
"Great Basin National Park" : lorsque on connaît un peu l'endroit, on s'attend à trouver un grand pan de désert, dont les pentes douces, couvertes d'armoise vert-de-gris, mènent vers des fonds plats dont le sel luit doucement au soleil. Distantes, des montagnes bleu sombre encadrent la vallée. Dans le piémont, quelques sources forment des mares où se rassemble la vie. Le courant qui s'en échappe, trop faible devant l'ardeur du soleil et la soif de la terre, se perd sur la déclivité, longtemps avant d'avoir atteint le bas de la pente. Voici la vision que l'on enregistre depuis la voiture, l'impression qui subsiste après qu'on a quitté la région.

La Snake Range vue de l'ouest. La vue est typique du Basin & Range (09/01)
Mais on ne fait pas enjamber les montagnes aux routes, et ce désert n'est que l'aspect le plus visible du Grand Bassin : le parc national est à l'opposé de cette description, et la majorité de ses 31 324 hectares, à la frontière de l'Utah, sont des terrains de montagne dans la Snake Range. La chaîne possède treize pics à plus de 3300 mètres, et le parc est centré autour de son point culminant, Wheeler Peak, 3970 mètres d'altitude.

La Snake Range, vue de l'est. C'est sur ce versant qu'on accède au parc (09/01)
Le Grand Bassin est bien trop étendu pour ressembler à une simple cuvette. Bombé dans sa partie centrale, il est longé, à l'est comme à l'ouest, par de hautes montagnes qui alimentent deux grandes masses d'eau, le Grand Lac Salé et Pyramid Lake, dont le bleu surprend dans cette aridité. Depuis le fond des vallées, on sent en regardant les montagnes les plus hautes que, là-haut, le paysage doit être tout autre : de l'herbe dans les prairies, des feuilles, des arbres, des torrents qui gargouillent, prêts à s'enfler au moindre orage... Ces paysages là aussi, font partie du Grand Bassin, et ce sont eux qu'on a voulu préserver dans le parc.
La pluie vient de l'ouest. Les quelques nuages dont l'eau ne s'est pas épanchée sur la Sierra Nevada se vident sur les montagnes les plus hautes. L'eau descend dans les bassins, s'évapore, et contribue à reformer des nuages dont l'eau ira s'abattre plus loin, sur d'autres chaînes, sur le bord élevé du Plateau du Colorado, ou sur les Rocheuses. Ainsi, l'altitude modifie considérablement le climat : on pêche la truite dans les torrents de l'Etat le plus sec des USA. L'hiver, dans la montagne, il gèle à pierre fendre. Il peut aussi bien y neiger en plein coeur de l'été.

Wheeler Peak, son glacier et ses névés (09/01)
A 624 km de Reno, 439 de Las Vegas, et 388 de Salt Lake City, le parc né 1986 de l'extension d'un Monument National fondé en 1922, pour préserver la grotte de Lehmann Caves, ne reçoit guère plus de 90 000 visiteurs par an.
Depuis l'entrée, une route goudronnée escalade la montagne jusqu'à 3000 mètres : mille mètres de dénivelé ! Au cas où vous auriez décidé de visiter l'Amérique en mobile home, sachez qu'elle est inutilisable pour des véhicules de plus de 8 mètres. De 500 pieds en 500 pieds (150 m), des panneaux marquent les changements d'altitude. La végétation change progressivement : l'armoise du piémont laisse place au pin pignon et au genévrier. Puis, plus verts, plus bas aussi, viennent mahogany et manzanita. Ils sont remplacés par les pins et les épicéas, mêlés d'aspens dans les endroits mieux irrigués. En altitude, les douglas puis les pins bristlecones occupent la terrain. Dans les combes, selon l'exposition et l'eau disponible, certaines espèces descendent très bas.
La route passe une hauteur, puis descend vers un parking, dans un bois de sapins et d'aspens.
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Mahogany et manzanita (06/91) |
Sapins et aspens (09/01) |
Un sentier de quelques kilomètres conduit vers Wheeler Peak, huit cents mètres plus haut. Il se divise en branches qui mènent à des lacs d'origine glaciaire, où continuent vers la forêt de bristlecones. La première partie est facile, mais l'altitude aidant _le point de départ est à plus de 3000 mètres, vous risquez d'avoir le souffle court et le coeur palpitant. C'est curieux : le mal des montagnes a les mêmes symptômes que le mal d'amour !
Après les bristlecones, le chemin devient plus pentu. Il mène au cirque de Wheeler Peak, où se trouve le dernier glacier du Basin and Range, un petit champ de glace qu'on suspecte de se prolonger sous un épais éboulis. Le glacier subsiste depuis la dernière glaciation, achevée il y a environ 12 000 ans, et se résorbe lentement, au fur et à mesure qu'augmente la température moyenne de la région.
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Les aspens ont pris leurs couleurs d'automne et leurs groupes jaunes enflamment des pans de montagne (09/01) |
Petit lac glaciaire (09/01) |
Le pin bristlecone est l'un des plus grands attraits du parc. Cet arbre ne pousse qu'entre 2800 et 3300 mètres. Sa longévité est extraordinaire : un sujet surnommé Prométhée, abattu en 1964, était vieux de 4950 ans. La plupart de ceux qui sont là ont entre deux et trois mille ans. Curieusement, ceux qui sont exposées aux plus dures conditions vivent le plus longtemps : à "basse" altitude, ils ne durent que de trois ou quatre siècles. Leur membres torturés, leur tronc pelé par l'érosion éolienne, montrent les tortures auxquelles ils sont soumis : terre pauvre, oxygène raréfiée, vent, glace, rayonnement brûlant du soleil... Il n'y a rien ici qui donne envie d'y vivre, mais le bristlecone en a fait son territoire, et il n'y a guère de concurrence. Sa résine est si dense qu'elle résiste au gel et le protège : on a trouvé des morceaux de bois mort vieux de 9000 ans en bon état de conservation.
Outre son corps dénudé, le bristlecone est facile à différencier d'autres conifères grâce à ses aiguilles disposées en goupillon. Pour consommer moins d'énergie, celles-ci ne se renouvellent en moyenne que tous les vingt-cinq ans : ici, survivre demande de l'astuce ! Le bristlecone croît aussi sur le bord occidental du Plateau du Colorado et dans les montagnes du Nevada et de Californie.
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Les pins bristlecone : celui ci-dessous a 3200 ans (09/01) |
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La faune ne paraît guère abondante et, sauf aux premières ou aux dernières heures du jour, vous avez peu de chances de rencontrer des animaux, sauf peut-être quelques corbeaux et des spermophiles : ce sont de minuscules écureuils vivant dans des terriers. Vous les verrez traverser les chemins devant vous, gros comme des souris, la queue relevée au dessus de leur dos. Cinq espèces de truites vivent dans les ruisseaux du Parc.
A l'époque glaciaire, le lac Bonneville occupait une grand partie de l'Utah. Il s'arrêtait à cinq kilomètres seulement des limites du parc. Lorsque, il y a 10 000 ans, le climat changea, les grands lacs reculèrent. Les espèces végétales, habituées à l'humidité et au froid, régressèrent progressivement en altitude. Dans les bassins, de nouvelles végétations venues du sud s'installèrent peu à peu, de plus en plus aptes à résister à la sécheresse. Aujourd'hui, chaque chaîne est comme une île au milieu d'un océan, et les espèces qui l'occupent continuent leur évolution à l'écart des sujets de même souche, isolés dans d'autres montagnes. C'est vrai des végétaux, mais aussi des poissons et de petits animaux, incapables de franchir de grandes distances dans un environnement hostile.
Au temps des grands lacs, l'acidité toujours renouvelée par le passage de l'eau à travers l'humus creusa dans le calcaire une petite grotte, longue de 400 mètres, où coulait un rivière. Le niveau des lacs baissa, la caverne se vida et la lente colonisation des concrétions commença. La beauté des colonnes, stalagmites, stalactites, festons conduit le gouvernement fédéral à protéger la caverne dans un monument national en 1922. Certaines concrétions, ici, ont même une forme que n'ont pu expliquer les savants, comme les coquilles aplaties de palourdes : on les nomme "boucliers".
Au sud du parc, un chemin réservé aux 4x4 mène à une arche ouverte dans le calcaire. Mieux vaut y aller le matin : elle est éclairée par le soleil.
La culture Fremont, contemporaine des Anasazis, vécut ici. Vers 1300, ces paléo-indiens furent remplacés par les Shoshones et les Païutes, mais on retrouve leurs traces sous forme de gravures rupestres, et juste au nord de Baker, les fondations d'un de leur village ont été dégagées, explorées _on a déjà trouvé plus de 4000 objets, puis comblées pour éviter leur destruction en attendant des fouilles archéologiques encore plus poussées. Mais les angles de leurs habitations, des maisons partie creusées dans le sol, partie murs et toit de branchages, ont été jalonnés, et on reconnaît très bien le plan du village. Cette bande vivait là il y a 800 ans. Elle cultivait le maïs, la courge et les haricots. On voit encore le lit d'un ruisseau, peut-être permanent à l'époque, grâce auquel ils irriguaient leurs champs.
On pense même qu'ils avaient quelques rudiments d'astronomie, car leur plus grande maison est orientée face au soleil levant, et les angles de la maison sont à l'endroit où frappe les rayons aux solstices d'été et d'hiver.
Le parc du Grand Bassin paraît loin de tout, mais il est sur la route traditionnelle de Salt Lake City à San Francisco, celle des diligences et du Pony Express. C'est l'une des plus belles du Nevada, malgré son surnom de "Route la plus désolée d'Amérique". Plutôt que l'Interstate 15 ou 80, prenez l'US 50, et gardez vous deux ou trois heures au moins pour un petit tour dans le parc du Grand Bassin.
Temps minimum : 1h. Pour aller jusqu'aux pins Bristlecone 3h. Pour aller jusqu'au glacier 5h.
Site officiel du parc : http://www.nps.gov/grba.
La carte du parc sur le site officiel.
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© et crédit photos : America dreamZ.
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