
Une connaissance du terrain quasi nulle, des instruments de mesure insuffisants, une équipe désunie : qu'ajouter pour faire capoter une entreprise ?
René Robert Cavelier de la Salle a convaincu Louis XIV d'établir une colonie près de l'embouchure du Mississippi, non loin de l'actuelle Bâton Rouge. L'Espagne, en guerre contre la France, se dit souveraine du territoire sans l'occuper : une armée d'indiens, quelques officiers français, l'appui des esclaves exploités dans les mines d'argent de Parral, dans la province de Chihuahua, suffiraient à s'emparer de ces richesses ! Si une paix était signée, les taxes prélevées sur le commerce de la colonie paieraient l'investissement, en attendant le prochain conflit.
Travailleur infatigable, compétent dans beaucoup de domaines, déterminé à faire réussir l'entreprise commanditée par le Roi en personne, Cavelier est impérieux, coupant, souvent ombrageux. Tanguy Le Gallois de Beaujeu, capitaine du Joly, ses officiers, les membres de l'expédition supportent mal ce comportement hautain, même si certains admirent les qualités de l'homme et ont avec lui des relations de longue date. Son frère, l'abbé Jean, ses deux neveux, Nicolas, 17 ans et le lieutenant Crevel Moranger, 23 ans sont de ceux-là. Henri Joutel, un vieil ami de la famille, après 16 ans d'armée, s'est trouvé trop jeune pour rester s'encroûter à Rouen. Nika, l'indien shawnee (les Français prononcent chaouanon), est un compagnon dévoué depuis longtemps. D'autres, comme les frères Duhaut, sont des commerçants venus tenter fortune; un ingénieur a été commissionné par le Roi; plusieurs prêtres viennent servir la congrégation et évangéliser les "Sauvages". Cent soldats, anciens mendiants recrutés par des sous-officiers dont le seul critère est la prime reçue pour chaque engagement, n'ont ni éducation, ni la moindre habitude du travail. Sans compter les équipages, 170 personnes, beaucoup d'hommes, quelques femmes, s'embarquent pour l'Amérique le 1er août 1684.
Quatre navires quittent la Rochelle : l'Aimable, bâtiment de commerce de 300 tonneaux, le Saint François, un ketch chargé de viandes, d'alcools, de légumes et d'articles de ménage, la Belle, petite frégate d'à peine plus de quinze mètres de long et moins de cinq en largeur, conçue pour caboter en eau peu profonde. C'est un cadeau du Roi Soleil à l'explorateur. Bâtie pour cette mission, elle devait être transportée en pièces et assemblée à l'arrivée : on lui a fait traverser l'Atlantique, chargée d'hommes et de matériel. Enfin, le Joly, frégate de 36 canons, protège l'expédition : il rentrera dès le but atteint.
La traversée se passe sans encombre, mais une inimitié naît : Beaujeu insistait pour faire escale à Madère, peut-être pour quelque trafic personnel. Le chef de l'expédition a refusé ! Mais le premier vrai déboire est la perte du ketch, enlevé par des flibustiers espagnols à Saint Domingue : les négociants locaux n'acceptent pas la lettre de change, et il faut vendre une partie du stock des Duhaut pour racheter des provisions. Enfin, le 1er janvier 1685, la flottille touche la côte, 150 kilomètres à l'ouest du Mississippi.
Premier européen à descendre le fleuve jusqu'à son embouchure, l'explorateur y a relevé sa position il y a deux ans. L'astrolabe donne une mesure précise de la latitude mais, pour la longitude, un instrument lui manque. Les Anglais l'ont mis au point dix ans plus tôt, mais les Français n'en disposent pas : c'est l'horloge marine, compacte et suffisamment fidèle pour conserver avec précision l'heure au point de départ.

Le delta du Mississippi : l'eau et la terre se confondent en îles basses et longues digues de vase. Du pont d'un navire, le paysage ne paraît guère différent du cordon d'îles et de bancs de sable au large de Corpus Christi
Aucune trace de l'énorme courant déversé par le fleuve ! Les cartes sont approximatives. Il n'existe aucune description précise de la côte et l'on croît que, dans le Golfe du Mexique, les courants vont vers l'est : pendant trois semaines encore, on s'éloigne de l'objectif ! Cavelier propose de revenir en arrière; Beaujeu temporise... Un cordon d'îles, maintenant, sépare le continent du Golfe : peut-être, derrière elles, est-ce un bras du grand fleuve ? Un large chenal entre les îles permet d'accéder au continent. Découragé par les atermoiements de Beaujeu, le chef de l'expédition décide de s'installer ici : on s'assurera du Mississippi plus tard.

Aransas Pass, une centaine de kilomètres au sud de l'établissement français. La côte du Golfe du Mexique est dans l'angle inférieur gauche. Animée de courants et chargée de limons, la baie pouvait passer pour une branche du Mississippi (05/06)
La Belle passe sans difficulté. L'Aimable est plus lourd. Pour diminuer son tirant d'eau, on décharge les matériels pesants : canons, barils de poudre, coffres, tonneaux... Mal dirigé au point qu'on dira que c'est un fait exprès, le navire s'échoue. Quelques jours durant, on récupère ce qui est possible puis, un matin, on trouve le bateau ouvert par les lames... Huit jours après le naufrage, il n'en reste rien : une grande partie de sa cargaison, dispersée par les vagues, finit au fond de l'eau. Beaujeu s'en va quelques jours après. Plusieurs colons l'accompagnent : par ordre du Roi, l'ingénieur, Minet, et le capitaine de l'Aimable seront mis en prison.
Accompagné d'une cinquantaine d'hommes, Cavelier part à la recherche d'un lieu où s'installer durablement : les autres attendront sur place. Joutel, l'ancien soldat, fait de son mieux pour les maintenir au travail, pour rendre l'endroit vivable et entretenir leur moral. Moranger vient les chercher vers le début de juin : on a trouvé une plaine arable au bord de la rivière des Boeufs, dont le nom évoque l'abondance des bisons ! Le poste s'appellera Fort Saint Louis.

A Indianola, détruite par deux ouragans, en 1875 et 1886, cette statue marque l'endroit du premier débarquement sur le continent (12/99)
Il ne faut guère de temps pour découvrir que la baie s'achève en cul-de-sac ! Le Mississippi est ailleurs : pendant deux ans, La Salle explore, vers le nord-est, pour trouver sa rivière, vers le sud-ouest, où sont les mines d'argent. Pendant son second voyage, la frégate longe la côte à sa suite. Un jour, il s'aperçoit qu'elle a disparu : il croit à un complot pour retourner à Saint Domingue. Après cinq mois d'absence, il rentre à Fort Saint Louis en mars 1786, et repart un mois plus tard sans nouvelles de son bateau. Début mai, on voit arriver six rescapés épuisés, à bord d'un canoë trouvé par chance. Le pilote du bateau et cinq compagnons, partis chercher de l'eau, ont été massacrés par les Karankawas; la chaloupe a disparu avec eux. A bord, l'eau manquait tellement que l'on mourait ! Le quartier-maître, plus haut gradé vivant, avait annexé le contenu de la cave et ne dessaoulait plus. Les survivants ont levé l'ancre pour tenter de gagner la colonie : un noroît les a traîné sur un haut-fond, à 500 mètres de la presqu'île de Matagorda. La plus grande partie du matériel, les biens personnels de la Salle, étaient dans le bateau qu'un nouveau grain, quelques jours plus tard, a enfoncé dans le sable. Le château arrière est resté hors de l'eau : les survivants auraient pu récupérer une partie de la cargaison, mais le laisser-aller a triomphé, et ils n'ont quitté le lieu du naufrage qu'au bout d'un mois, par manque de nourriture. Joutel manque d'hommes et d'embarcations pour aller chercher ce qui pourrait l'être encore.
Divers récits donnaient une idée assez précise de l'endroit : on commença de chercher sérieusement la Belle au début des années 1970. Dans cette région soumise aux ouragans, les épaves ne manquent pas et on trouva d'abord d'autres bateaux. Puis, le 5 juillet 1995, progressant à tâtons dans l'eau boueuse, un plongeur sentit sous ses doigts la double poignée en forme de dauphin d'un canon du XVIIme siècle !
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Une plaque mentionnait le nom de Louis de Bourbon, comte de Vermandois, fils du Roi Soleil et mademoiselle de la Vallière. Nommé à deux ans par son père, il fut le premier Amiral de France de l'Histoire. Il mourut en 1683, année où fut construite la frégate (Museum of the Coastal Bend, Victoria - 05/06) |
L'un des trois canons retrouvé avec la Belle : on ne sait ce que sont devenus les trois autres (Matagorda County Museum, Bay City - 05-06) |
L'eau n'avait que 3,60 m à marée haute : pour un coût de plus d'un million de dollars, on fit un batardeau pour isoler une cale sèche. Au printemps de 1997, on put enfin pomper l'eau du caisson : le travail des archéologues allait pouvoir commencer !
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Maquette au 1/12me (Texas Maritime Museum, Rockport - 05-06) |
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Exposés au sel et à l'oxygène, les deux tiers supérieurs du navire s'étaient désintégrés. Ensevelie dans la vase, la partie inférieure était intacte et, toujours bien alignés, gisaient les tonneaux remplis de vaisselle, d'ustensiles de cuisine, de pièces d'habillement, d'armes, d'outils... Après qu'on eut filtré des tonnes et des tonnes de vase, le butin s'était enrichi de rouleaux de fil de laiton, de chandeliers, d'un jeu d'échec, d'instruments de navigation, de marchandises pour le commerce avec les indiens... La coque et la membrure apparurent, bientôt démontées pour en traiter séparément chaque élément.
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Boucles de bronze (Matagorda County Museum, Bay City - 05-06) |
Hallebarde et boulet de canon (Matagorda County Museum, Bay City - 05-06) |

Lime rongée par le sel, où subsistent quelques rainures croisées (Texas Maritime Museum, Rockport - 05-06)
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Nocturlabe : la nuit, pour mesurer l'écoulement du temps, on alignait le bras articulé sur la Petite ou la Grande Ourse, en visant l'étoile Polaire à travers l'oeilleton central (Texas Maritime Museum, Rockport - 05-06) |
Le compas servait à reporter les distances sur les cartes (Museum of the Coastal Bend, Victoria - 05-06) |
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L'échange de cadeaux, rituel indispensable avant toute discussion avec les "Sauvages", permettait aux indiens d'acquérir grelots, aiguilles, couteaux et hachettes (Matagorda County Museum, Bay City - 05-06) |
Sceaux et verroterie. Ces petites perles étaient appelées "grains de rassade" : plusieurs branches de rassade formaient un wampum, utilisé en guise de monnaie (Museum of the Coastal Bend, Victoria - 05-06) |
On trouva aussi le squelette d'un homme, couché en chien de fusil sur l'aussière de l'ancre. Le malheureux, probablement mort de soif, avait une quarantaine d'années, de l'arthrite et les dents si abîmées que l'infection avait gagné l'os. A ses côtés, un gobelet d'étain portait le nom de "C.Barange". On inhuma solennellement sa dépouille en présence de l'ambassadeur de France, le 3 février 2004, au Cimetière de l'Etat du Texas.
Outre le manque de matériel, de main d'oeuvre qualifiée, les semences inadaptées, l'isolement, les Karankawas posaient aux colons de sérieuses difficultés. Après des débuts cordiaux, un comportement brutal des Français dû au manque d'expérience avait rompu cette amitié naissante. Les indiens s'étaient vengés la nuit suivante : deux Français étaient morts, criblés de flèches pendant leur sommeil. Deux autres, ainsi que Crevel Moranger, avaient été blessés. Depuis, régulièrement, des insouciants sortis sans armes disparaissaient.

Famille karankawa (Matagorda County Museum, Bay City - 05-06)
Mais la mort frappait de toutes les façons : la consommation d'eau saumâtre et de fruits vénéneux, que beaucoup ne pouvaient s'empêcher de goûter bien qu'ils aient vu en mourir leurs compagnons, tua en quatre mois la moitié des colons. Noyade, scorbut, épuisement, ce que Joutel appela "mal du pays" furent les causes les plus fréquentes. L'un, après avoir mangé le fruit d'un cactus sans en peler les minuscules épines, mourut étouffé par l'enflure de sa trachée. Un autre succomba à une amputation, après avoir été mordu par un crotale. Un autre encore fut happé par un alligator en traversant une rivière. Deux ans après leur arrivée, seule une quarantaine de personnes restaient en vie, sur près de 170 débarquées au printemps 1685 !
En l'absence de la Salle, Henri Joutel commandait : sans son énergie et sa connaissance des hommes, la plupart se seraient laissé aller à l'apathie. Sous son impulsion, on construisit entrepôts et abris, on ensemença, on récolta, on apprit à chasser le bison. La nourriture ne manquait pas : somme toute, cette vie n'aurait pas été si mauvaise, si le manque d'expérience de cette vie sauvage, le danger permanent, la mort des proches, le commandement parfois inhumain de La Salle n'avaient mis les âmes à si rude épreuve.

Un cruchon presque entier (Museum of the Coastal Bend, Victoria - 05-06)
L'emplacement approximatif du Fort Saint Louis était connu : en 1973, l'exploitation de fouilles réalisées vingt-trois ans plus tôt montra que certaines céramiques ne pouvaient être venues que de France. Rien ne prouvait que ce fut à bord de l'Aimable, et il fallut attendre 1996 pour qu'un ouvrier agricole équipé d'un détecteur de métaux trouve les huit canons déchargés de l'Aimable : les recherches reprirent !

Sept des canons enterrés ensemble par les Espagnols en 1689. Le huitième est présenté à Austin (Museum of the Coastal Bend, Victoria - 05-06)
Ces vestiges sont répartis entre divers musées régionaux :

Des chapeaux comme on n'en porte plus (05/06)

Maquette d'un crevettier -05/06)
L'explorateur avait trouvé le Mississippi le 10 mars 1686, lors de son troisième voyage : lui-même, son frère, ses neveux, Pierre Duhaut, Joutel, Nika et dix autres hommes, prirent la route le 12 janvier 1687. Seuls Nika et lui étaient capables de pagayer sur de longues distances : on allait devoir marcher quelques 4000 kilomètres jusqu'à Montréal !
Moranger, laissé à lui-même, confisqua à Duhaut le légitime produit d'une chasse. C'en était trop ! Les chasseurs conjurés l'assassinèrent la nuit suivante, ainsi que Nika et un autre homme. Deux jours plus tard, le 19 mars, c'était le tour de La Salle : excédé par les privations, la perte de son frère, un commandement trop rude, Duhaut lui avait tiré une balle dans la tête ! Il fut lui-même assassiné au cours d'une dispute, par l'un de ses acolytes. Quelques survivants se mêlèrent aux indiens; Joutel, avec Jean et Nicolas Cavelier, marcha vers le nord. De tribu en tribu, ils finirent par trouver des Français, au bord de l'Arkansas, et parvinrent à gagner Montréal, puis la France.
Vingt-deux personnes étaient restées au bord de la rivière des Boeufs. La variole en prit quelques-uns. Les derniers, à la fin de 1688, furent massacrés par les Karankawas. Seuls six enfants furent sauvés par les "Sauvagesses".

Chambranle de la grand porte du poste. En bas, on lit "1684 usque 168-" : de 1684 à 168-. Personne n'eut le temps de graver le dernier chiffre, lors d'un départ organisé (Museum of the Coastal Bend, Victoria - 05-06)
Informée par les indiens de l'existence de la colonie, l'administration de Nouvelle-Espagne envoya plusieurs expéditions chasser les intrus. Une galiote trouva l'épave de la Belle en 1687 : les marins crurent les colons morts et n'allèrent pas à terre. Deux ans plus tard, Alonso de Leon conduisit une expédition à Fort Saint Louis : il n'y trouva que trois cadavres criblés de flèches. Il revint l'année suivante brûler les vestiges de la colonie et fonda la première mission du Texas, 400 kilomètres au nord-est. En 1721, un négociant, Jean Bénard de la Harpe, parcourut la région : pour protéger son territoire, l'Espagne fit bâtir sur l'emplacement du fort le presidio de Nuestra Señora de Loreto, ou presidio La Bahia. Celui-ci fut déplacé à l'est, donna naissance à la ville de Goliad.
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