
Lorsqu'on quitte Gallup vers le nord, morne, souvent dépourvu de toute végétation, le bassin de la San Juan, désert de plaines et de buttes jaunâtres, n'a rien d'attirant. Mauvais moment à passer avant Durango, se dit-on… Pourtant, bientôt, un pic aigu, sombre, se dresse sur la terre jaune. Plus loin, deux autres, côte à côte, sont de plus en plus distinct dans la brume de chaleur... A moins qu'il ne s'agisse d'une poussière impalpable promenée par le vent. Ces pitons dentelés sont d'anciennes cheminées volcaniques, mais leur taille ne les distingue guère du reste du paysage : quelques kilomètres au nord, Shiprock est tout autre ! A l'écart des grandes voies de communication, insoupçonné de la plupart des touristes, cet immense monolithe, visible, par temps clair, du plateau de Mesa Verde, dresse ses pics déchiquetées 550 mètres au-dessus de la plaine.
Un couple d'aigles monstrueux vivait au sommet, et nourrissait ses petits de chair humaine : c'est ainsi que commence une légende des Navajos ! Tueur de Monstres, l'aîné des jumeaux de Femme Changeante, se laissa prendre et emporter sur la montagne. Il tua d'abord l'aigle mâle, puis la femelle mais épargna les enfants, après qu'ils l'aient supplié. Pour qu'ils respectent leur promesse de ne plus s'attaquer aux humains, il retourna leur langue dans leur bec et fit naître, de l'un l'aigle doré, et de l'autre la chouette, devineresse aux prophéties parfois justes, parfois fausses, dont les hommes devraient décider de la véracité. Puis, incapable de quitter la montagne par ses propres moyens, il se fit porter en bas sur le dos de Femme chauve-souris.
Les Zunis, voisins du sud bien plus anciens dans la région, ont une légende assez comparable, bien qu'elle se déroule ailleurs, et il est probable qu'il y a bien longtemps, les Navajos l'intégrèrent en partie à leurs croyances. Un autre de leurs mythes, encore plus vieux, donne son nom navajo à Shiprock : Tsé Bit' A'i, la Roche ailée. La tribu vivait loin, dans le nord, harcelée et persécutée par des voisins hostiles. Les sorciers se mirent en prière. La Terre répondit à leur appel : un grand oiseau en sortit et emporta toute la tribu sur son dos. Pendant une journée entière, et toute la nuit suivante, il vola, puis se posa ici, où il fut transformé en pierre. Jolie manière d'occulter la migration depuis le Canada, probablement étalée sur plusieurs générations, de mettre fin à toute nostalgie d'une époque révolue, donner à la tribu un caractère sédentaire et un territoire légitime, et permettre au Diné (le Peuple, dans leur langue) de repartir de zéro sur ces nouvelles terres, au nord-ouest du Nouveau-Mexique.

La Roche, comme un bec, et ses deux grandes ailes. A mi-distance, les petites maisons d'un hameau indien (06/05)
Les géologues ont une autre explication ! Tous ces pics, dont la région est hérissée jusque dans le Colorado, l'Arizona et l'Utah, ont à peu près le même âge et résultent de causes identiques : un étirement de la croûte terrestre, dont les effets se font sentir du Pacifique au Rio Grande, provoqua de multiples fissures et donna naissance à la région géologique du Basin and Range. Le magma trouva son chemin dans ces failles, et l'érosion fit naître des montagnes !
Paradoxe ? Non pas ! Ce qu'on voit, cette grande masse sombre de 500 mètres de diamètre et 550 de haut, est un diatrème, la lave et les débris de roche contenus dans la cheminée d'un volcan entré en éruption il y a 30 millions d'années. L'eau, le vent, la glace ne se sont pas contentés de ronger le sommet : ils ont enlevé, plus vite encore, le sol tendre du fond marin percé par le magma. Le pic que nous voyons aujourd'hui ne se trouvait pas au coeur du cône volcanique, mais un millier de mètres sous la surface du sol !
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La formation d'un diatrème
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Il n'y eut d'ailleurs jamais de cône comme ceux de Capulin ou Sunset Crater : comme pour Ubehebe, à Death Valley, l'explosion eut lieu avant que le magma n'atteigne la surface du sol, peut-être parce qu'il avait rencontré une nappe phréatique, ou que les gaz retenus dans la lave s'étaient brutalement détendus. L'érosion a enlevé non seulement les bords du cratère, mais toute cette épaisseur de terre et de roche, un kilomètre d'épaisseur de sédiments marins, et presque la moitié de la lave solidifiée dans la cheminée d'alimentation, entaillée de multiples dents, pointes, pics, qui donnent à Tsé Bit' A'i cette allure si redoutable.

Le ruissellement a arasé la plaine de sédiments tendres et laissé dépasser seulement le diatrème et ses ailes, beaucoup plus durs (06/05)
Shiprock est composée de morceaux des roches déchiquetées par l'explosion incorporés au magma, dont la composition indique qu'il est probablement venu directement du manteau, 35 kilomètres sous la surface du sol. La pression, ou la secousse de l'explosion, engendra dans l'écorce six fissures verticales, semblables à autant de rayons issus de la cheminée, où s'engouffra la matière visqueuse. Il en reste des murs épais de trois mètres, hauts d'une dizaine, dont le plus long s'écarte de huit kilomètres de Tsé Bit' A'i.

A 6 kilomètres du pic, sur la Navajo 13 : la paroi est beaucoup plus haute qu'un homme (06/05)
La légende continue, fondée, peut-être, sur un évènement réel :
Le Peuple resta sur Tsé Bit' A'i. C'est là qu'il habitait, mais les gens descendaient chercher de l'eau, et pour s'occuper des cultures. Un jour que les hommes étaient aux champs, la foudre frappa la montagne. Là où il avait eu un sentier, il ne restait qu'une falaise ! L'accès au village était coupé... Dans la plaine, les hommes durent écouter les lamentations et les cris d'agonie de leur famille, femmes, enfants, parents mourant de soif et de faim.
Les Navajos ont peur des fantômes, au point de brûler la hutte où quelqu'un est mort, ou de l'abandonner pour ne jamais plus y entrer. Pour ne pas déranger l'âme de leurs ancêtres, ils s'interdisent l'ascension de Tsé Bit' A'i. Pourtant, leurs jeunes gens y font retraite, dans la quête de la vision qui va guider leur existence et le nom de la montagne est associé à plusieurs cérémonies religieuses. Comme souvent les hauteurs chez les peuples primitifs, Tsé Bit' A'i est un lieu sacré : la grande majorité des Navajos contemporains ont reçu une éducation identique à celle des Américains, mais religions et surnaturel survivent longtemps à l'ignorance. Depuis les années 1960, le conseil tribal s'oppose à l'escalade, même si l'on n'appartient pas à la tribu.

Au sud-ouest de Monument Valley, également sacré aux yeux du Diné, Agathla Peak est aussi un diatrème (05/08)
Aucune montagne n'échappe aux alpinistes ! La première ascension de la Roche Ailée eut lieu en 1939 : plusieurs tentatives avortées avaient donné au monolithe la réputation d'être l'escalade la plus ardue des Etats-Unis. Comme pour confirmer cette renommée, 15 ans passèrent avant qu'une deuxième expédition ne réussisse et l'ascension reste un challenge reconnu pour les alpinistes d'un peu partout dans le monde. Tony Hillerman en a fait l'intrigue d'un de ses célèbres romans policiers. Dans "Un homme est tombé" (The Fallen Man), Jim Chee et Joe Leaphorn retrouvent sur Shiprock le squelette d'un homme, disparu depuis plusieurs années, entraîné ici pour l'assassiner. Malgré l'opposition du Diné, de nouvelles tentatives ont lieu régulièrement, mais il est très difficile de trouver un texte confirmant que l'administration américaine interdit l'escalade. Il semble que l'accident d'une alpiniste, blessée par la chute d'une pierre en 1997, aurait simplement fait instaurer l'obligation d'obtenir une autorisation.

La montagne éveille toujours l'intérêt des alpinistes chevronnés ! (06/05)
Ce nom de "Rocher Bateau" fut donné par des pionniers : de loin, lorsqu'on vient de l'est, le pic ressemble à une immense goélette. Un village, fondé quelques kilomètres au nord-est par le Bureau des Affaires Indiennes, porte le même nom depuis 1903.

Le double pont sur la San Juan. Cette région fait partie du territoire traditionnel de la tribu depuis au moins 1700 (06/05)
Les jeunes Navajos, formés à l'Université, ouverts au monde, téléspectateurs et internautes, respectent la tradition mais voient leur environnement avec plus de recul. Nous photographions l'aile sud de l'oiseau pétrifié : au loin, le pic pointe au-dessus de la plaine. Un pick-up rouge s'arrête. Trois jeunes gens en descendent et engagent la conversation :

Si la comparaison avec la Tour Eiffel n'est pas absurde, un grand pas resterait à franchir avant d'oser celle avec Paris ! (06/05)
Dans l'angle nord-ouest du Nouveau-Mexique, un immense pic s'élève, seul au milieu de la plaine. C'est une montagne sacrée, siège de nombreuses légendes. Elle excite la concupiscence des alpinistes confirmés. On en a fait au moins un roman. Elle est, dans le territoire traditionnel du Diné, symbolique au point que certains l'ont appelée pour nous leur Tour Eiffel!
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