Bonneville Dam :

les saumons du Pacifique


situation


Entre Las Vegas et le Grand Canyon, la retenue du Lake Mead est bien connue des visiteurs de l'Ouest américain : sans son électricité et son eau, la Ville du Jeu ne serait qu'une petite agglomération sans grand attrait, et l'imposant barrage est un lieu de visite traditionnel. Un autre grand projet de Roosevelt, beaucoup moins connu des Européens, se trouve sur une route pittoresque de Yellowstone à Seattle : Bonneville Dam fut le premier barrage sur la Columbia, un fleuve dont le débit en crue peut dépasser 28000 m3/s, cent fois la Seine à Paris ! Sa construction, de mai 1934 au printemps de 1938, autorisa pour la première fois les navires de haute mer à remonter la Columbia jusqu'aux Dalles, 300 kilomètres en amont de l'embouchure, procura à l'Oregon une énergie abondante et bon marché, et donna lieu à de nouvelles expérimentations pour perpétuer la migration des poissons.

Bonneville Dam Bonneville Dam

L'énergie, indispensable au développement économique (09/04)

La question de la survie des espèces migratrices avait été soulevé dès l'étude de faisabilité : un mur au milieu du fleuve empêcherait truites de mer et saumons de se reproduire, et ce pan de l'économie régionale pesait dix millions de dollars par an ! Les échelles à poissons existaient, mais aucune n'avait été testée sur un cours d'eau de cette taille : celles que l'on connaissait fonctionnaient bien, et les syndicats professionnels demandaient simplement qu'on adapte le système. Les ingénieurs, quant à eux, avaient imaginé des ascenseurs où, attirés dans un sas vertical, les migrateurs seraient doucement chassés vers le haut par un grillage, puis sortiraient dans le lac. En bon politique, le sénateur Charles McNary se débrouilla pour que les divers groupes travaillent ensemble : rien ne sortit de ces réunions, sauf qu'on laisserait le choix aux poissons malgré un doublement du coût. Truites et saumons optèrent pour les échelles.

Au sous-sol du "Visitor Center", le mur attenant à l'échelle à poissons est percé d'une baie vitrée : lorsque saumons et truites de mer remontent le fleuve vers les ruisselets où ils pondront, on voit passer la migration.

A view into the fish ladder : une vue à l'intérieur de l'échelle à poissons
Deux "steelhead" (09/04) Deux passages, à quelques secondes d'intervalle : en haut, un groupe de chinooks, en bas, un coho et deux chinooks (09/04)

D'énormes bêtes, comme on n'a plus l'habitude d'en voir dans nos rivières de France, truites "steelhead", saumons de diverses races, lamproie, de temps à autre, défilent lentement devant les yeux des visiteurs. Dans un bureau attenant, des employés comptent : un chinook, un coho, une truite, deux chinooks... Chaque saison, les populations recensées alimentent les statistiques, pour contribuer à une meilleure connaissance du bassin de la Columbia, de ses habitants et servir l'économie locale.

Le poste de pointage

Le poste de pointage, équipé d'un tableau des espèces (09/04)

Le toit en terrasse du "Visitor Center" parmet de voir une bonne longueur d'échelle : on s'attendait à des sauts "de carpe", et c'est à peine si, de temps à autre, l'arrondi d'un dos trouble l'eau étale. Percées dans les murs de béton, des ouvertures accélèrent le courant et attirent les poissons. Ils avancent lentement et, lorsqu'ils s'approchent de la surface, leurs silhouettes massives dessinent dans l'eau verte des taches fugitives.

échelles à poissons

L'échelle : à droite, contre le mur, le remous d'un passant (09/04)

On dépensa sept millions de dollars pour protéger pour les migrateurs : c'était moins de 10% du coût total du projet, largement sous-évalué lors de l'étude mais soutenu par une forte volonté politique : quatre-vingt dix ans après l'arrivée des premiers pionniers, l'économie de l'Oregon restait fondée sur les matières premières et les produits agricoles. Hormis quelques rares exceptions, les produits manufacturés venaient des Etats de l'Est. Les premières études d'aménagement du fleuve, commencées en 1925, indiquaient que les besoins ne dépassaient pas la moitié de la capacité de la centrale électrique, mais une énergie bon marché, pensait le gouvernement fédéral, susciterait la création d'entreprises industrielles et permettrait de sortir de cette économie "coloniale". Pragmatiques, les politiciens locaux, sénateur McNary en tête, se disaient qu'un grand chantier occuperait plusieurs centaines d'hommes pendant quelques années et poussaient à la réalisation : en pleine Grande Dépression, on ne pouvait négliger aucune source d'emploi ! D'autres arguments se mêlaient au débat : un financement fédéral, constitué surtout de fonds prélevés sur les contribuables de l'Est, plus peuplé et plus riche, ne contribuerait qu'à créer des concurrents aux industries à qui l'on aurait fait payer la facture... La polémique se prolongea pendant toute la durée du chantier. Franklin Delano Roosevelt prit sa décision le 30 septembre 1933 : moins de cinq ans plus tard, il inaugurait le site. L'Etat fédéral avait dépensé 83 millions de dollars au lieu des 31 prévus, mais des prouesses techniques avaient été accomplies.

Une île au milieu du fleuve, un fond rocheux, la faible épaisseur des sédiments, gages d'un ancrage facile et sûr des oeuvres vives, avaient déterminé le choix de l'emplacement. Détourner un tel cours d'eau était impossible : on le barra en deux temps, en commençant par la rive sud. Avec de gros madriers boulonnés les uns aux autres, on construisit des caissons de hauteur variée pour s'adapter au fond. Flottés jusqu'à leur emplacement, coulés, lestés de tout-venant puis pontés pour éviter qu'une crue n'emporte leur contenu, ancrés à des îlots par des réseaux de câbles, ceux-ci furent assemblés pour former une énorme digue, épaisse de 18 mètres et longue de 140. Ce mur avait la forme d'un U, dont les deux branches s'appuyaient sur la rive. La zone intérieure de la digue fut asséchée, puis on enleva les derniers sédiments : les travaux de construction pouvaient commencer !

Le chantier employa jusqu'à 3000 hommes : on travaillait 24 heures sur 24, 7 jours sur 7, par tous les temps. Pour aller plus vite, études, essais et construction étaient menés de front, avec quelques semaines seulement de décalage. On perça des tunnels, on déplaça une ligne de chemin de fer... Au total, on coula près d'un million de mètres cubes de béton. Pour protéger l'ouvrage en cas de forte crue, on élargit des chenaux entre les îles, et même le lit du fleuve, pour augmenter la capacité de stockage en amont du barrage.

Bonneville Dam

Ce mur retient la Columbia, plus important cours d'eau de la Côte Ouest (09/04)

Celui-ci est constitué de longues piles profilées, entre lesquelles sont coulés des massifs de béton. Des portes d'acier, hautes de 15 à 18 mètres et larges de 15, ferment l'espace entre piles et massifs. Des ponts roulants actionnent ces vannes de 200 tonnes. En aval, pour limiter l'érosion, le lit de la rivière est recouvert d'un tablier de béton armé, épais de 1.25 m, sur 30 mètres de long. La centrale électrique s'enfonce plus de 20 mètres au-dessous du niveau de l'eau.

turbine kaplan

Une turbine : devant le pupitre, un visiteur donne l'échelle ! L'hélice à pas variable des Kaplans s'adapte bien aux variations de charge : les deux premières installées pesaient chacune 900 tonnes, tournaient dans une buse de 6.90 mètres de diamètre, absorbaient 365000 litres d'eau par seconde et entraînaient un générateur de 43200 kilowatts. (09/04)

A chaque étape du projet, avant de libérer les fonds, Roosevelt s'assurait lui-même de la viabilité des propositions : arbitré par le président, un débat permanent s'instaura entre politiciens locaux, lobbies et ingénieurs. Chacun, sur l'écluse, avait son idée : alors que le trafic fluvial était presque nul, on décida pourtant de construire assez grand pour des navires hauturiers de 8000 tonneaux ! Nouvel exploit technique : en un seul bassin, les bateaux s'élevaient de 18 mètres !

porte de l'écluse

Une porte aval de l'écluse : chaque vantail, haut de plus de 30 mètres, pèse 500 tonnes (09/14)

L'impact sur l'économie régionale fut bien supérieur à ce qu'avaient imaginé les prévisionnistes : la perspective d'une énergie bon marché déclencha la création d'entreprises industrielles en nombre inattendu. Avant même leur mise en service, les deux turbines parurent insuffisantes, et on commença immédiatement les travaux pour en ajouter quatre. La dernière entra en production à la fin de 1943. En pleine guerre, les besoins étaient immenses : à Portland, à leur apogée, les chantiers navals lançaient un "Liberty Ship" par jour, et les usines d'aluminium produisirent suffisamment de métal pour construire plus de 50000 avions. Quarante ans plus tard, la croissance industrielle était telle que, malgré la construction de plusieurs autres retenues sur la Columbia, on inaugurait une seconde centrale électrique. On avait profité de l'occasion pour doubler la capacité du chenal de l'écluse.

Un panneau courant des routes américaines porte le mot de "hatchery", littéralement écloserie : il s'agit presque toujours d'un élevage piscicole. L'Etat d'Oregon en possédait un sur le site où l'on allait construire le barrage. Déplacé, aménagé pour recevoir les touristes, il apporte une raison supplémentaire de s'arrêter à Bonneville Dam : dans les piscines, le grouillement des grosses pièces ne laisse personne indifférent.

L'âme humaine est nourricière ! Afin que les bassins ne deviennent pas le réceptacle des fonds de cornet de glace et des restes de hamburgers, les exploitants ont installé des distributeurs de nourriture... payants ! Les visiteurs financent ainsi une partie de l'alimentation de l'élevage, et doivent s'arrêter lorsque le distributeur est vide : un panneau leur indique que, lorsque plus rien n'en sort, les bestioles ont assez mangé pour la journée !

pisciculture pisciculture

Petits, petits, petits... (09/04)

Un aquarium-étang offre une vision moins industrielle. A travers la grande vitre, l'air bonasse des gros esturgeons, leurs mouvements placides, inciteraient vite à la somnolence si, à l'extérieur, dans l'ombre de grands arbres, la nage rapide des truites ne zébrait l'eau sombre des reflets de leurs flancs carminés.

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La physionomie de ce gros esturgeon fait penser à un mammifère ! (09/04)

Des truites d'une taille qu'on aimerait rencontrer plus souvent (09/04)

Franklin Delano Roosevelt, Charles McNary et les technocrates du New Deal avaient tenu leur pari : en cinquante ans, ils avaient réussi l'industrialisation de l'Oregon, sans ruiner son secteur primaire ! Aujourd'hui, le barrage de Bonneville est toujours propriété de l'Etat fédéral, exploité par le Corps de Ingénieurs Militaires, et nul ne semble évoquer l'idée de le privatiser.


Site officiel : http://www.nwp.usace.army.mil/op/b/home.asp


Bonneville Flats se trouve dans l'Utah

Lake Bonneville

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