
Nous laissons derrière nous les derniers lotissements au nord de Reno, leurs quelques arbres et les prairies irriguées du fond de la vallée, dont le vert tranchent brutalement sur l'aridité des collines grises et rouges. Le désert reprend sa place, et les buissons d'armoise vert de gris, disséminés sur les pentes des piémonts, peinent à modifier la couleur de la terre. Seuls indices de présence humaine, quelques voitures sur la route et les corrals du "National Wild Horse and Burro Center", où sont périodiquement rassemblés les animaux en surnombre pour être expédiés vers d'autres Etats. Un panneau indique la limite de la réserve des Païutes. Un petit col, une courbe de la route, et soudain le lac apparaît, bleu sombre avec des idées de vert, comme une immense turquoise sertie dans les montagnes de feu.
On n'en voit pas les extrémités. De l'autre coté de l'eau, l'île d'Anaho se détache, et on distingue à sa gauche la forme claire de la pyramide. Dans une des régions les plus sèches des Etats-Unis, l'idée d'un lac de plus de quarante kilomètres de long et près de quinze de large paraît incongrue, mais l'eau bleue s'intègre parfaitement à la pureté dépouillée des lieux. A l'exception d'un rare bosquet ici où là _dont on sent bien que l'homme l'y a planté, rien ne semble pousser autour de cette eau douce.

Anaho Island. Fin septembre, les pélicans blancs sont partis pour des cieux plus cléments (09/01)
Depuis 1874, 1921 km2 de désert, y compris l'intégralité des 474 km2 du lac, sont la réserve d'une bande des Païutes qui, traditionnellement, vivait ici. Ils sont 1600, installés dans deux villages au bord de l'eau. Sept cents autres vivent dans les villes voisines. Leur terre est restée presque vierge : un peu partout, les indiens ouvrent des casinos dans leurs réserves, à l'exception de ceux du Nevada !
A l'époque glaciaire, deux immenses lacs occupaient le Grand Bassin : le lac Lahontan, à l'ouest, et le lac Bonneville, à l'est. La sécheresse venant, ils se sont résorbés, ne laissant finalement que trois entités notables : le Grand Lac Salé, dans l'Utah, Pyramid et Walker Lake au Nevada. Il y a 12 500 ans, le lac Lahontan couvrait 22 000 km2, et sa profondeur dépassait deux cents mètres. Hormis Pyramid et Walker Lake, il n'en reste que des étangs, des marécages, et de grandes étendues planes et nues, que les orages couvrent parfois d'une eau éphémère. Chaque année, l'évaporation fait baisser le niveau de Pyramid Lake d'un mètre vingt, mal compensé par l'apport des orages, des chutes de neige sur les hauteurs et de son seul affluent sérieux, la Truckee, qui s'y termine.
A part leurs altitudes proches _1280 m pour le Lac Salé, et 1160 pour Pyramid Lake, tout distingue les deux lacs : le Grand Lac Salé n'a qu'une dizaine de mètres de profondeur, Pyramid Lake en a cent six. L'eau de Pyramid Lake est douce alors que celle du Great Salt Lake est si chargée d'éléments minéraux qu'on l'a surnommé la "Mine Liquide". Une métropole s'est installée sur les rives du Great Salt Lake, et Pyramid Lake n'a que deux petits villages. Le Grand Lac Salé a cessé de s'écouler dans la Snake River depuis plusieurs milliers d'années, mais il y a encore quelques dizaines d'années, Pyramid Lake se déversait dans ce que l'on continue d'appeler lac Winnemucca, et qui n'est plus qu'une plaine nue, de l'autre coté de la Nv 447. Le chenal de jonction, bien visible, n'est plus qu'une fondrière.
L'eau baisse depuis un siècle. La Truckee, détournée pour l'irrigation et les besoins des cités riveraines, n'est plus suffisante. Winnemucca Lake, longtemps un lac marécageux où vivait une faune abondante, n'existe plus. Les pélicans blancs d'Anaho Island y trouvaient leur subsistance : ils doivent maintenant voler jusqu'à la réserve de Stillwater, à une centaine de kilomètres de là ! Stoïques, ils se sont adaptés. Leur nombre a d'abord diminué, puis s'est stabilisé à quelques centaines.
La diminution du débit de la rivière a une autre conséquence sur la faune : son estuaire est devenu un delta sablonneux. Pyramid Lake abrite deux hôtes indigènes : une grosse truite, la Great Lahontan cutthroat, et une espèce de barbeau, Cui-ui dans la langue païute. Pour ces animaux délicats, l'eau douce du lac est encore trop saline, et tous deux remontent la rivière pour frayer. Les années où l'eau est trop basse, les poissons en âge de se reproduire n'arrivent plus à franchir les bancs de sable.
A la fin du XIXme siècle, la pêche au filet fit des ravages parmi les truites : la cutthroat avait complètement disparu de Pyramid Lake. Les Païutes vivent traditionnellement de la pêche : ils réussirent à repeupler le lac à partir de poissons subsistant dans le lac Tahoe, et on prend aujourd'hui des spécimens de plus de sept kilos. Les truites d'autrefois en pesaient vingt ! Le Cui-ui, qui ne vit qu'à Pyramid Lake, faillit bien disparaître aussi. Dans les années 70, les Païutes construisirent deux alevinages, chacun pour une espèce : cinq cent mille truites et plus d'un million de barbeaux y naissent chaque année, grâce à des méthodes scientifiques et très élaborées. L'un des alevinages, à Sutcliffe, est ouvert au public pour des visites guidées. L'autre est à Nixon, à l'embouchure de la Truckee.

La pyramide (09/01)
Pyramid Lake fut nommé par l'explorateur John-Charles Fremont, à cause d'un rocher de tuf calcaire qui s'élève 135 mètres au-dessus de l'eau. Sa forme rappelle les pyramides du Caire. Depuis la Nv 447, une route de terre y conduit, le long de la rive orientale. Elle longe d'abord Anaho Island, où vit la colonie de pélicans. D'autres rochers, couverts de calcaire blanc, ou d'autant plus sombre qu'ils émergent depuis longtemps, forment des groupes disparates sur la berge et en eau peu profonde.
Deux d'entre eux, surnommés Stone Mother, la Mère pétrifiée, ont donné naissance à une légende. Ils évoquent la silhouette d'une femme assise, enroulée dans sa couverture, et son panier posé à coté d'elle.
"Clique pour découvrir la légende"

De la rive ouest, la pyramide semble parfaite (09/01)
Si Fremont avait poursuivi son voyage vers le nord, il aurait peut-être mis "Pyramide" au pluriel : toute une série de concrétions, de forme et de taille diverses, émerge de l'eau près de la rive septentrionale. Parmi elles, un faux geyser, séquelle de recherches sur l'énergie géothermique, envoie en permanence un grand jet de vapeur : la capuchon rouillé du puits a sauté et une source chaude se déverse dans le lac.
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La couleur de l'eau change avec l'heure. |
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La route quitte le bord du lac bien avant le groupe de rochers, et il faut des jumelles pour voir la colonne de vapeur, sauf à suivre un petit chemin qui mène aux concrétions (09/01)
En 1860, quelques kilomètres en amont de Nixon, une bataille eut lieu entre des volontaires civils américains et les Païutes commandés par Winnemucca. L'hiver avait été mauvais : les indiens avaient faim, mais se méfiaient tellement des Américains qu'ils avaient refusé la nourriture que certains proposaient. Quelques indiens attaquèrent un relais du Pony Express. Selon une version de l'affaire, certains de ses occupants s'étaient emparés de deux femmes païutes et les gardaient prisonnières. Les indiens tuèrent cinq Américains et mirent le feu à la station, puis rentrèrent dans leur village au bord du lac. Le même jour, une ferme fut attaquée dans la direction opposée, et sept personnes tuées. Six mille Païutes et Bannocks étaient assemblés en conseil à Pyramid Lake. Quelques chefs essayaient de retenir les hommes d'engager des hostilités, mais la colère était grande. L'ardeur guerrière des jeunes hommes ne l'était pas moins : sporadiquement, fruits d'initiatives individuelles, de nouvelles attaques eurent lieu en des lieux isolés.
Lorsque les Américains eurent vent de ces attaques, imaginant le pire _c'est-à-dire une révolte généralisée, ils envoyèrent des messagers vers les communautés isolées et entreprirent de fortifier les villes avec les moyens du bord. Les va-t-en-guerre se mirent en campagne, résolus à une action punitive sévère et indiscriminée. Organisée en compagnies, mais sans formation militaire, la milice descendit vers Pyramid Lake en longeant la Truckee. En débouchant du canyon, les cent cinq Américains atteignirent un plan couvert d'armoise, au milieu duquel se dressait un bosquet de cotonniers. Alors qu'ils poursuivaient leur route vers les camps des Païutes, deux douzaines de guerriers apparurent soudain devant eux et les arrosèrent de flèches. Les Américains, réalisant soudain combien ils étaient exposés, retraitèrent vers le petit bois.
C'était une embuscade. Utilisant une vieille tactique, les Païutes s'étaient dissimulés dans les fourrés et avaient laissé passer la troupe. Maintenant, ils se levaient derrière les buissons d'armoise, sortaient du petit bois, ivres de rage et de sang. Pendant leur reflux désordonné vers le canyon, soixante seize Américains furent tués, et une vingtaine blessés ! Après cette cuisante défaite, pour rétablir un peu d'ordre, il fallut faire venir l'armée basée en Californie. Mais la guerre larvée dura plus d'un an, et le Pony Express dut interrompre son service pendant plusieurs mois.
L'un des cavaliers, Bob Haslam, accomplit un singulier exploit. Au début de ce qu'on appelé la "Guerre de Pyramid Lake", ou "Guerre des Païutes", malgré le danger latent, il était parti faire son étape comme si de rien n'était. Ne trouvant personne pour le relayer, il prit la place de son camarade prudent ou mort. Il chevaucha six cents kilomètres, de Friday's Station à Smith Creek, avec huit de repos entre l'aller et le retour, passant trente six heures en selle. La région n'a rien d'hospitalier, et la prouesse est entrée dans la légende.
Pyramid Lake, calme et serein, est certainement l'un des plus beaux endroits du Nevada. Lorsque le soleil baisse, l'eau prend la couleur du saphir, les collines deviennent plus rouges, et on comprend pourquoi les Païutes n'ont pas développé le tourisme dans leur réserve : il y a des choses devant lesquelles l'esprit de lucre peut céder quelque temps.
A chaque fois que l'on sort de la route publique pour s'approcher du lac, des panneaux indiquent qu'il faut un permis tribal, à se procurer à Nixon ou Sutcliffe. Mais il ne semble pas y avoir grand monde pour vérifier, si vous vous contentez de faire une photo.
S'il n'est pas trop tard dans la journée, ne faites pas demi-tour : rentrez à Reno par la piste carrossable, qui rejoint l'US 395 en Californie en contournant les Virginia Mountains, à l'ouest du lac. Le trajet est un peu plus long, mais beaucoup plus agréable.
Le site des Indiens Païutes : http://www.fpst.org/index.php
Temps minimum : depuis la Nv 447, 1/2 h.
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