
Rien ne destinait Adolph Bandelier à devenir archéologue ! Aucune vocation précoce, aucun intérêt pour les civilisations disparues ne l'avait conduit vers des études scientifiques : comme d'autres gagnent leur vie dans une usine ou un commerce, il commença par travailler dans une banque. Une rencontre fortuite avec l'anthropologue Lewis Henry Morgan fit basculer sa vie. Ce qu'il n'avait pas appris à l'université, il alla le découvrir sur le terrain, par ses fouilles et ses contacts avec les tribus contemporaines : ses méthodes nouvelles en firent l'un des pères de l'archéologie moderne. Financé par l'Archéological Institute of America, il alla vivre avec les indiens du Sud-Ouest américain, puis ceux du Mexique. Dix ans après avoir quitté Saint Louis, il avait tant appris, avec tant de passion, qu'il devint célèbre grâce à un roman sur la vie des Pueblos ancestraux : "The Delight Makers".
Bandelier avait sut gagner la confiance des indiens du Nouveau-Mexique. A l'automne 1880, Juan Jose Montoya, du pueblo voisin de Cochiti, le conduisit à Frijoles Canyon : les tumuli de décombres enfouis sous la végétation, les grottes où subsistaient les traces d'une longue occupation signalaient un village où avaient vécu ses ancêtres.

Plus d'un siècle plus tard, les fouilles continuent (06/05)
La vallée est creusée dans les cendres volcaniques : il y a plus d'un million d'années, des explosions firent sauter un volcan. Les Jemez Mountains, une cinquantaine de kilomètres au nord-ouest de Santa Fe, en sont la base et Valles Caldera, une grande plaine cernée de crêtes et de pics forme le nouveau sommet de la montagne décapitée. L'énorme énergie des éruptions, six cents fois celle libérée par le Mont Saint Helen en 1981, projeta sur la région plus de 400 km3 de lave et de cendres ! Cet immense amas de déjections, dont l'épaisseur dépasse trois cents mètres, a formé le plateau de Pajarito, qui descend en pente douce vers le Rio Grande.
Bordure du Plateau de Pajarito
![]() |
![]() |
|
A White Rock, quelques kilomètres à l'est de Los Alamos, le Rio Grande court entre les basaltes (06/05) |
Ailleurs, des colonnes de gaz brûlants ont si bien soudé les cendres entre elles que l'érosion a laissé des séries de cheminées de fées, nommées ici "tent rocks" pour leur ressemblance avec les tipis. On en voit sur Falls Trail et, à une vingtaine de kilomètres à vol d'oiseau, le Kasha Katuwe Tent Rocks National Monument leur est consacré (06/05) |
Sous leur propre poids, les cendres brûlantes se soudent entre elles mais, refroidies plus vite au contact de l'air et du sol, sont moins compactes dans les parties supérieure et inférieure de chaque couche. L'eau infiltrée, lorsqu'elle peut circuler, lave les zones plus tendres et forme des grottes : lorsqu'un cours d'eau a creusé le plateau, ces cavités naturelles sont si nombreuses qu'on a comparé le tuf à un fromage de gruyère.
![]() |
![]() |
|
La falaise de tuf soudé (06/05) |
"Swiss cheese", disent les Américains (06/05) |
Seule rivière permanente du Plateau de Pajarito, El Rito de los Frijoles a sa source au bord de la caldera : au fil des millénaires, il s'est enfoncé profondément dans le tuf tendre. Sa rive droite butte sur une pente rocailleuse, couverte de maquis. La gauche, en pente douce plusieurs dizaines de mètres, s'arrête après un court talus contre une falaise de tuf rouge, haute 40 à 50 mètres. Prairie naturelle, le sol plat du canyon semble idéal pour établir un ranch ou une petite communauté d'agriculteurs : son nom de Frijoles, d'ailleurs, vient des haricots qui poussent au long des berges. Pourtant, dans cette région où dominent la garrigue, ce sont les grands arbres que l'on remarque d'abord.
Les chasseurs de passage, longtemps, se servirent des grottes comme d'abris temporaires. Les premiers occupants préféraient les maisons à demi enterrées, les "pit-houses". Progressivement, comme les autres Anasazis, ils accrurent leurs connaissances en architecture et construisirent de plus en plus haut. Le long de la falaise, des maisons communiquaient directement avec les grottes, utilisées comme grenier, ou plus littéralement comme cave. Certaines cavités ont été agrandies et de minces cloisons ont été abattues.
Venu de l'Ouest, Aztec, Mesa Verde, un afflux de population eut lieu au XIIme siècle : on bâtit des maisons plus grandes, véritables immeubles collectifs au pied de la falaise et dans la petite plaine qui la sépare du ruisseau.
Adolph Bandelier passa 18 mois sur le plateau de Pajarito : il faudrait, pour en voir les principaux sites, y rester plusieurs jours, utiliser des montures ou passer des heures et des heures à marcher : le Monument s'étend sur 13500 hectares et on y a recensé 2700 sites archéologiques. Avant de se lancer dans l'aventure, les amateurs devront, solliciter un permis auprès des rangers. La partie isolée de Tsankawi, au bord de la NM 502 entre Los Alamos et Santa Fe, est aisément accessible mais n'a pas été excavé.
A l'arrivée de Bandelier, couvertes de végétation, les ruines recelaient des trésors en tessons de poteries, outils, et autres ustensiles révélateurs d'une civilisation disparue : le parc en possède une belle collection, ainsi que de poteries réalisées par les Pueblos contemporains.
![]() |
![]() |
|
Faïences des Cochitis. A gauche, éclairs et pluie sortent des nuages d'orage; à droite, les poignées ont la forme de grenouilles : le rapport à l'eau d'agriculteurs d'une région sèche influence les artistes (06/05) |
||
La visite du Monument National commence par la grande kiva, où cérémonies religieuses, travaux en commun et transmission des traditions réunissaient les indiens : profonde de 2,40 mètre, elle a 12,80 mètres de diamètre. Son lourd toit de poutres, de branchages et de terre était soutenu par six piliers : à distance, mis à part la fumée les jours de cérémonie, elle devait être presque invisible.
Le chemin, ensuite, traverse Tyuonyi : c'était un bâtiment ovoïde, construit autour d'une cour où, lorsque le temps le permettait, s'effectuaient les activités quotidiennes. Il avait généralement deux niveaux, trois dans sa partie orientale. Le reconstitution fait penser à une place forte : aucune porte ! Des échelles conduisaient de la cour au toit du premier niveau et il fallait en emprunter d'autres pour descendre dans les pièces du "rez-de-chaussée". Sur les terrasses, une porte donnaient accès à chaque pièce. Sans s'en rendre compte, on est entré dans Tyuonyi par l'unique ouverture sur l'extérieur : les Anasazis étaient barricadés. Contre qui ? Probablement, d'abord, les habitants d'autres villages; peut-être, aussi, contre les montagnards ancêtres des Utes. Grâce aux observations et à l'imagination d'un ranger, l'impénétrable pueblo est reconstitué sur le dépliant distribué au "Visitor Center" : impressionnant !
On pense que Tyuonyi était un lieu privilégié d'échanges commerciaux entre les tribus. Les pueblos contemporains parlent tewa au nord de Frijoles Canyon, et keres au sud : il semble que c'était déjà le cas à l'époque de l'occupation, de 1350 à 1600. Tyuonyi semble n'avoir eu qu'une centaine d'habitants, ce qui conforterait l'idée de beaucoup de pièces servant à des marchandises : c'était vraisemblablement celles du "rez-de-chaussée".

Tyuonyi : à gauche de la photo, le chemin y entre à l'emplacement de la porte d'autrefois. Au vu de l'épaisseur des pièces juxtaposées à cet endroit, l'entrée devait être facile à défendre en cas d'attaque (06/05)
![]() |
![]() |
|
Un étroit raidillon ouvre de jolies vues (06/05) |
||
A la sortie du pueblo, en deux lacets et une côte, le chemin escalade le talus et ondule bientôt entre éboulis et les pointes de roche isolées. C'est ici qu'on est le plus près des grottes, et des échelles permettent d'y pénétrer.
![]() |
![]() |
|
Studio de caractère. Vue sur parc. Le plafond, noir de fumée, est équipé de crochets de suspension. A droite, l'extrémité d'une poutre (06/05) |
||
Etroit et pittoresque, le chemin continue vers les premières maisons du talus. La plupart restent à l'état de ruine, mais deux ont été rebâties.
![]() |
![]() |
|
Ces deux habitations reconstruites représentent une architecture millénaire (06/05) |
||
Plus loin, un serpent, dont on pense qu'il pourrait être le dieu aztèque, orne la paroi de Snake Kiva, autre lieu cérémoniel installé dans une baume. D'autres peintures rupestres, moins significatives, sont visibles sur les parois.
![]() |
![]() |
|
Peintures rupestres : le serpent occupe presque toute la longueur de la baume (06/05) |
||
Une piste permet d'escalader la falaise : pendant plusieurs années, ce fut le seul accès au parc, et les visiteurs, à cheval ou à pied, devaient passer par là : la distance n'est pas longue, mais l'escalade est rude ! Elle en vaut la peine : la vue en enfilade sur le canyon est bien meilleure que celle depuis la route goudronnée.
Moins accidenté, le chemin conduit à une nouvelle rangée de maisons bâties sur le haut du talus. Les archéologues l'ont nommée Long House : sur 240 mètres de long, plus de 300 pièces étaient disposées sur trois niveaux avec, derrière elles, comme celliers, les grottes naturelles du tuf tendre. Des alignements de trous percés dans la falaise indiquent l'appui des poutres, et déterminent le nombre des niveaux du bâtiment.

A droite, l'extrémité de Long House. On voit parfaitement les appuis de charpente (06/05)
Le chemin tourne vers Frijoles Creek, traverse le ruisseau et entre dans l'ombre de grands arbres pour retourner au "Visitor Center". Mais une branche; après le pont, va vers Ceremonial Cave, une kiva reconstruite par le service des parcs : on y accède après 800 mètres de marche et quatre échelles successives, 43 mètres d'escalade ! Encore faut-il, pour y entrer, descendre une cinquième échelle.
Aux XIIme et XIIIme siècles, les populations de Chaco Canyon, Mesa Verde puis Aztec désertèrent leurs villages : une partie d'entre eux vinrent s'établir sur la plateau de Pajarito. Puis, vers 1500, les Anasazis abandonnèrent aussi ces villages. Ils n'allèrent pas loin : la tradition orale des pueblos de Cochiti et San Ildefonso raconte que leurs ancêtres vivaient dans Frijoles Canyon. La population était-elle devenue trop forte pour les ressources locales ? Un changement du climat rendait-il l'agriculture sur le plateau précaire ? Une chose est sure : l'époque coïncide avec le début de la période froide de la Petite Glaciation.

Ruines de maisons de talus (06/05)
Site officiel : http://www.nps.gov/band/.
La carte du parc sur le site officiel.
Temps minimum : 3 heures
COMMENT Y ALLER :
Accès depuis l'aéroport régional le plus proche :
| ORGANISER VOTRE VOYAGE :
FAIRE DES CADEAUX : |
|
LIVRES : cliquer ICI (ou cliquer sur un titre).
|
© et crédit photos : America dreamZ.
![]()