El Morro National Monument


situation


La contrée est toute de collines, de mesas perchées au sommet de pentes roses, ocres ou jaunes. Des plaines séparent ces hauteurs : la plupart du temps, aucune ligne d'arbres n'y décèle la présence d'un ruisseau. Le paysage n'est ni monotone, ni hostile, mais on sent bien qu'il ne connaît pas l'abondance : pour les hommes comme pour les animaux, la vie y est difficile. Sur cette terre aux tons chauds, où le vert sombre des résineux contraste avec les teintes pastel de la roche, se dresse la falaise jaune d'El Morro.

la falaise jaune d'El Morro

Un point de repère au-dessus de la plaine (06/05)

Là où la pluie stagne quelques heures s'étalent les palettes épineuses des oponces. Au-dessus des prairies rases, les chollas crayons dressent leur corps squelettique. Ailleurs, les lances des yuccas dominent la végétation et, chaque printemps, leurs grappes de cloches blanches font la nique aux corolles jaunes ou pourpres des cactées. A flanc de coteau, partout où un sol plus grossier laisse pénétrer pluie et racines, les pins pignons disputent un bout de terre aux genévriers. Les feuillus sont rares et, le plus souvent, signe de la présence de l'homme. Malgré l'altitude, voisine de 2000 mètres, les pluies sont rares, vite évaporées et la neige peu abondante. Sous le sol, le substrat de basalte ne retient pas l'humidité.

fleur de cholla

Cholla en fleur (06/05)

Pas de ruisseau permanent. Pas d'étang. Le seul lac naturel s'est formé dans un cratère volcanique sans profondeur. Des sources l'alimentent, l'évaporation le dessèche, et si plusieurs tribus le tiennent pour sacré, c'est pour le sel que, depuis des temps immémoriaux, elles y récoltent. La Zuni River, un simple ruisseau, succombe à de violentes colères après l'orage : seule rivière d'un peu de conséquence, la San Juan coule 200 kilomètres au nord.

Les animaux connaissent les points d'eau de façon presque atavique. Les hommes, longtemps, s'en sont transmis l'emplacement de génération en génération et, peut-être, leur contact permanent avec la Nature leur communiquait-il une sorte d'instinct pour retrouver les sources. Là où elle étaient abondantes, un village s'installait. Ailleurs, un chétif filet de liquide suffisait pour maintenir en vie chasseur, messager, commerçant ou pèlerin.

El Morro : en Provence, ce serait le Mourre, le museau, le mufle, la tête. La toponymie en connaît de nombreux : le Mourre Nègre, dans le Lubéron, le Mourre Froid, dans les Ecrins, le Mourre de Chanier, dans les Gorges du Verdon... Vue du ciel, la mesa ressemble à une pointe de flèche, avec une barbe d'est en ouest, et l'autre quasi du nord au sud. Effilé, un peu dévié, son nez s'avance sur environ deux cents mètres et porte le point le plus élevé du monolithe : le mourre, c'est lui. Un canyon étroit sépare les deux branches et ne laisse, au nord, que quelques mètres d'épaisseur entre deux falaises. Vers l'ouest, le sud, le plateau descend en pente douce.

Il y a 150 millions d'années, un immense champ de dunes couvrait la région : le massif en est une subsistance. Une partie du plateau est toujours protégée par des sédiments plus récents, grès et vases formés à la lisière d'une mer intérieure, il y a 90 millions d'années, eux-mêmes recouverts, puis dégagés par l'érosion.

La surrection des Zuñi Mountains, au nord, souleva les terrains alentour, inversa les pentes et fit lever des cuestas concentriques à la montagne : El Morro est l'une d'elles. Sa forme, sa couverture de sédiments déposés sous l'eau, font penser au confluent de deux rivières. Entre les deux, l'épaisseur de vase pétrifiée, plus faible, a résisté moins longtemps et permit à l'eau, à la glace et au vent de creuser le canyon.

El Morro   El Morro

La vallée intérieure (06/05)

La falaise jaune est couronnée d'une bande claire. Ce n'est pas une roche differente, mais l'effet de 60 millions d'années d'exposition aux éléments (06/05)

Dans l'ombre de la falaise, un bassin s'abrite sous une baume. Peut-être communique-t-il avec une nappe phréatique, peut-être un peu de liquide infiltré dans les fissures du roc lui parvient-il, mais le principal de son eau provient d'une cascade alimentée par les orages et la fonte des neiges. Profond de près de cinq mètres, cette réserve de 750 m³ ne tarit jamais.

la cascade la cascade

Un vernis d'oxydes décèle la présence de la cascade (06/05)

le bassin le bassin

Certaines aspérités du roc ont été creusées par l'homme : les Pueblos les plus téméraires descendaient à flanc de paroi (06/05)

Jusqu'à l'avènement du chemin de fer, la route du Rio Grande au Colorado, de source en source, passa ici. Le premier à la suivre jusqu'au Golfe de Californie fut Don Juan de Oñate, fondateur et premier gouverneur du Nouveau-Mexique. L'adelantado, l'explorateur, heureux de son exploit, traça sur la roche au retour :

Graffiti de Oñate

Paso por aqui el adelantado Don Juan de Oñate del descubrimiento de la mar del sur a 16 de Abril de 1605 (06/05) Passe ici l'explorateur Don Juan de Oñate, de la découverte de la Mer du Sud, le 16 avril 1605

L'habitude était prise ! Après lui, pendant trois siècles, d'autres gouverneurs, des fonctionnaires, des soldats, de simples passants, des touristes eurent à cœur de tracer leur nom sur la paroi d'El Morro. Manuel de Silva Nieto avait peut-être, tout au long de sa journée de cheval, tourné et retourné dans sa tête cet éloge de lui-même en forme de poême :

Aqui llego el Señor y Gobernador
Don Francisco Manuel de Silva Nieto
Que lo imposible tiene a subjeto
Su brazo indubitable y su valor
Con los carros del Rey Nuestro Señor
Cosa Que solo el puso en este efecto
De Agostos 5 Seiscientos Veinte Nueve
Que se bien a Zuni pasa y la Fe lleve
Ici arrive le Seigneur et Gouverneur
Don Francisco Manuel de Silva Nieto
Qui assujetit l'impossible
Son bras indubitable et sa valeur
Avec les charriots du Roi Notre Seigneur
Chose que seul il réalisa
Le 5 août 1629
Il passa bien à Zuni et y porta la Foi

Accompagné de 400 cavaliers, il revenait d'accompagner les premiers missionnaires à Hawiku, chef-lieu des Zuñis... La foi retomba vite : trois ans plus tard, une semaine après son arrivée, un moine fut assassiné par les indiens. Un soldat de l'expédition punitive écrivit :

"Ils passent le 23 mars 1632 pour venger la mort du Père Letrado Lujan"

Mis en quasi-esclavage par le clergé et les civils, empêchés de pratiquer leur religion, l'été 1680, les Pueblos se révoltèrent : les Espagnols survivants durent fuir. Après douze ans d'abandon, Don Diego de Vargas organisa et finança l'opération de reconquête. Il avait avec lui soldats, canons, colons mais prit un tel ascendant sur les indiens qu'il réussit sans effusion de sang. Il laissa les mots suivants :

Graffiti de Don Diego de Vargas
Ici reste le Général Don Diego de Vargas, qui a conquis pour notre Sainte Foi et la Couronne Royale tout le Nouveau-Mexique à ses dépens, en l'an 1692.

De nouvelles révoltes eurent lieu en 1696 à San Ildefonso et Taos. Cette fois, Vargas dut combattre.

En cent-soixante neuf ans, une cinquantaine de signatures espagnoles apparurent sur la falaise. Cela semble peu : le temps manquait, peut-être, lors des haltes, ou bien l'audace de s'afficher auprès de gens illustres. Un au moins eut cette hardiesse ! Sous l'inscription d'un ancien gouverneur, on lit : "Et, en sa compagnie, le caporal Joseph Trujillo"

Graffiti de Ramon Garcia Jurado Graffiti de Andres Romero
Le 25 du mois de juin de l'année 1709, passé ici pour Zuni – Ramon Garcia Jurado (06/05) Andres Romero fut le dernier de l'époque espagnole à graver son nom, en 1774. Les raids des Navajos et des Apaches firent ensuite diminuer la circulation (06/05)

En 1849, le lieutenant James Simpson et le peintre Richard Kern passèrent deux jours à copier les inscriptions. Ils furent les premiers yankees à signer leur nom sur la paroi. L'antique piste indienne devint une route pour la Californie : beaucoup d'émigrants, eux aussi, laissèrent un signe de leur passage.

El Morro El Morro

De 1857 à 1859, Edward Beale rendit la piste carrossable. L'armée lui avait imposé 25 dromadaires dont on espérait qu'ils résisteraient mieux au désert que mules et chevaux. Ils consommaient beaucoup de fourrage, leurs sabots étaient trop tendres pour les sols caillouteux, et leur résistance faible dès lors qu'on leur demandait d'aller vite : l'armée finit par les vendre. Long et Breckenridge étaient avec cette caravane inhabituelle (06/05)

La première ligne de chemin de fer de la région fut mise en service en 1881, 40 kilomètres au nord : la route aplanie par Ned Beale n'eut plus de raison d'être. On continua pourtant de venir graver son nom, parfois à l'aide d'outils de tailleur de pierre : Théodore Roosevelt décréta la protection du site en 1909.

El Morro El Morro

Certains ont même aplani la surface avant de signer (06/05)

La première mention d'El Morro date du 11 mars 1583. Diego Pérez de Luxán, chroniqueur d'une expédition commandée par Antonio de Espejo, nomma l'endroit Estanque del Penol, l'Etang du Rocher. Signes et symbôles y figuraient déjà en nombre !

El Morro El Morro

Les gravures rupestres des indiens se mêlent à celles des colonisateurs. (06/05)

A la fin du XIIIme siècle, des villages poussèrent sur le plateau : le plus grand atteignit 875 pièces et abrita un millier de personnes. L'implantation dura une soixantaine d'années. Pourquoi s'installer là, quand l'eau est soixante mètres plus bas ? Pourquoi, après avoir tant construit, repartir si vite ? L'hypothèse des archéologues est qu'une période de sécheresse aurait d'abord chassé les agriculteurs en altitude, puis qu'un climat plus frais les aurait renvoyé dans la vallée, une soixantaine de kilomètres à l'ouest et 600 mètres plus bas. Les Zuñis appellent ce village en ruine A'ts'ina : l'Endroit des Dessins sur le Roc, signe que son nom antique s'est perdu depuis longtemps.

A'ts'ina est sur la branche nord-sud, entre la falaise et la vallée intérieure : à quelques mètres à l'est, on voit la plaine ; quelques pas vers le nord, et l'on peut surveiller le canyon. Les cultures étaient dans la plaine.

A'ts'ina   A'ts'ina

Kiva carrée...

... et kiva ronde : fait rare dans les pueblos anasazis, les rites se côtoient (06/05)

Au sortir du "Visitor Center", le chemin forme une boucle d'un peu plus de trois kilomètres : à droite, on atteint rapidement le bassin, puis les gravures. Le sentier contourne le mourre, longe le pied de la falaise, l'escalade en quelques lacets puis suit la vallée intérieure.

Sentinel Rock

Sentinel Rock. L'érosion enlève progressivement des pans entiers au massif (06/05)

Sans s'en rendre compte, on passe à côté des ruines d'un pueblo anasazi, dissimulées sous la végétation. Le chemin tourne autour du "slot canyon" et rejoint les vestiges d'A'ts'ina, dont seules une vingtaine de pièces ont été excavées : en comparaison de Mesa Verde, Aztec, Bandelier ou Chaco Canyon, le spectacle est décevant. Un escalier maçonné descend vers la plaine, par la coulée qu'empruntaient les Anasazis voici sept siècles. Mieux vaut éviter une visite en hiver : les rangers interdisent ou limitent l'accès de la mesa, à cause du verglas et de la neige.

poterie

Une poterie, au "Visitor Center" (06/05)

El Morro n'est plus un lieu de passage naturel : l'Interstate 40 apparaît bien mieux sur les cartes. Pourtant, l'ancienne route des indiens, des explorateurs, des missionnaires et des pionniers a plus d'un attrait : à faible distance se trouvent les champs de lave d'El Malpais, la glace vieille de 1100 ans de Bandera Ice Cave et le pueblo d'Acoma, qui conteste à Oraibi le titre de plus vieille ville continuement habitée des Etats-Unis.


Temps minimum : étang et gravures rupestres 45 mn

Tour complet : 2 heures


Site officiel : http://www.nps.gov/elmo/


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