra y accéder : le passage à gué de la Fremont est le plus gros obstacle sur le chemin de Cathedral Valley. Souvent, seuls passent les 4x4 : encore n'est-ce pas sans un petit serrement de coeur du conducteur et des passagers, lorsque l'eau arrive au bas des portières ! Les véhicules de tourisme doivent aller jusqu'à Caineville, d'où part une piste parallèle, Caineville Wash Trail. S'il a plu, quelque soit la voiture, inutile de prendre l'une ou l'autre : à quelques kilomètres, la boue glissante de bentonite rend la piste impraticable. De grands monolithes, hérissés de clochers et de contreforts, ont inspiré ce nom de "cathédrales", et les panoramas sur South Desert et Cathedral Valley sont impressionnants. Sur Caineville Wash Trail, avant d'arriver à Cathedral valley, on peut accéder aux Temples de la Lune et du Soleil, autres pitons rocheux isolés sur la plaine. La boucle fait un peu plus de 100 kilomètres. De Hartnet Road, on peut continuer vers l'Ut 72, puis revenir vers Torrey ou s'orienter vers l'ouest ou le nord.

Upper South Desert (06/94)

Cathedral Valley (06/94)
Restent nombre de chemins à faire à pied ! L'un d'eux, non loin de l'école, conduit à Hickman Bridge. Au sud, ceux de Brimhall Bridge, Muley Tanks, Halls Creek prendraient des semaines à parcourir tous !

Hickman Bridge (photo Patrick Ruffray, 12/03)
Situé à un noeud de routes, Torrey est la base la plus pratique pour visiter Capitol Reef. De plus, le village possède plusieurs hôtels d'où la vue est superbe.

Lever de soleil à Torrey (09/05)
Site officiel du Capitol Reef : www.nps.gov/care
Temps minimum : 3/4 heure sans l'accès. 1h15 de plus pour voir South Desert et Cathedral Valley.
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