Astoria


situation


Astoria, seule agglomération à l'embouchure de la Columbia, se targue d'être "le plus vieil établissement américain à l'ouest des Rocheuses". Si l'on s'en tient au terme d'établissement, c'est vrai : longtemps, négociants et trappeurs furent ses seuls occupants, parfois seulement pour une partie de l'année. En 1847, John Shively, l'un des premiers pionniers, lassé de ne rencontrer dans ce territoire américain que les Canadiens de la Compagnie de la Baie d'Hudson, obtint de son gouvernement le premier bureau de poste de l'Oregon. Ce n'était que justice : la Pacific Fur Company, de New York, s'y était installée en 1811, moins de six ans après le passage de Lewis et Clark.

cargo sur la Columbia

Un gros porteur remonte le fleuve (09/04)

A ces quelques cabanes adossées à une palissade de rondins, les trappeurs donnèrent le nom de leur patron, John Jacob Astor. Apre au gain, avare mais capable de risquer son argent et sa personne, celui-ci servit peut-être de modèle à l'oncle Picsou ! Emigré d'Allemagne à vingt ans, il avait débarqué à New York en 1783 : il occupa divers emplois avant de découvrir le métier de fourreur. De fil en aiguille, il y ajouta celui de trappeur. L'hiver dans le Grand Nord, à New York le reste de l'année, il fut bientôt à la tête d'un joli pécule. La vile se peuplait rapidement : il acheta des terrains, bâtit, et loua ses appartements aux nouveaux immigrants. Il ne sortait jamais sans son échéancier : sans pitié, sans fausse honte, il collectait lui-même ses loyers. En vingt ans, il devint l'homme le plus riche des Etats-Unis.

Avant même l'édition des journaux de Lewis et Clark, plusieurs récits de leur expédition étaient parus : à l'ouest des Rocheuses, le continent regorgeait de fourrures. Le sang de l'entrepreneur ne fit qu'un tour ! En Chine, une peau de loutre de mer se vendait de 30 à 40 dollars. Des capitaines, souvent armateurs de leur propre navire, exploitaient ce marché sans se soucier des immenses richesses de l'intérieur des terres, ni du temps perdu à sillonner les mers. Une base à l'embouchure de la Columbia, des équipes organisées pour la collecte sur terre comme sur mer, un ou deux voyages par an à Canton, et les bateaux reviendraient chargés de porcelaines et d'autres spécialités chinoises convoitées par les Américains. L'investissement était important, le risque grand, mais ce grand capitaliste en avait les moyens et connaissait le métier : un navire emmènerait le matériel lourd et les marchandises de traite, tandis qu'un convoi plus léger traverserait le continent, repèrerait l'emplacement de postes subsidiaires, nouerait des contacts dans les tribus. La Pacific Fur Company, filiale de l'American Fur Company, naquit le 23 juin 1810.

pont

La Columbia est le plus grand fleuve de l'Ouest : au plus étroit de l'estuaire, le pont est long de 4700 mètres (09/04)

Le Tonquin quitta New York en septembre et parvint à destination à la fin de mars 1811. Une équipe s'attela à la construction du fort ; le reste des trappeurs reprit bientôt la mer pour acheter des fourrures aux indiens de la côte et les porter en Chine. L'expédition terrestre quittait à peine les rives du Missouri.

Son chef, Wilson Price Hunt, associé dans l'entreprise, avait passé plusieurs mois à recruter ses hommes. Négociant de Saint Louis agé d'une trentaine d'années, il n'avait aucune expérience de la Prairie ni des montagnes. Des trappeurs revenaient de la haute vallée de la Snake River, ils acceptèrent d'y conduire l'expédition : Hunt décida de suivre cette route plutôt que celle de Lewis et Clark. Le 18 juillet 1811, 62 hommes, une femme et ses deux enfants, équipés de 82 chevaux, bâtés pour la plupart, quittaient les villages des Mandans. Tout alla bien jusqu'aux Rocheuses. La Snake semblait idéale pour se laisser glisser vers l'ouest : après avoir confié ses animaux à des Shoshones et enterré la majeure partie des marchandises, la troupe s'embarqua dans des canoës. Trois cents kilomètres plus bas, un canyon aux parois verticales arrêta leur progression. L'hiver approchait... Trop tard pour retourner chercher les chevaux ! Les Astoriens se scindèrent en deux groupes : chacun, le long d'une rive, devrait trouver son chemin et survivre.

Hells Canyon

Le froid et la faim contraignirent les Astoriens à faire demi-tour après s'être engagés à pied dans Hells Canyon, profond de 1800 mètres (06/92)

Nourris de ce qu'ils parvenaient à tuer, ou acheter aux indiens rencontrés, parfois dépouillés par eux, à pied, à cheval lorsqu'ils en obtenaient, en canoë, par tous les temps, ils parcoururent quelques 1500 kilomètres. La femme accoucha en chemin. Emaciés, au bord de l'épuisement, les malheureux arrivèrent à Fort Astoria en petits groupes échelonnés de la mi-janvier à la mi-mai 1812 : le Tonquin était reparti presque un an plus tôt.

Astoria Astoria

De Coxcomb Hill, la ville et ses environs, noyés dans la brume (09/04)

L'homme le plus riche d'Amérique avait des relations : il convainquit le gouvernement que, mieux que de simples civils, la présence d'un officier consacrerait l'occupation de la région avant les Anglais. La Navy mit à sa disposition le capitaine Jonathan Thorn : intrépide, bon marin, celui-ci n'avait rien d'un négociant, moins encore d'un diplomate. Il n'avait aucune expérience des indiens, n'éprouvait pour eux aucune affinité et faisait fi des conseils d'Astor. Une négociation avec des Salishs tourna mal. Un vieux chef, commerçant aguerri, avait fixé son prix : c'était le double de ce qu'imaginait payer Thorn ! Chacun campait sur ses positions et le vieux chef agitait obstinément sa peau de loutre sous le nez du marin, en vantait la beauté, en rabachait le prix !

Soudain, Thorn la lui arracha des mains, la lui jeta au visage et le chassa de son bord ! L'affront était sans précédent. Malgré les objurgations de ceux qui connaissaient mieux que lui le caractère vindicatif des peaux-rouges, Thorn refusa de lever l'ancre. Le lendemain, l'air apaisé et jovial, les guerriers salishs revinrent. Ils ne portaient pas d'armes : on les laissa monter à bord. Tous semblaient ce jour-là disposés à traiter aux conditions des Américains, contre des couteaux. Ils furent bientôt si nombreux que Thorn, inquiet, donna l'ordre d'appareiller. Armés des lames qu'ils venaient d'obtenir, les indiens n'attendirent pas la fin de la manoeuvre : la vingtaine d'hommes désarmés de l'équipage fut bientôt expédiée, sauf quatre gabiers perchés dans le gréement au moment de l'attaque. Ceux-ci se laissèrent glisser jusqu'au gaillard d'arrière d'où, enfin munis d'armes à feu, ils chassèrent les Salishs du navire.

Il y avait un cinquième survivant, blessé d'un coup de poignard dans le dos. Il savait sa fin proche et incita ses compagnons à fuir dans la chaloupe. Le Tonquin resta sur son mouillage, ses voiles déferlées claquant mollement au vent, l'air abandonné. Au matin, les canoës revinrent. Une silhouette s'approcha du bordé, fit signe de venir à bord et se retira. Etape après étape, les Salishs approchèrent jusqu'à ce qu'un audacieux se hisse à bord. L'homme blanc n'était plus là. Encouragés par le calme et l'attrait du pillage, ils furent bientôt plus de cent sur le pont. Alors, le bateau explosa ! Le blessé s'était fait sauter avec la Sainte Barbe. Ses quatre compagnons, rabattus à la côte par un vent contraire, furent torturés à mort. L'histoire, connue grâce à l'interprête, épargné parce qu'il était métis, se répandit si vite que Hunt l'apprit des tribus riveraines du fleuve, à trois cents kilomètres de l'océan.

Les épreuves avaient été rudes, mais l'avenir s'annonçait bien : en un an, malgré le temps consommé par la construction du poste et la perte du Tonquin, les trappeurs avaient accumulé plusieurs milliers de fourrures de castor, de loutre et de renard. Astor était sans nouvelles : le 29 juin 1812, six hommes, sous les ordres de Robert Stuart, quittaient les rives du Pacifique. Ils arrivèrent à Saint Louis le 30 avril 1813, au bout de dix mois d'aventures marquées de rencontres plus ou moins heureuses avec les indiens. Grâce aux indications de l'un d'eux, ils avaient découvert South Pass, ce col des Rocheuses à la pente insensible où, quarante ans plus tard, passeraient les chariots de milliers d'émigrants, et remonté la future piste de l'Oregon sur presque sur toute sa longueur.

Homme d'affaires exceptionnel, John Jacob Astor avait aussi convaincu le gouvernement russe : la Nouvelle Arkhangelsk, premiere colonie de l'Histoire d'Alaska, était très loin de Saint Pétersbourg, et ses navires pourraient l'approvisionner bien plus facilement. Sans plus attendre, il poursuivit son plan d'envoyer un bateau chaque année : le Beaver toucha l'embouchure de la Columbia le 6 mai 1812. Il amenait une quarantaine d'hommes, dont la plupart allèrent établir un poste à côté de Spokane House, établissement concurrent ouvert deux ans auparavant par les Canadiens de la North West Company. Au mois d'août, le Beaver partit pour l'Alaska.

W.P.Hunt était à bord, pour rencontrer le gouverneur russe et se familiariser avec les indiens de la côte. Il aurait probablement annulé son départ s'il avait su que, le 18 juin, les Etats-Unis avaient déclaré la guerre à l'Angleterre. Il n'apprit la nouvelle que plusieurs mois plus tard, à Hawaii, où le Beaver était allé réparer des avaries. Lorsqu'il apprit le naufrage du troisième bateau, Hunt affrêta un navire et mit le cap sur la Columbia, où il arriva le 20 août.

Dès 1811, les Astoriens avaient reçu la visite de David Thompson, fondateur de Spokane House ; en janvier 1813, ils virent arriver un important personnage de la North West : John George MacTavish. Celui-ci leur apprit l'état de guerre, et l'arrivée imminente d'un vaisseau de guerre anglais. Mieux valait vendre tout de suite, disait-il, que tout perdre ! L'isolement, la monotonie des jours, les difficultés à se procurer de la nourriture affectaient le moral des hommes, dont beaucoup étaient Canadiens et gardaient des amitiés à la North West : ils étaient prêts à l'écouter. Hunt comprit vite que la décision de vendre était prise. Il repartit acheter un navire, pour ramener des provisions, enlever de l'établissement ce qui pourrait l'être encore et ramener à New York les Astoriens restés loyaux. Duncan McDougall, pourtant associé dans la Pacific Fur Company, profita de cette nouvelle absence pour conclure la vente, à des conditions très favorables à la North West.

La question frontalière fut réglée en 1814 : grâce à la présence des Américains avant les hostilités, les territoires au sud de la Columbia revenaient aux Etats-Unis. Mais Fort Astoria, rebaptisé George, avait été vendu, non conquis : d'argument en argument, Astor mit quatre ans pour le reprendre, mais ne fit rien pour relancer la Pacific Fur Company. La North West fusionna avec la Compagnie de la Baie d'Hudson en 1821. Fort George fut abandonné en 1825, pour s'installer face à l'embouchure de la Willammette, 150 kilomètres en amont : l'endroit, à l'abri des tempêtes, jouissait d'un climat plus ensoleillé, de terres arables et d'un commerce accru avec les tribus. Le poste de la côte, dédié au commerce du saumon, devint saisonnier.

Fort Vancouver

Fort Vancouver, surnommé "la New York de l'Ouest" par les femmes des pionniers : c'était le seul endroit de la région où l'on trouvait quelque chose à acheter ! (09/04)

Merriwether Lewis, William Clark et leur groupe, en 1805, avaient campé sur la rive droite, en aval du grand pont. Ils poussèrent jusqu'au Pacifique : un navire devait les ramener vers l'Est, mais son capitaine, las d'attendre, les avait porté disparus et fait demi-tour depuis plusieurs mois. Le temps était exécrable, l'endroit mal protégé et il n'y avait pas de gibier : passer l'hiver ici leur parut impossible. Ils établirent leurs quartiers d'hiver sur la rive sud, une dizaine de kilomètres au sud-ouest de la future Astoria.

astoria   Fort Clatsop

L'humidité était une rude épreuve pour les pionniers (09/04)

Fort Clatsop, où Lewis et Clark passèrent l'hiver 1805-1806 (09/04)

John Jacob Astor mourut en 1848. La petite ville de l'Ouest n'avait plus de commun avec lui que son nom, mais prit contact avec ses descendants. En 1924, Vincent, de la cinquième génération, donna 150 000 dollars pour l'érection de l'Astoria Column : perchée sur Coxcomb Hill, elle domine la ville, l'estuaire et les bois alentour. Des fresques, enroulées en hélice autour de son fût, retracent l'Histoire de la région. Un escalier de 164 marches conduit à une plate-forme, plus de 30 mètres au-dessus du sol.

Astoria Column Astoria Column

La colonne et ses fresques (09/04)

canot

Un canot utilisé par les tribus du littoral, capable de franchir la barre grâce à sa proue relevé (09/04)

L'Histoire maritime de la région est bien représentée au Columbia River Maritime Museum. Depuis les maquettes du Tonquin et du Golden Hind, le navire de Drake, à la représentation sonore et illuminée des Coast Guards pendant un sauvetage en mer, en passant par les outils des baleiniers, les conserveries de saumon, les objets sculptés dans l'ivoire de morse, les instruments de mesure et les naufrages sur la barre, il montre plusieurs siècles d'évolution des moyens et de l'économie.

Columbia River Maritime Museum   Columbia River Maritime Museum

Dans la pénombre, des spots figurent les éclairs pour illustrer les efforts des sauveteurs en mer (09/04)

Chasse à la baleine (09/04)

 

Columbia River Maritime Museum   gardes cotes

Canoë d'une seule pièce, taillé dans un tronc d'arbre (09/04)

A quai devant le musée, la vedette des gardes-côte (09/04)

 

Columbia River Maritime Museum

Depuis la fonte des glaciers continentaux, les saumons font la richesse de la région (09/04)

Plusieurs maisons de la fin du XIXme et du début du XXme siècle, subsistent : celle du capitaine Flavel, pilote sur la barre et négociant, meublée en style d'époque, est devenue musée. D'autres sont toujours habitées.

astoria   astoria

La maison du capitaine Flavel (09/04)

Une maison victorienne et sa propriétaire (09/04)

On peut visiter une reconstitution partielle des cabanes des trappeurs et, les jours de beau temps, un tour en trolley le long du fleuve donnera une vue sur la ville sans la contrainte de conduire.

Malgré la grisaille, Astoria est une petite ville agréable, propre et pittoresque. Méfiance, pourtant ! En fin de semaine, aux époques où remontent les saumons, les chambres d'hôtel sont hors de prix. Réservez longtemps à l'avance, ou dormez dans un village éloigné.

Et... Peut-être vous demandez vous ? Le Waldorf-Astoria, l'hôtel de luxe à Manhattan ? C'était la même famille ! Construit à la fin du XIXme siècle, il fit place l'Empire State Building en 1930.


Chambre de commerce d'Astoria : http://www.oldoregon.com/

Columbia River Maritime Museum :http://www.crmm.org/

Fort Clatsop : http://www.nps.gov/lewi/planyourvisit/fortclatsop.htm

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