
Automne 1859 : les silhouettes de deux hommes, à pied, apparaissent sur une crête. Ils s'arrêtent un moment, contemplent les tranchées sombres qui coupent la broussaille, et le hameau de cabanes.
- "John, tu as de l'argent ?" demande Jack O'Brien.
- "Pas un cent !"
- "Je n'ai qu'un demi-dollar... Et le voila parti ! dit O'Brien en faisant voler son unique pièce dans la végétation. Nous allons entrer dans ce camp comme des gentilshommes."
Jack O'Brien et John Mackay sont venus de Californie, 160 kilomètres à travers la montagne, pour rejoindre le nouvel eldorado, les mines d'argent du Nevada.
Cela fait une dizaine d'années qu'on trouve de l'or dans ces montagnes, depuis que des Mormons ont découvert des paillettes au confluent d'un torrent et de la Carson, près de l'endroit où James "Old Virginny" Finney a établi son poste de traite sur la piste de Californie. Mais ce sont toujours de petites quantités : quelques pépites, des lits de paillettes vite épuisés, disséminés dans les ruisseaux intermittents. Quelques dizaines de prospecteurs en vivent, qui ne peuvent travailler que lorsqu'il y a suffisamment d'eau pour laver la terre, c'est à dire à peu près la moitié de l'année. Pour eux, l'hiver est morte saison, et c'est en janvier qu'a lieu la première découverte significative. De gisement en gisement, ils ont remonté le cours des torrents et c'est presque par hasard, sur une éminence haute de quelques mètres et longue de cent cinquante, qu'ils découvrent un des filons source. Finney conduit l'expédition.
Ils nomment la colline "Gold Hill". Au fur et à mesure qu'on creuse, la teneur en or augmente. Lorsque la tranchée atteint trois mètres de profondeur, une veine de quartz rougeâtre apparaît : le quartz est souvent signe d'or, et celui-ci est riche. La veine sera bientôt connue sous le nom de "Old Red Ledge" : la Crête Rouge. Pendant quelques mois, les hommes creusent, concassent, filtrent, forment l'amalgame d'or et de mercure. Quand vient l'été, le filon est épuisé. Les "découvreurs" s'en vont.

Gold Hill. Au fond, la Carson Range et la plaine de la Carson River (09/01)
Moins d'un an plus tard, deux kilomètres au nord, en élargissant une source, des prospecteurs font une nouvelle découverte : une strate de sable sombre et lourd, mêlé de nombreuses paillettes. Henry Comstock, un mineur fort en gueule, passe là et leur déclare qu'ils sont sur son ranch : s'ils veulent exploiter leur trouvaille, il faudra la partager ! Croyant par habitude le gisement limité, ils acceptent sans trop discuter. Chaque jour qui suit, leur récolte atteint quelques centaines de dollars. Là encore, le sable couvre un lit de quartz aurifère : les hommes balisent des concessions, mais ne prennent pas la peine de les déposer. Pour quelques centaines de dollars d'équipement neuf, ils vendent un tiers de leurs terrains : c'est dire le peu d'importance qu'ils attachent à la valeur du gisement.
Le travail est dur : à la masse et au pic, il faut concasser les blocs de quartz, pelleter le résidu dans un décanteur (en anglais : rocker, ou cradle), verser sans cesse de l'eau sur le minerai, actionner le levier. Et pour peu qu'on ait eu le malheur d'en charger dans l'appareil, une boue gluante, bleuâtre, qu'aucun d'entre eux n'avait jamais vu ailleurs, obstrue le crible du rocker. Un vrai poison ! Elle est si gênante que certains trouvent le travail trop difficile pour ce qu'il paie : ils abandonnent.
Un ancien mineur, reconverti en chef de relais de poste, fait analyser cette boue : c'est un concentré de sulfure d'argent, de l'argentite, avec un quart d'or. Une première analyse indique un rendement de 840 dollars à la tonne de minerai : c'est bien ! La nouvelle, publiée par un journal californien, fait venir O'Brien et Mackay. Mais les mineurs de Californie ont couru après tant de mines fantômes que la plupart d'entre eux ne se dérangent pas. S'ils avaient su ! Une seconde analyse, restée plus longtemps inconnue du public, annonce une valeur de près de 4000 dollars à la tonne !
Bien qu'Henry Comstock ne soit guère impliqué ni dans la découverte, ni dans l'exploitation, la veine reçoit son nom. La mine est baptisée Ophir, allusion biblique aux fameuses mines du roi Salomon. Du nom de l'Etat natal de "Old Virginny" Finney, on nomme la chaîne de montagne et la ville naissante.
La minuscule agglomération de cabanes construites en hâte, Virginia City, croît brutalement. Les quelques dizaines d'hommes du début de 1859 sont devenues centaines avant la fin de l'année. En août 1860, Virginia City a plus de 2 300 habitants, logés dans 868 maisons. En 62, la population est de 4 000 personnes, et 15 000 en 63. Là où quatre ans plus tôt il n'y avait que des montagnes désertiques, une ville est née, avec ses hôtels, ses théâtres, ses restaurants, ses églises, ses écoles, ses journaux, ses saloons et ses maisons de jeu. On a construit des égouts, la ville est reliée à la côte par un service quotidien de diligences, et les meilleures maisons sont éclairées au gaz.

Ancienne école publique de Virginia City, construite en 1876 (09/01)
Une faille inclinée à 45° sépare les masses granitiques de la Virginia Range, à l'ouest, de terrains volcaniques en partie décomposés. L'angle supérieur des anciennes laves s'est brisé, formant un entonnoir rempli des blocs de tailles diverses de la roche effondrée. Certains atteignent plusieurs centaines de mètres. C'est dans cette faille que gît la "Veine de Comstock".
La tranchée s'est remplie de gravats et d'argile. L'eau infiltrée, réchauffée dans les entrailles de la Terre, est remonté, saturée d'éléments dissous, pour lentement déposer sa charge de silice et de minéraux précieux. Dans tous les interstices, le quartz a d'abord cristallisé, puis l'or et l'argent se sont déposé dans les espaces restants. Bloquées par les parois en surplomb, que les mineurs appellent "hanging wall", car c'est là qu'ils suspendent leur lanterne, de grandes quantités de minerai se sont accumulé en masses variables, parfois séparées les unes des autres par des centaines de mètres de terrain sans valeur.
Rapidement, les mines s'enfoncent à plusieurs dizaines de mètres. L'argile molle doit être solidement étayée ; l'eau chaude qui remonte des profondeurs, pompée ; il faut payer les mineurs, dont les salaires sont élevés... Les mines ont besoin de capital !
Très tôt, une bonne partie des concessions est cotée à la bourse de San Francisco. On voit même, dès 1862, s'y créer la première bourse minière des Etats-Unis. Au gré des découvertes et des spéculations, les actions montent en flèche ou chutent brutalement. A une époque où la méthode de prospection se limite à creuser des puits au hasard, certaines années sont bien décevantes. Des mois durant, les actions restent basses. Certains puits sont stériles : celui de la Bullion, hérissé de galeries jusqu'à 800 mètres de profondeur, coûtera cinq millions de dollars sans jamais rien produire. Puis on trouve une poche riche. Subitement, les actions flambent : c'est l'allégresse !
Même pour les petits porteurs, c'est un jeu. Chacun possède des actions, et court sciemment le risque de tout perdre, ou sa chance de devenir riche en quelques jours : des actions achetées quelques dollars peuvent, quelques mois plus tard, en valoir plusieurs centaines, mais retomber soudain près de leur niveau initial lorsqu'on découvre avec étonnement que la mine n'est pas inépuisable ! Exploitants et financiers profitent parfois de cet état d'esprit : certaines rumeurs qu'on fait courir suffisent à faire monter les cours et financer la recherche, ou la mise en service d'un nouveau puits. Le phénomène n'est guère différent de celui observé il y a peu pour les valeurs dites "technologiques". Cent trente ans plus tard, les hommes ne sont ni plus honnêtes, ni plus raisonnables.
Dès qu'on est équipé, organisé, chaque mineur extrait une tonne de minerai par jour. Ainsi, ce sont des milliers de tonnes qu'il faut traiter, et dans la vallée, plus de 70 usines se sont installé. On concasse les blocs de quartz avec des martinets, puis on réduit les grains en semoule dans de grandes gamelles parcourues par des meules. Humidifiée, cette pulpe est amalgamée au mercure, avec un peu de sel et de sulfate de cuivre. Chauffé à la vapeur, l'ensemble est mélangé à la pelle, ou piétiné par des mulets pour réduire le sulfure et mettre en contact intime or, argent et mercure. Après une douzaine d'heures de ce traitement, l'amalgame, versé dans de grands alambics, est débarrassé du mercure par évaporation. L'alliage d'or et d'argent, fondu en lingots, part pour l'Hôtel des Monnaies de Carson City, où est effectuée la séparation.
Diverses variantes du procédé sont utilisées selon la nature et de la teneur du minerai. Aucune n'est parfaite, et une partie importante des métaux précieux s'en va au fil de l'eau avec les déchets, entraînée dans le courant de la Carson. Au XXème siècle, de nouveaux prospecteurs feront fortune grâce des méthodes d'extraction plus fines, en exploitant des déblais. Le mercure, pour des raisons d'économie _l'écologie n'existe pas encore, est récupéré à la sortie des alambics, mais quelques 7000 tonnes, pour plus de huit millions de dollars, seront rejetées dans la rivière, incorporées aux déchets.
Dès 1864, la Banque de Californie a fondé une succursale à Virginia City. Trois ans plus tard, son fondé de pouvoir et futur président, William Sharon, profite d'une récession et achète des usines et des mines. Encore deux ans, et il contrôle 17 usines de traitement et les mines les plus importantes. Petit à petit, grâce à un jeu pas toujours honnête _il suffit de priver une usine de minerai pour la mettre en situation difficile, la Banque prend en main l'ensemble des opérations, de l'extraction aux lingotières.
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Le carreau de la Chollar (09/01) |
Ce compresseur alimentait les foreuses pneumatiques (09/01) |
Face à cette ambition, rares sont ceux qui parviennent à rester indépendants. Mackay en fait partie : d'ouvrier, il est devenu contremaître, puis directeur. Comme tout le monde, il possède des actions. Il saura les utiliser au moment opportun : profitant d'une récession, il s'associe pour acheter une mine encore stérile mais prometteuse, la Kentuck. Après quelques semaines passées à creuser, les mineurs atteignent un gisement opulent. Mackay arrivera même, avec ses associés, à souffler le contrôle d'une autre mine, la Hale & Norcross, à William Sharon, après avoir secrètement acheté la majorité des parts. En 1873, la découverte du fabuleux gisement de la Consolidated Virginia le met définitivement à l'abri du besoin. Son ami Jack O'Brien continue de dilapider l'argent, mais John Mackay, avisé et prudent, établit une fortune solide et immense. Simple, modeste et renommé pour sa générosité, il fut parmi ceux qui installèrent le premier câble transatlantique. La mort le surprit à 71 ans, alors qu'il travaillait sur la pose d'un câble trans-Pacifique. L'Ecole des Mines de Reno porte son nom.

La maison de John Mackay. Sa femme et ses enfants s'étaient installé en France, à Paris (09/01)
D'autres gisements d'or et d'argent ont été découverts à Austin, Aurora et le long de la Humboldt. Cette richesse subite de la région ne reste pas sans conséquences politiques : la population attirée par les mines réclame son autonomie. Dans l'Est, la Guerre de Sécession commence. L'or et l'argent du Nevada peuvent contribuer à l'effort de guerre de l'Union : le territoire du Nevada est officiellement créé dès 1861. Trois ans plus tard, Lincoln, qui a besoin de voix au Congrès pour sa réélection, pour augmenter le nombre des sénateurs et des représentants, fait en sorte que le Nevada acquière le rang d'Etat, en prenant soin que sa constitution proscrive l'esclavage.
En 1869, William Sharon entreprend la construction d'une ligne de chemin de fer secondaire, la Virginia & Truckee qui, de Virginia City, transportera le minerai jusqu'à ses usines au bord de la Carson River, ira vers le sud jusqu'à Carson City, et jusqu'à Reno au nord, où elle rejoindra le transcontinental en construction. Le train est à Carson City dix mois seulement après le début des travaux. Il n'atteindra Reno qu'en 1872, trois ans après la jonction de la Central Pacific et de l'Union Pacific à Promontory. Jusqu'à 45 trains de minerai quitteront chaque jour Virginia City. Le train de la Virginia & Truckee existe toujours : il est devenu une navette entre Virginia City et Gold Hill, un petit train touristique que l'on envisage de rétablir jusqu'à Carson City.
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Le petit train, chauffé au fuel, va de Gold Hill à Virginia City, puis retourne à Gold Hill en marche arrière avec sa cargaison de touristes. C'est une bonne astuce pour stationner à l'écart de la ville (09/01) |
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L'eau thermale qui avait, au fil des millénaires, déposé le quartz, l'or et l'argent, est toujours là. Plus on s'enfonce, plus elle gêne. On la rencontre au hasard de nouvelles galeries, jaillissant soudain à 70 ou 75°C à la face des mineurs. Pour diminuer les risques, dès 1880, les compagnies utilisent des outils diamantés pour forer les mines d'exploration. Ces perçages beaucoup plus précis limitent le débit.
Les conditions de travail des mineurs sont épouvantables : même quand il n'y a pas d'eau, à 900 mètres de profondeur, la température de la roche peut atteindre 75° C. Les hommes doivent porter des gants, et il faut les arroser d'eau froide pour qu'ils puissent travailler plus de quelques minutes de rang. Ces difficultés vont rapidement provoquer l'arrêt de l'extraction profonde.
L'eau ralentit les travaux, augmente les coûts de boisage et il faut la pomper hors des puits : dès 1860, un allemand fraîchement débarqué, Adolf Sutro, conçoit l'idée d'un tunnel qui relierait la Veine à la vallée. Non seulement il drainerait l'eau, mais simplifierait l'accès des mines, servirait à l'évacuation du minerai et assurerait une meilleure ventilation. Ce sera une oeuvre gigantesque : six kilomètres de long, sans compter les puits d'aération et les galeries transversales. En 1866, Sutro obtient enfin l'autorisation fédérale. Il ne lui manque que l'argent : le projet s'arrête net ! Sutro s'agite en vain.
En avril 69, un incendie tue trente-sept mineurs.
- "Ah ! Si le tunnel avait été là, les malheureux y auraient trouvé une voie de salut !"
Les syndicats s'en mêlent. Soudain, on trouve l'argent ! Les travaux ne s'achèveront que neuf ans plus tard. Certaines mines s'enfoncent déjà bien en dessous du niveau de la galerie : pour elles, le tunnel perd beaucoup de son intérêt, mais il a au moins cet avantage qu'on n'a plus à pomper l'eau sur toute la hauteur des puits. Malgré l'échec financier du tunnel, Sutro s'en tirera bien : il vend ses parts dès la fin des travaux, en 1878, et investi dans l'immobilier à San Francisco, dont un quartier porte aujourd'hui son nom.
Les systèmes de pompage sont d'énormes machineries. Certaines parviennent à extraire 7500 m3 d'eau en vingt-quatre heures. Lorsque l'un cesse de fonctionner, on voit monter l'eau de 200 mètres en 36 heures dans quatre puits simultanément.
Nommées Cornish pumps parce qu'initialement, elles ont été utilisées dans les mines d'étain de Cornouailles, les pompes sont d'énormes engins, mus par une machine à vapeur installée sur le carreau. Le renvoi de bielle actionne un bras, lui-même relié aux pompes situées dans des niches espacées de soixante mètres à l'intérieur du puits. A coté de chaque pompe, un réservoir sert de tampon.
Le bras de pompe est une énorme pièce. Composée de planches assemblées par des plaques de fer, il est long de sept à huit cent mètres et pèse trois cents tonnes. Dans le puits, des balanciers placés à intervalle l'équilibrent, et lui permettent de battre sa course de trois mètres sept fois à la minute.
Malgré sa section, quarante centimètres sur quarante, malgré des paliers de guidage tous les dix mètres, parfois, il se rompt. Alors, la machine s'emballe, l'énorme volant de douze mètres de diamètre éclate en projetant des débris dans toutes les directions, et au fond de la mine, l'eau monte. Il faut plusieurs mois pour remettre la machinerie et la mine en service.
Pour éviter l'effondrement du terrain, principalement composé d'argile molle, il a fallu inventer des boisages spéciaux, dont chaque poutre forme l'arête d'un cube. Ces structures, superposées dans les puits et juxtaposées dans les boyaux, font penser à une série de Tours Eiffel en allumettes de quarante centimètres de coté, hautes de 900 mètres et reliées entre elles par d'autres allumettes. L'incendie ne se produit qu'en 1881 : on peut s'émerveiller qu'il ne soit pas arrivé plus tôt. Mackay fait boucher les puits et toutes les ouvertures possibles. Mais un feu rampant continuera de se propager pendant trois ans, et ne sera maîtrisé qu'en injectant dans les puits du gaz carbonique. Aucun homme, heureusement, n'y perd la vie.
Le bois est amené des montagnes dans une gouttière constituée de deux planches clouées à 90°, le "flume". L'eau sert de porteur. Etai ou chauffage, il ne faudra pas longtemps pour que les forêts proches soient complètement détruites. Ces flumes ont presque complètement disparu _on en voit quelques vestiges le long des pentes, mais l'une de leurs applications sert toujours : les hommes, pour descendre rapidement de la montagne, s'asseyaient dans une minuscule barque et se laissaient aller dans le courant. Sans autre point pour s'accrocher que les planches de l'esquif, sans autre repère que le ciel, l'expérience semble avoir été éprouvante pour les novices. Elle l'est toujours dans les parcs d'attraction, qui ont reproduit le principe du flume dans les montagnes russes, avec ou sans eau.
En 1881, les filons les plus riches de la Comstock sont épuisés. En vingt ans, on a extrait pour cinq cents millions de dollars d'or et d'argent. On se met alors à gratter les parois pour exploiter le minerai de basse teneur. Quelques nouveaux gisements de teneur assez riches sont découverts, et le traitement des déchets au cyanure vient s'y ajouter pour obtenir une rentabilité convenable. Ainsi, l'exploitation dure jusqu'en 1895.
De rachat en rachat, de tentative en tentative, grâce aux nouveaux moyens d'extraction, grâce à de meilleures techniques de raffinage, l'activité minière dans la Veine de Comstock se prolonge jusqu'en 1920. Elle ne cessera vraiment qu'à la fin du XXème siècle, à cause de l'opposition des nouvelles générations, qui vivent du tourisme et non de la mine, et des cours défavorables de l'or et de l'argent. Sur la durée totale d'exploitation et de prospection, les investissements ne seront jamais amortis, et même l'exploitation n'est pas considérée comme rentable. Pourtant, rien ne dit qu'à l'avenir, si le prix des métaux précieux augmentait, les mines de la Veine de Comstock ne seraient pas réouvertes.
Samuel Langhorne Clemens arrive en 1862. Il a été pilote sur le Mississippi. A 27 ans, porté par le goût de l'aventure, il vient rejoindre son frère, secrétaire du gouverneur du Nevada, à un poste qu'il s'est inventé et qu'il désigne ironiquement du titre de "secrétaire non appointé du secrétaire".
Clemens n'a pas de ressource, et s'essaye à plusieurs métiers. Peu porté sur le travail manuel, il passe pourtant de peu à coté d'une fortune minière. Un journal de Virginia City, le Territorial Enterprise, à qui il a adressé plusieurs lettres, le remarque. Son style plait : le journal lui offre une place de reporter. Il y apprendra son métier de journaliste, toujours capable de transformer un rien en un événement. Ecrivain, conférencier, il deviendra célèbre sous le nom de Mark Twain. C'est un témoin de première main :
Septembre 1862
"Pour son âge et sa population, Virginia était devenue la ville la plus "vivante" que l'Amérique ait jamais produite. Les trottoirs fourmillaient de gens _à tel point, en vérité, qu'il n'était généralement pas chose facile d'endiguer la marée humaine. Les rues étaient tout aussi encombrées de chariots chargés de quartz, d'attelages de fret, et autres véhicules. La procession était sans fin. L'embouteillage était tel que les voitures devaient souvent attendre une demi-heure pour pouvoir traverser la grand rue. La joie brillait sur chaque physionomie, et dans chaque oeil, une intensité joyeuse, presque féroce, parlait des combinaisons qui bouillonnaient dans chaque cerveau pour gagner de l'argent, et du grand espoir qui dominait chaque coeur. L'argent était aussi abondant que la poussière; chaque individu se considérait comme fortuné, et nul ne portait un air mélancolique. Il y avait des compagnies de soldats, des compagnies de pompiers, des fanfares, des banques, des hôtels, des théâtres, des beuglants, de luxueuses maisons de jeu ouvertes à tous, des "pow-wows" politiques, des processions civiques, des combats de rue, des meurtres, des enquêtes, des émeutes, une distillerie de whisky tous les quinze pas, un conseil municipal, un maire, un géomètre municipal, un ingénieur municipal, un capitaine des pompiers avec un premier, un second et un troisième adjoint, un chef de la police, un marshall municipal et d'importantes forces de police, deux assemblées de courtiers en mines, une douzaine de brasseries et une demi-douzaine de prisons et de postes de police en pleine activité, plus quelques discussions sur la construction d'une église. Le "Temps de l'abondance" était en pleine floraison ! De grands bâtiments de brique, résistant au feu, s'élevaient dans les rues principales, et les maisons de bois des faubourgs s'étendaient dans toutes les directions. Le prix des lotissements montait en flèche et atteignait des niveaux surprenants.
La grande "Veine de Comstock" s'étendait avec opulence du nord au sud à travers la ville, et chacune des mines faisait l'objet d'un actif développement. L'une employait à elle seule 675 hommes et, en matières d'élections, l'adage était : "Comme va la Gould & Curry, va la ville." Le salaire des travailleurs était de 4 à 6 dollars par jour. Ils travaillaient en trois équipes et les tirs de mines, le travail au pic et le pelletage se poursuivaient nuit et jour, sans jamais s'arrêter.
La "cité" de Virginia était perchée, royale, à mi-chemin du flanc abrupt du Mont Davidson, 7200 pieds au-dessus du niveau de la mer, et dans l'atmosphère limpide du Nevada, on la voyait d'une distance de 50 miles ! Elle se targuait d'une population de quinze à dix-huit cent personnes et, tout au long de la journée, une moitié de cette petite armée était dans les rues comme un essaim d'abeilles, tandis que l'autre grouillait dans les galeries et les tunnels de la "Comstock", des centaines de pieds sous terre, exactement au dessous de ces mêmes rues. Souvent, nous sentions nos chaises vibrer, et percevions sous notre bureau, venue du fond des entrailles de la Terre, l'explosion étouffée d'une mine."

Ce saloon date de 1875 (09/01)
Les tirs de mine n'ont plus lieu, on ne voit plus passer de camions de minerai, mais certains jours, l'animation à Virginia City semble être restée la même. De Carson City, on peut y entrer par la Nv 341, Silver City et Gold Hill, où eut lieu la découverte d'Old Virginny Finney. On peut laisser sa voiture à Gold Hill et faire les quelques kilomètres jusqu'à Virginia par le petit train à vapeur. L'autre chemin est celui de Sixmile Canyon, à l'est : la route est pittoresque, et grimpe dur dans la montagne.

Les hauts de Virginia City et la vue sur Sixmile Canyon (09/01)
Ne manquez évidemment pas C Street, la rue principale, où sont concentrés les casinos, les bars, les saloons, les musées et tous les magasins de souvenirs. La plupart des bâtiments sont authentiques, mais datent d'après le grand incendie de 1875. Les autres rues, plus calmes, ne sont pas moins typiques : l'ancienne demeure de John Mackay se trouve en aval, dans D Street et la gare _un simple guichet, dans E Street. Dans F Street, on peut visiter une mine, la Chollar. Et depuis les hauts, on aura une superbe vue sur la ville en pente, Sixmile canyon et, tout en bas, la plaine de la Carson River.
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C Street et ses saloons pittoresques, tous bien garnis de machines à sous (09/01) |
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Si Las Vegas semble l'aboutissement, sinon l'accomplissement, du Nevada moderne, Virginia City en est le berceau. Elle aurait pu devenir une ville fantôme, où il serait peut-être plus facile d'imaginer avec nostalgie l'animation des rues lorsque les mines étaient en pleine activité. Mais la proximité du lac Tahoe, de Carson City et de Reno lui ont permis de vivre et de se conserver presque comme elle était à l'époque de sa gloire. Promenez vous dans les petites rues, observez l'architecture ancienne, prenez votre temps et recréez mentalement le tohu-bohu que raconte Mark Twain. A intervalles réguliers, le sifflet de la locomotive vous y aidera.
Temps minimum : 1 heure
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