
Si vous étiez venu il y a 50 millions d'années, au lieu d'escalader les falaises successives qui mènent à Bryce Canyon National Park, dans une plaine environnée de collines et de montagnes, vous auriez découvert un lac. Très étendu, peu profond, parfois réduit à l'état de marécage, parfois même disparu, Claron Lake était le maillon méridional d'une chaîne dont l'arc remontait jusqu'au Wyoming.
Dans cet environnement changeant, strate après strate, les sédiments s'accumulèrent pendant quelques 20 millions d'années : au plus épais, il en reste plus de 600 mètres mais les plus pittoresques du parc, blancs au sommet, oranges, rouges, roses en-dessous, ne dépassent pas 245. Ce fut d'abord du sable, puis des boues calcaires à la composition variable, selon l'origine des sédiments, les précipitations, la température de l'eau, le développement des plantes aquatiques... Certains dépôts contenaient du magnésium, et formèrent des dolomies.

Crocodile Rock : une strate dolomitique, dure et moins sensible aux acides, protège les couches de calcaire plus tendre (05/08)
Un relèvement du Plateau du Colorado, il y a 25 à 20 millions d'années, rehaussa les terres d'environ 3000 mètres. Le cours des rivières changea. Le Colorado commença de creuser son cours actuel. Les lacs se vidèrent. Le climat s'assécha, laissant libres les intempéries d'attaquer les sédiments exposés sous la végétation clairsemée.

Inspiration Point : la couche supérieure, blanche, est un calcaire pur, où l'on trouve des fossiles d'escargots et de palourdes. En-dessous, le calcaire est teinté de rouge, de jaune et d'orange par les oxydes de fer. Des traces d'oxydes de manganèse donnent les roses et les violets. L'ensemble est nommé Claron Formation (05/08)
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Ce paysage nous semble immuable mais change assez vite pour qu'un observateur s'en aperçoive : 25 ans ont passés entre les photos et une tourette a disparu (09/83 et 05/08) |
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Dans le Basin & Range, l'extension de l'écorce terrestre a fissuré le sous-sol : à la frontière de cette région géologique, entre deux failles parallèles longues d'une soixantaine de kilomètres et distantes d'une quinzaine, ces mouvements ont élevé le plateau de Paunsaugunt au-dessus des terres environnantes. Son nom, dans la langue des Paiutes, signifie "là où vit le castor", peut-être parce que le bras oriental de la Sevier y naît et s'y écoule sur quelques dizaines de kilomètres. La Sevier à l'ouest, la Paria à l'est, collectent l'eau des pluies et de la fonte des neiges. Dans les sédiments lacustres du bord du plateau, l'érosion a sculpté un spectaculaire paysage de baumes, de festons, d'ouvertures, de colonnes semblables aux rangs d'une armée aux uniformes chamarrés.

Inspiration Point en fin d'après-midi. A l'arrière-plan, Boat Mesa (05/08)
Le parc national est formé de 14 cirques successifs, creusés dans la falaise orientale. Chacun est lui-même entaillé de profonds chenaux, dont les axes convergent vers une ravine, affluent intermittent de la Paria. Entre ces coulées, de longues arêtes portent les cheminées de fées bien rangées, image traditionelle du parc. Beaucoup de visiteurs viennent à la belle saison, mais le parc est accessible tous les jours de l'année. Pourtant, l'accès aux belvédères les plus élevés peut devenir momentanément impossible : entre 2400 et 2800 mètres, de novembre à mai, une chute de neige peut survenir n'importe quand ! Au soleil, son blanc pur ne fera qu'ajouter au charme des lieux.

Mi-mai, la neige est encore là (05/08)
Si la route est fermée, il faudra se contenter des panoramas les plus proches de l'entrée : six parmi les quinze du parc. Ce ne sont pas les moins beaux et, si chacun, avec ses couleurs, ses formes, ses angles de vue différents, apporte à Bryce Canyon National Park une touche particulière, chaque colonne n'est qu'un détail dans une immense dentelle, un peu différent des autres, comme un point d'un ouvrage fait à la main, où les motifs ne sont jamais exactement semblables.

Fairyland : ces multiples tours ont inspiré le nom de Silent City (09/83)
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Les cavernes de Wall of Windows, aux formes quasi gothiques, sont les plus impressionnantes (09/83) |
Les ravines convergent vers un torrent (05/08) |
Ceux qui souhaitent limiter leur visite à ces six belvédères peuvent abandonner leur voiture au parking : pour éviter les encombrements, l'attente pour une place de stationnement et l'émission inutile de gaz d'échappement, préjudiciable à la visibilité comme à la pureté de l'air, un système de navettes (shuttles) est en place depuis plusieurs années. De quart d'heure en quart d'heure, depuis le grand parking situé en face de Ruby's Inn, ces autobus font la tournée de ces six panoramas, sans oublier le "Visitor Center" et Bryce Canyon Lodge, l'hôtel du National Park. Leur champ d'action tend à s'étendre vers des points plus élevés. Leur usage est facultatif, gratuit et, sur tout leur parcours, on peut y monter ou en descendre quand on veut à chaque arrêt. Ces navettes fonctionnent de la fin de mai à la mi-septembre.
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Depuis l'entrée, les 14 premiers belvédères sont : Fairyland, Sunrise, Sunset, Inspiration, Bryce, Paria View, Swamp, Farview, Piracy, Natural Bridge, Agua, Ponderosa, Black Birch, et Rainbow. Un chemin redescend vers Yovimpa, le seul qui porte un nom indien : la Pointe aux Pins. |
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| A 2778 mètres, dernier accessible en voiture, Rainbow Point est le plus élevé. La route passe juste derrière cette crête (05/08) |
Orientée vers l'est, la falaise est éclairée une longue partie de la journée. Roses diaphanes du petit matin, lumière brutale du midi, rouges et mauves du soir, lorsque s'allongent les ombres : autant de choix possibles pour réussir ses photos. Une ruse d'été consiste à descendre dans les ravines : l'ombre et une brise ascendante rendent la mi-journée plus confortable et, sur les photos en contre-plongée, les reliefs ne sont pas écrasés par la lumière verticale.

Lumière dure ! (09/83)
A Sunset Point, Navajo Loop, une boucle d'un peu plus de 2 kilomètres, descend dans Wall Street, une gorge étroite où poussent de grands sapins. Le dénivelé est de l'ordre de 270 mètres, mais les chemins en lacets laissent le temps de souffler. Arrivé en bas, on peut remonter en longeant l'autre face de l'arête sud, s'orienter vers Queens Garden, au nord, puis rejoindre Sunrise Point, ou bien encore tourner vers Peekaboo Loop, au sud, d'où l'on retrouvera le plateau à Bryce Point. Deux autres pistes en partent : l'une, sensiblement parallèle à la route, est nommée Under-the-Rim Trail : à travers d'extraordinaires paysages, elle monte jusqu'à Rainbow et Yovimpa. Plusieurs sentiers retrouvent la crête en cours de route mais, même écourtée, c'est une longue promenade, qu'il faut entamer de bon matin. L'autre piste rejoint Sunrise Point, une ballade de 7 kilomètres via Peekaboo Loop, également accessible à cheval : les cavaliers doivent s'adresser à Ruby's Inn.
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Wall Street : les lacets du Navajo Loop descendent dans l'ombre douce de la ravine (09/83) |
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Carte des chemins de randonnée : http://www.nps.gov/brca/planyourvisit/upload/Bryce_Amp_summer-web.pdf
Une légende païute raconte que les hoodoos étaient autrefois des êtres vivants, capables de prendre une apparence humaine. Ils étaient si méchants que Coyote, dieu ou personnage d'essence divine, selon les tribus, les pétrifia... Légende universelle, des filles de Loth aux pélerins des Mées ! L'explication scientifique est à peine plus compliquée.

Coiffé d'une toque aux revers rabattus sur les oreilles, The Hunter est la figure la plus éminente d'Agua Canyon. Beaucoup de noms datent du début du XXme siècle : le temps a fait son oeuvre et certaines figures ne se ressemblent plus (05/08)
Malgré son apparente compacité, la roche du plateau de Paunsagunt est loin d'être homogène : dès qu'une paroi devient accessible, chaque cycle de gel creuse partout où il trouve des fissures. Lorsque l'hiver dure plus de six mois, et que, souvent, le soleil brille, le travail est facile ! Un redoux : un peu de neige fond. L'eau glisse sur le mur de calcaire, s'insinue dans une fente, s'y installe. Le gel revient avec la nuit. La glace écarte les parois, fond... Un nouvel écoulement remplit la fente élargie, gèle à son tour... Un fragment se détache, un autre un peu plus loin, et d'autres encore, sur d'autres parois. Acidifiée par le gaz carbonique de l'air, l'eau ronge doucement arêtes et saillies laissées par ces dislocations et adoucit le contour des cheminées de fée. L'eau entraîne peu à peu calcaire dissous, poussières, grains et fragments vers le lac Powell.

La roche blanche est une pellicule de calcaire déposée sur le grès autochtone (09/06)
Lorsque le calcaire est entièrement désagrégé, il laisse une succession de rides et de vallons, comme ceux où circulent les chemins en aval des hoodoos.
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Agua Canyon : cette colonne porte le nom de Backpacker : l'Homme au sac-à-dos (05/08) |
Crêtes arrondies, après la disparition des hoodoos (05/08) |
Lorsqu'une couche dure protège le sommet d'une arête, cette érosion par les flancs finit par créer une ouverture. Un jour, le toit s'effondre, entraîne avec lui une partie de la couche protectrice et ouvre de nouvelles fissures. Le gel commence son travail de sape au sommet des hoodoos, dont l'extrémité s'effile peu à peu.

Natural Bridge : le gel a percé cette fenêtre (05/08)
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Une couche de dolomie, en partie disparue, protège encore quelques sections, alors qu'à côté, des aiguilles pointent vers le ciel (05/08) |
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Ponderosa Point : loin au pied de la falaise, cette tache claire passe presque inaperçue. Rouge sur blanc : les couleurs sont inversées ! L'érosion est arrivée à la limite des calcaires et a entamé le grès plus ancien (05/08)
Parmi toute la vie sauvage qui y prospère, le parc national possède quelques animaux qui, non sans succès, font profession de domestiquer les touristes : on se demande parfois si, leur journée finie, ils ne vont pas pointer à la même horloge que les rangers, avant d'ôter leur déguisement et de rentrer chez eux. Où les chipmunks qui font leur show à Bryce Point ont-il appris leur rôle ? Entouré de badauds, en voici un, assis sur son train de derrière, occupé à ronger un morceau de biscuit. Son met terminé, il se met en quête de la suite, court vers un visiteur, s'arrête, repart dans une autre direction, se ravise, change encore... Impossible d'en prendre une photo nette ! Le seul moyen pour l'immobiliser est de lui tendre une nouvelle nourriture, qu'il vient délicatement saisir entre les doigts du généreux donateur. Lorsqu'il a rempli ses bajoues, un autre débouche du précipice pour rançonner les visiteurs.
Ailleurs, des corbeaux fort peu farouches rappellent leur existence à grands croassements régulièrement accompagnés de battements d'ailes. Moins attractifs que les petites boules de poils roux et gris, ils finissent pourtant par obtenir quelque chose, ne serait-ce, parfois, que pour voir s'ils mangeront une chose aussi incongrue que des cacahuètes ou du chocolat !
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Corbeau quémandeur commun. Qui irait imaginer que cet animal a un poil dans la main ? (05/08) |
Afin qu'ils restent capables de se nourrir eux-mêmes, et ne soient affaiblis par un régime inadapté, le règlement des parcs interdit de nourrir les animaux : personne ne semble avoir lu ce paragraphe ! (05/08) |

Ces pronghorns sont accoutumés à la présence de l'homme, mais restent des animaux sauvages aux cornes acérées (05/08)
Lorsqu'on entre dans le parc par l'est, un panneau indique "Mossy Cave". La Paria est imprévisible. Souvent presque à sec, elle peut enfler brutalement après un orage, et la crue emporte sol et cultures : ni son régime, ni son débit ne convenaient aux besoins des deux villages de la vallée, Henrieville et Cannonville. On décida de capter l'eau du bras oriental de la Sevier, et de l'amener jusqu'à la Paria à travers le plateau de Paunsaugunt : le canal d'une quinzaine de kilomètres permit la fondation de Tropic, en 1892. Un chemin de terre remonte sa rive droite. Mossy Cave, simple alcôve dont la paroi alimente une végétation, n'offre guère d'intérêt mais, sur le chemin, les hoodoos, la triple arche et la petite cascade sont plus spectaculaires.
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Une source a creusé Mossy Cave : le goutte à goutte qui exsude de la voute forme un mince rideau (06/09) |
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Unique cours d'eau du National Park, ce ruisseau est en fait Tropic Ditch, nom familier du petit canal de la Sevier à la Paria (06/09) |
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Mais où est donc le canyon censé donner son nom au parc national ? C'est une ravine au sud de Sunset Point, où l'un des premiers arrivants, Ebenezer Bryce, ouvrit une route pour exploiter les arbres du plateau. Il élevait du bétail, et l'étrange beauté des lieux semble n'avoir pas eu prise sur lui : "Sale endroit pour perdre une vache !" aurait-il dit pour tout commentaire. Le nom de Bryce Canyon, donné par ses voisins à la route, passa de la ravine aux cirques.
Quarante ans plus tard, un éleveur et sa femme, Reuben et Minnie Syrett, installés sur le plateau, se mirent à recevoir des amis, puis des touristes, pour leur faire découvrir les merveilles de la falaise. De tentes en auberge, d'auberge en hôtel, Ruby's Inn est devenue une usine à touristes, avec plus de 500 chambres, restaurants, magasins, laverie automatique, stations-service, camping, entourée d'entreprises qui proposent des promenades à cheval, en quad, en hélicoptère, en ballon...
Ruby Syrett sut développer son affaire : il fit connaître le site à l'administration des parcs nationaux et, dès 1923, celui-ci était classé. Grâce à une loi votée par l'Utah en 2009, ses descendants ont obtenu un statut identique à celui d'une ville : celui-ci leur donne accès à des conditions d'exploitation bien plus intéressantes que celles d'une affaire purement commerciale.
Site officiel de Bryce Canyon : www.nps.gov/brca.
La carte du parc sur le site officiel.
Temps minimum : 1 heure.
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© et crédit photos : America dreamZ.
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