Quelques particularités du terrain en Utah


La Nature est pleine de bizarreries, et la géologie, malgré tout ce qu'elle n'est pas encore arrivé à expliquer, permet de découvrir les raisons de phénomènes qui paraissent au premier abord incongrus. En voici un exemple, dont on pourra dire qu'il ne manque pas de sel !

L'histoire commence il y a bien longtemps : plus de 550 millions d'années. Une longue faille s'ouvrit dans le sol. Elle traversait en partie les actuels Etats de l'Utah et du Colorado, et tout un réseau la prolongeait, de l'Etat de Washington jusqu'au nord du Texas. Cette faille en coupait une autre presque perpendiculaire, allant du Winsconsin à l'Arizona. Ces réseaux sont encore présents aujourd'hui, et font, avec d'autres, partie de la structure intime du continent nord-américan.

Lorsqu'un faillage se produit, il est bien rare qu'il ne soit pas accompagné de failles parallèles, beaucoup plus courtes : ce fut le cas ici. Il ne se passa rien de très conséquent pendant longtemps, et ce n'est que 250 ou 300 millions d'années plus tard que les blocs se mirent à glisser les uns sur les autres, pour former un relief ressemblant à celui du Basin and Range. Notamment, le terrain se mit à s'élever à l'est de la grande faille et un bassin se creusa à l'ouest. Une longue série de massifs se forma. Les géologues la nomment Rocheuses Ancestrales, car ces montagnes occupaient sensiblement le même emplacement que les Rocheuses contemporaines. La partie qui nous intéresse s'appelle Uncompahgre Uplift : arrasé puis recouvert de sédiments, sa trace subsiste au Colorado et un peu dans l'Utah.

A ses pieds, le bassin lenticulaire, long de 350 kilomètres et large de plus de 70, s'étendait de la frontière du Nouveau-Mexique jusqu'à l'actuelle Price. Sa profondeur finit par atteindre 6 kilomètres, mais les mouvements de l'écorce terrestre sont très lents, et il n'était au début qu'un simple creux au long d'une montagne basse. Une mer peu profonde recouvrait la région. D'une manière ou d'une autre, le bassin en fut coupé, mais continua de recevoir des apports réguliers d'eau salée, soit par de fortes marées, soit qu'une passe étroite ait été submergée de temps à autre, sans qu'une circulation réelle de l'eau s'établisse.

Le climat était brûlant et aride : l'eau contenue dans le bassin s'évaporait rapidement, comme dans un marais salant. La concentration en sels augmentant, la saumure plus dense coulait au fond du bassin où le sel cristallisait. Mais ici, personne ne venait le retirer : il s'accumula sur plus de 2000 mètres de profondeur. Selon un phénomène qui existe toujours le long de littoraux peu profonds soumis à un climat aride, le dépôt, que les géologues nomment évaporites, était formé de couches alternées de sel et de gypse.

En même temps que le bassin s'enfonçait, l'Uncompahgre s'élevait. L'érosion entraînait les débris dans le bassin : les plus fins étaient portés au loin par les courants, mais les plus grossiers s'accumulaient au pied de la montagne. Leur poids fut bientôt tel que la pression sur le sel devint insupportable. Le sel n'est pas une roche dure : il n'a guère de consistance. Sous la pression, les lits se mirent à fluer vers des zones de moindre résistance, comme une pâte dans une filière. Les bords abrupts des failles parallèles les détournèrent vers le haut, vers des strates plus meubles. Alors que l'épaisseur de sédiments au-dessus des lits des sels ne cessait d'augmenter, ces derniers, plus loin à l'ouest, gagnaient vers la surface sous laquelle ils formèrent de longs dômes dont certains atteignent 4800 mètres de hauteur. Ces mouvements durèrent 150 millions d'années.

Le temps passa. Couche après couche, de nouveaux sédiments recouvraient les anciens. Le continent nord-américain se trouva complètement émergé. Les glaciers, les lacs, les fleuves et leurs affluents s'installèrent. Sous la surface du sol aussi, un réseau de cours d'eau se mit en place, dont l'eau dissout le sel et l'emporta. Seul subsista le gypse, moins soluble. L'espace ainsi libéré ne pouvait rester vide : le sol s'affaissa sans se soucier de la géographie de surface, laissant place à plusieurs vallées sans cours d'eau. Lorsqu'une rivière transversale passait là, elle vit diminuer localement la hauteur de ses berges, et continua sans se détourner de creuser son lit dans la trace établie.

Salt Valley

Salt Valley, dans le Parc National d'Arches (07/91)

Le plus important de ces effondrements est Paradox Valley : 55 kilomètres de long. Son nom lui vient de ce qu'il est traversé à angle droit par la rivière Dolorès. Les premiers pionniers, ne trouvant pas d'explication à cette "vallée" en travers de la rivière, lui donnèrent ce nom de Paradox. Lorsque les géologues comprirent l'existence du bassin, il lui attribuèrent tout naturellement le même. Moab est bâtie dans une de ces vallées sèches : on voit le Colorado sortir d'une falaise, traverser la "vallée de sel", et entrer dans une seconde falaise vis-à-vis de la première. A quelques kilomètres, un autre effondrement traverse le Parc National des Arches. Au total, une dizaine de ces "vallées" sont concentrées dans l'Utah et le Colorado.

Isolées, les montagnes Henry (Mt Ellen, 3530 m), La Sal (Mt Peale, 3867 m) et Abajo (Mt Abajo, 3448 m) émergent de ce pays de plateaux. Elles ont été formées par des intrusions de magma, refroidi avant de percer la surface. Il ne s'agit pas là de cheminées, comme dans des volcans ordinaires, mais d'énormes masses étalées sous les strates qu'elles ont soulevées, formant de véritables dômes qui peuvent aujourd'hui dépasser la plaine de 2000 mètres. Ces structures sont nommées "laccolites".

La Sal Mountains

Au fond, La Sal Mountains (09/85)

La Sal Mountains, les Montagnes du Sel, ont poussé au beau milieu du Paradox Basin, et les géologues supputent que le magma a probablement envahi l'espace qu'un dôme de sel occupait auparavant. La montagne tient son nom des sources salées découvertes à ses pieds par les explorateurs espagnols.

Laccolite

Laccolite, en phase de formation puis après érosion

Les "vallées de sel" ne sont pas les seules où des rivières traversent des parois : la même situation existe dans les Wasatch, avec une cause bien différente. La formation des Wasatch a commencé avant celle des Uinta, par l'émergence progressive d'une longue barre qui s'est élevée entre deux failles ouvertes dans une plaine ondulée.

Les rivières qui coulaient là, d'ouest en est, se mirent à ronger leur lit plus profond là où peu à peu s'élevait la montagne. Lorsque la surrection des Uinta releva le terrain à l'est, la pente commença à changer de sens. L'affaissement du Basin & Range accentua et accéléra ce phénomène. Les rivières qui coulaient vers l'est se retournèrent pour se déverser à l'ouest des Wasatch. C'est ainsi que plusieurs cours d'eau, comme la Provo et la Weber, traversent la chaîne dans des vallées étroites au lieu de suivre la ligne de plus grand pente, comme la Bear River.


Site de l'US Geological Survey : usgs.gov

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