Goliad

Le massacre des Texans


situation


Si Goliad n'est pas la ville la plus ancienne du Texas, elle peut du moins se targuer de remonter à la plus ancienne implantation européenne de l'Etat : c'est sur les ruines de Fort Saint Louis, bâti par Cavelier de la Salle et ses colons, que les Espagnols vinrent construire, en 1721, le presidio Notre Dame Sainte Marie de Lorette de la Baie du Saint Esprit (Nuestra Señora Santa Maria de Loreto de la Bahia del Espiritu Santo), bientôt abrégé en Presidio La Bahia. L'année suivante, une mission (Nuestra Senora de la Bahia del Espiritu Santo de Zuñiga) s'installait à proximité. Elle devint tout aussi vite Mission La Bahia. Cette baie, que les Espagnols avaient baptisée "du Saint Esprit", porte aujourd'hui le nom de Baie de Matagorda.

Fort Saint Louis, établi en 1684, n'existait plus depuis longtemps : rasé par les indiens, ce qu'il en restait avait été incendié par une expédition espagnole en 1690. La première mission (San Francisco de los Tejas) était née la même année, loin au nord-est, à proximité de l'actuelle Nacogdoches. San Antonio, alors nommée Bexar, existait depuis 3 ans : le choix de l'emplacement du Presidio La Bahia était hautement symbolique. L'endroit était infesté de moustiques, l'eau du ruisseau était saumâtre et les indiens Karankawas imperméables à la doctrine chrétienne et à la vie d'agriculture et d'artisanat que venaient leur enseigner les moines : il ne fallut que deux ans pour que presidio et mission aillent s'installer une quarantaine de kilomètres à l'intérieur des terres, sur la rivière Guadalupe, entre les modernes Victoria et Cuero. Les tribus locales, qui pratiquaient déjà l'agriculture, étaient mieux à même de percevoir l'intérêt des progrès techniques apportées par les Espagnols et, par leur simple présence à la mission, d'écouter la parole de Dieu. La mission prospéra, première dans l'immensité vide du Texas à pratiquer l'élevage extensif des bovins et des chevaux.

Jamais deux sans trois, dit-on ! A la suite d'un ordre du vice-roi visant à rapprocher presidio et mission du Rio Grande, l'établissement fut de nouveau déplacé (40 kilomètres de moins sur les 300 qui les séparaient de Laredo !) et, à la fin de 1749, avaient rejoint le site de l'actuelle Goliad, au bord de la rivière San Antonio. Les indiens l'accompagnèrent, et bientôt La Bahia possédait 40 000 têtes de bétail, que les indigènes devenus vaqueros allaient vendre jusqu'en Louisiane.

Malgré ces déménagements, bien que la distance à la côte ait augmenté à chaque déménagement, l'agglomération conserva son nom de La Bahia. D'autres missions furent créées : Rosario, toute proche, en 1759, puis Refugio, au sud et plus proche de la mer, en 1794.

Les premières années du XIXme siècle virent naître au Mexique une agitation indépendantiste. L'Espagne, affaiblie par les guerres européennes, ne s'occupait plus d'aussi près de ses colonies. De leur coté, les Mexicains étaient devenus un peuple : en 1821, le Mexique obtint son indépendance.

Parmi les révolutionnaires figurait un prêtre, le père Miguel Hidalgo y Costilla. En 1829, répondant à la demande des habitants fondée sur la confusion qu'entraînait le nom de La Bahia attribué à une ville aussi éloignée de la mer, le gouvernement mexicain accepta de changer son nom en Goliad, anagramme de Hidalgo.

La ville avait connu les agressions répétées des Apaches et des Comanches, les incidents de la révolution mexicaine, les attaques d'Américains francs-tireurs tentant d'annexer le Texas malgré un traité tout récent entre le Mexique et les Etats-Unis. C'était un important marché au croisement des routes vers le Texas oriental et entre San Antonio et la mer. Mais il fallut la guerre d'indépendance du Texas pour la rendre tristement célèbre.

Dans ce Texas en pleine révolution règne un désordre total. L'exécutif a eu trois chefs en quelques mois, les factions s'opposent, et cette absence de volonté définie se répercute dans l'armée. Sam Houston, nommé général en chef, a été destitué, puis ré-institué à six semaines d'intervalle. Il n'a repris son poste que deux jours avant la chute de l'Alamo. Il n'apprend la défaite que 3 jours après qu'elle soit survenue.

Pendant que les politiciens débattent, Santa Anna, le président mexicain, est entré au Texas avec 6000 hommes, en plein hiver. Mille autres viennent par le sud, commandés par le général Urrea. On n'attendait pas les Mexicains avant l'été ! Sur la voie de Santa Anna se trouvent deux points stratégiques : Bexar (San Antonio) et Goliad. Tous deux ont une position fortifiée : à Bexar, c'est une ancienne mission, El Alamo. A Goliad, c'est l'ancien presidio. Santa Anna va frapper d'abord la capitale : Bexar !

Le 6 mars au matin, malgré l'héroïsme de ses défenseurs, l'Alamo tombe. Travis, qui commande la place, a désespérément demandé du secours : il sait que ses 240 hommes ne résisteront pas à plusieurs milliers de Mexicains. James Walker Fannin, qui commande à Goliad près de 400 hommes, n'est pas venu à la rescousse.

Houston arrive à Gonzales, une centaine de kilomètres à l'est de San Antonio, le 11. Le soir même, il est parmi les premiers à apprendre la chute de l'Alamo et la perte totale de sa garnison : il envoie à Fannin l'ordre de reculer vers l'est.

Fannin, pourtant issu de West Point, prend son temps, attend le retour d'hommes qu'il a envoyé en mission, dont certains, sans qu'il le sache, sont déjà prisonniers d'Urrea. Lorsqu'il se décide à partir, le 19 mars, l'avant-garde d'Urrea est là. Rattrapés à découvert près de la rivière Coletto, Fannin et ses hommes se battent bien. Mais Urrea est plus rusé ! Après une nuit blanche passée en conseil avec ses officiers, Fannin préfère se rendre que d'abandonner ses blessés. Une colonne de pierre et un monument commémorent l'endroit, une quinzaine de kilomètres à l'est de Goliad, près d'un village justement nommé Fannin.

Sur les 330 hommes qui ont quitté Goliad, 10 sont morts dans la bataille. Plus de 200 sont ramenés au presidio, où les Mexicains les enferment dans la chapelle. Les blessés les rejoignent deux jours plus tard et bientôt arrivent d'autres prisonniers : les hommes que Fannin avait envoyé en mission !

Santa Anna, avant de partir, avait fait voter un décret par le parlement mexicain : les rebelles pris les armes à la main seraient exécutés. A l'Alamo, il n'a pas fait de prisonnier. A Goliad, malgré la demande de clémence que lui a écrit Urrea, il envoie personnellement son ordre au commandant de la place, le colonel Portilla.

Le presidio La Bahia

Le presidio La Bahia.
James W. Fannin et 400 de ses hommes furent emprisonnés dans la chapelle. (03/99)

Le 27 mars, Dimanche des Rameaux, Portilla met l'ordre à exécution : les prisonniers en état de marcher sont séparés en trois groupes, que les soldats conduisent sur trois routes différentes. Les Texans croient partir pour des corvées. Les plus optimistes espèrent même être rapatriés aux Etats-Unis. Soudain, à quelques centaines de mètres du fort, les soldats s'arrêtent et commencent à tirer. Les survivants sont achevés à la baïonnette et au couteau. Quelques instants plus tard, au fort, les blessés subissent le même sort ! Fannin est exécuté le dernier, d'une balle dans la tête. Sur les routes, une trentaine d'hommes réussissent à s'échapper, grâce à la confusion, ou bien laissés pour mort. Au fort, une vingtaine, interprètes, médecins ou artisans, seront épargnés pour servir les Mexicains.

Au total, 350 à 400 hommes sont ainsi froidement massacrés : le compte exact n'en fut pas tenu ! Les Mexicains allumèrent des bûchers sommaires, et laissèrent les cadavres à demi consumés aux éléments et aux vautours. Il fallut attendre plus de deux mois pour que les restes des morts soient enterrés.

Les officiers de l'armée mexicaine furent choqués qu'un tel ordre ait pu être donné. L'un d'eux parla même de "crime contre l'humanité", utilisant probablement l'expression pour la première fois : les soldats de l'Alamo étaient morts en se battant, ceux de Goliad avaient été froidement massacrés ! La nouvelle fut si choquante que les volontaires texans et américains affluèrent pour rejoindre l'armée du Texas. Moins d'un mois après le massacre de Goliad, Santa Anna était battu et capturé au bord de la San Jacinto, près de l'actuelle Houston.

Après l'indépendance, Goliad resta fidèle à sa tradition d'élevage. Les vachers étaient des gens rudes, qui ne comprenaient pas toujours la plaisanterie, sauf lorsque eux-mêmes en étaient les auteurs. Pendant une longue période, au Texas, on commença ses phrases par "No offense meant" : "Sans vous offenser" ! La justice eut fort à faire : le solennel Palais de Justice, qui trône toujours au centre de la bourgade, en témoigne.

Goliad Courthouse

Goliad Courthouse (03/99)

Le presidio La Bahia, une grande cour entourée d'épais murs de pierre garnis de bastions, a été reconstruit à la fin des années 30. Dans le prolongement des quartiers des officiers, où est un fort joli musée contenant de nombreux objets recueillis pendant les fouilles, se trouve la chapelle dédiée à Notre Dame de Lorette, où furent enfermés les prisonniers. Chaque Dimanche, un prêtre y dit encore la messe.

L'église de la mission L'église de la mission

L'église de la mission (03/99)

A deux kilomètres, l'ancienne mission a été rebâtie elle aussi. Son église dessert aussi une paroisse. A coté de ces lieux conservés en vie par la foi des paroissiens, les bâtiments de la mission : les vieux murs de pierre grisée par le temps abritent un petit musée qui montre comment vivaient les moines et leurs ouailles, les moyens techniques de l'époque, et l'on comprend mieux les profondes différences qui existaient entre les tribus des Plaines, guerriers et chasseurs vivant du bison, et ces indiens en partie civilisés, déjà agriculteurs et sédentarisés.


Temps minimum : presidio 1/2 h, mission 1/2 h

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