Le cinéma a fait connaître Fort Alamo au monde entier. Même sans le Septième Art, la bataille serait restée légendaire: elle est le symbole de la lutte pour la liberté et la démocratie, contre la dictature. Deux hommes, célèbres de leur vivant, y moururent : Davy Crockett et Jim Bowie. William Barrett Travis, à 26 ans, n'avait pas eu le temps de se faire un nom.
Dès 1787, la constitution des Etats-Unis stipule que la traite des Noirs s'arrêtera en 1820 : les constituants croient que, faute d’être alimenté, l'esclavage disparaîtra peu à peu. Mais il n’y a ni hommes, ni machines pour remplacer la main d’oeuvre servile, et la pénurie active la demande : le prix des esclaves augmente ! Frontalier de la Louisiane, quasi désert, sans surveillance, le Texas appartient au Mexique. Des pirates y importent des Noirs depuis les Caraïbes, puis des contrebandiers les font passer en Louisiane à travers les marais : James Bowie pratique ce métier quelques années. Mais les Etats-Unis font appliquer la loi, et notre homme se reconvertit dans le foncier. Les départs successifs des administrations française et espagnole ont laissé en Louisiane un flou cadastral : il établit de faux actes de vente et de propriété, puis revend les terres aux immigrants américains. Les propriétaires se manifestent. Les faux sont souvent bâclés. Les responsables du cadastre deviennent méfiants. De témoin en témoin, d'audience en audience, les procès traînent... Le faussaire étend son activité à l'Arkansas, mais le Texas, où tout est à faire, offre des possibilités plus alléchantes.

James Bowie
William Barrett Travis passe sa jeunesse en Alabama. A peine émancipé, il reprend un journal et consacre une partie de son temps à l'étude du droit, auprès du seul avocat de la région. Il ne publie le journal que lorsque ses quatre feuilles sont remplies : difficile de faire vivre une famille avec ça ! Homme de loi, ses affaires ne sont pas meilleures : endetté, voici l'avocat de 21 ans au banc des accusés, confronté à son ancien professeur, qui défend le plaignant et ridiculise son élève. L'Alabama n'a pas aboli la prison pour dette. D'accord avec son épouse, le jeune homme choisit l'exil : sa situation rétablie, il remboursera et viendra chercher sa famille. Tôt un matin, il charge quelques bagages sur son cheval et file vers le Texas.

William Barrett Travis. Son nom est une déformation de Travers, d'origine française.
David Crockett vient d'une famille pauvre. Peu doué pour les affaires, il a l'art de se rendre sympathique : très tôt, il entre en politique. D'abord député au parlement local, il devient représentant du Kentucky à Washington. Sa réputation de chasseur d'ours, son parler émaillé d'expressions populaires et de fautes, ont tôt fait de le rendre fameux. Un auteur prend son personnage pour modèle et crée une pièce dont le héros, vêtu de daim à franges, grand tueur d'ours, se proclame "mi-cheval, mi-alligator". La foule urbaine de la Côte Est, à qui manquait un héros véritablement américain, adule ce Nimrod Wildfire ! Le député du Kentucky, par contrecoup, devient lui-même objet de cette ferveur populaire : il est reçu dans les salons, dîne à la table du président... Sa renommée devient telle qu'un moment, il envisage d'être élu président lui-même.

Davy Crockett. Son ancêtre, Antoine de Crocketagne, né à Montauban, converti au protestantisme, s'exila après la révocation de l'Edit de Nantes et changea de nom. La génération suivante quitta l'Irlande pour l'Amérique
A l'ouest des Appalaches, la plupart des pionniers occupent des terres illégalement. N'importe quel nouveau venu peut les acheter au domaine public, puis évincer les squatters qui les ont défrichées. Depuis son arrivée à Washington, le député du Kentucky milite pour que les terres vierges soient libres, gratuites et leur propriété reconnue au premier occupant. L'argent des ventes de terrains alimente les caisses de l'Etat : le Congrès temporise. Davy revient à la charge à chaque nouvelle session. Son acharnement irrite le président Andrew Jackson, qui lance contre lui sa mécanique électorale : battu par son propre parti, Crockett part pour le Texas. Il n'y envisage pas une nouvelle carrière mais, comme un vacancier de la politique, s’en va reconnaître le pays et ses habitants. Trois destinées convergent vers Fort Alamo !
Indépendant depuis 1821, le Mexique s'est donné une constitution fédéraliste. Loin de la capitale, peuplé de quelques milliers d'habitants, l'immense territoire du Texas partage son administration avec la province voisine de Coahuila. Personne ne va s'y installer, et l'expansionnisme des Etats-Unis inquiète le gouvernement mexicain : pour occuper le terrain, il organise l'installation de colons étrangers. Faire allégeance au Mexique, certifier qu'on est bon citoyen et se convertir au catholicisme suffisent pour être naturalisé mexicain et recevoir des terres : pour beaucoup d'Américains, le plus difficile est de jurer qu'on est papiste ! Sous l'égide "d'empresarios", sortes de concessionnaires fonciers responsables du peuplement et des relations avec l'administration, pour 71 dollars (le prix d'un bon cheval), chaque famille reçoit 1770 hectares, et les impôts sont nettement plus bas que dans le reste du Mexique. Bowie a su tout de suite qu'il doit devenir empresario ! Pour obtenir une recommandation, il passe plusieurs mois à Bexar, l'actuelle San Antonio, alors capitale du territoire. Grand, fort, jovial, il parle peu et ne jure jamais : il se fait des amis et, bientôt, épouse la fille du vice-gouverneur.
D'abord installé à Anahuac, petit port au nord de la baie de Galveston, Travis a déménagé à San Felipe, capitale de la première colonie américaine. Ici, son métier d’avocat lui réussit. Honorable, considéré, il rembourse sa dette, mais, séducteur habile, oublie qu'il est marié et père de famille. Sans même s'être revus, les époux divorcent : sa femme gardera leur fille, et lui prendra leur fils.
Partout, des Américains quittent leur maison, laissant pour tout adieu cette inscription sur leur porte : G.T.T., Gone To Texas. Dès 1830, les trois quarts de la population texane est originaire des Etats-Unis : ces immigrants se nomment Texians, parfois Texicans. Les hispaniques s'appellent Tejanos. Beaucoup d'Américains pensent que ce territoire devrait faire partie de l'Union. Andrew Jackson sait qu'une annexion pure et simple envenimerait les relations avec l'Angleterre et la France : il essaie d'acheter. L'insistance des diplomates, la disproportion des populations, inquiètent soudain le gouvernement mexicain : il interdit l'entrée de nouveaux immigrants, annule les contrats en cours, les monopoles et rétablit les droits de douane.
En 1832, l'élection du général Antonio Lopez de Santa Anna apporte une lueur d'espoir : le nouveau président a fait campagne sur des idées fédéralistes... Mais, à peine installé, il centralise le pouvoir. Comme ils l'ont toujours fait chez eux, les Américains entendent s'organiser localement. Une bonne partie des Tejanos, attachée à la constitution fédéraliste, pense comme eux : Lorenzo de Zavala, héros de la révolution mexicaine, se joint aux forces texanes. Il sera le premier vice-président de la nouvelle république.

Antonio Lopez de Santa Anna. Né d'une famille créole, il fut un soldat courageux et un politicien retors, qui n'hésita jmais à changer de camp chaque fois que son intérêt le nécessitait (12/99)
Parmi la dizaine d'empresarios, américains ou mexicains, Stephen Austin, dont le père a fondé la première colonie, est le plus éminent. Pour lui, dès que la population sera suffisante, le Texas deviendra autonome au sein de la fédération mexicaine : il se rend à Mexico et demande la séparation de Coahuila. Le moment est mal choisi ! On le croit partisan du rattachement aux Etats-Unis, on l'incarcère : relâché dix-huit mois plus tard, il revient convaincu qu'il faut conquérir l'indépendance.
"La guerre est la seule possibilité", dit-il autour de lui.

A San Felipe, la statue de Stephen Austin (03/99)
L'agitation grandit ! Santa Anna envoie son beau-frère, le général Perfecto de Cos, à la tête de 500 hommes. Une centaine de soldats, envoyés chercher un canon prêté à la population de Gonzales pour se défendre contre les indiens, se heurtent aux habitants qui les attendent avec un drapeau où est écrit "Come and take it" (Venez le prendre) et utilisent l’arme contre eux : la révolution vient de commencer ! Le 11 octobre 1835, Cos entre sans combat dans Bexar. A proximité de la ville, l'ancienne mission San Antonio de Valero a servi de caserne à la Compania Volante de San José y Santiago del Alamo de Parras : on a pris l'habitude de l'appeler El Alamo. Cos entreprend de la fortifier.

Les murs nord et ouest de San Antonio de Valero, reconstruite par John Wayne (05/01)
Le même jour, Stephen Austin est élu commandant de l'Armée des Volontaires du Peuple. Il va assiéger Bexar. Des combats ont lieu, où Jim Bowie se distingue. Son courage est légendaire. Neuf ans plutôt, lors d'une dispute, une balle l’a blessé. Pendant sa convalescence, son frère lui forge un couteau de chasse dans une vieille lime, une lame de vingt-trois centimètres sur quatre de large, munie d’une garde pour protéger la main : avec ça à la ceinture, Jim pourra se défendre en toutes circonstances ! Quelques mois plus tard, à demi assommé, un poumon et une cuisse traversés par des balles, atteint de plusieurs coups d'épée, il tue un adversaire d'un coup au coeur de son grand couteau. La légende du Bowie Knife naît, celle du personnage en même temps.
L'homme est un chef né : pendant le siège, encerclé avec 92 hommes, il utilise sa position défensive pour repousser une troupe cinq fois plus nombreuse et lui prendre un canon. Le siège dure plus d'un mois. Les Texians reprennent la ville rue par rue : un peu plus de 300 hommes ont raison de 1300 ! Malgré l'arrivée de renforts, Cos se rend. Avant de partir, il fait détruire les fortifications de la mission.

Les restes de la voute symbolisent le souci du détail de John Wayne (03/99)
Une confusion sans bornes règne au niveau politique : certains sont pour le rattachement aux Etats-Unis, d'autres pour la fidélité au Mexique, si la constitution de 1824 est respectée. Une partie des Tejanos est loyaliste. Austin est envoyé demander une aide financière aux Etats-Unis : les véritables chefs font défaut. Le gouverneur Smith est remplacé par Robinson, puis, le 2 mars, lorsque l'indépendance est déclarée, un aventurier, David G. Burnett, est élu président provisoire.
Dans l'armée, c'est la même pagaille ! Depuis la victoire de Bexar, on croit la guerre gagnée. Plus aucun but commun ne fédère les volontaires. L'absence d'autorité supérieure ouvre la porte aux initiatives, et des officiers imaginent une expédition sur Matamoros, qu'approuvent les députés. Sam Houston, qui vient d'être nommé général en chef, et Smith la rejettent comme une folie. Composée de volontaires sans entraînement, sans uniformes, sans discipline, dont certains, après un temps de service, désertent et rentrent chez eux, l'armée tient par l'habitude, grâce à la personnalité de certains officiers, parce que les temps d'engagement ne sont pas terminés, et que personne n'a dit officiellement que la guerre est finie. Sam Houston, nommé le 4 novembre, remplacé à la mi-janvier par James Walker Fannin, se fait élire délégué à la Convention puis, en attendant que celle-ci se réunisse, part pour l'Oklahoma négocier la neutralité des Cherokees : il ne reviendra que le 29 février. L'assemblée déclare l'indépendance le 2 mars et rend son poste à Houston le 4.

Les Long Barracks et l'infirmerie (05/01)
Smith a envoyé Travis à Bexar, avec le grade de lieutenant-colonel, chef de la cavalerie texane. Celui-ci y arrive le 3 février, accompagné d'une trentaine d'hommes recrutés à grand peine. Bowie est là depuis quinze jours, avec trente volontaires : Houston l'a envoyé finir de démanteler les défenses de la ville. Joseph C. Neill, le chef du poste, occupe les éléments valides de sa garnison, composée de 80 convalescents, à reconstruire les fortifications ! Informé d'une maladie dans sa famille, il s'octroie une permission et remet le commandement au lieutenant-colonel. Il est très jeune, et beaucoup d'hommes décident qu'ils n'obéiront qu'à Bowie : après quelques disputes, les deux "colonels" décident de commander ensemble. Tous deux sont convaincus que Bexar est la clé du Texas et qu’elle peut être défendue : sans cet obstacle, l'armée mexicaine pourrait surprendre le gouvernement provisoire.
![]() |
![]() |
|
La véritable église, à San Antonio. A l'époque de la bataille, elle n'avait pas de fronton (12/99) |
Reconstruite à Brackettville, avec la palissade défendue par les Kentuckyans (03/99) |
Davy Crockett flâne, chasse, et passe la Red River à la mi-novembre 1835. A Nacogdoches, informé de l'agitation et de ses causes, il s'engage pour six mois. Ce qu'il a vu lui plait, et l'idée d'une nouvelle carrière politique commence à poindre. Il se fera connaître dans les bivouacs : en politique, avoir été au feu est un avantage. Il arrive le 8 février, avec une trentaine d'hommes. Quelques-uns l'accompagnent depuis le Kentucky; d'autres, attirés par son aura et quelques semaines d'aventure, l’ont rejoint en route. Ils sont affectés aux travaux de fortification. Le soir, le député déchu fait des concours avec un Ecossais : McGregor joue de la cornemuse et le chasseur d'ours du violon. Que le plus bruyant gagne ! C'est toujours la cornemuse, mais ces moments joyeux soutiennent le moral des hommes.

La Plaza, vue en enfilade depuis le mur nord. A gauche, les Long Barracks, en face, la grande entrée et les Low Barracks (03/99)
Portée par des cavaliers tejanos, la nouvelle fait l'effet d'une bombe : l'armée mexicaine a passé le Rio Grande, deux mois plus tôt que prévu ! Le Président Généralissime a fait traverser les hauts plateaux à six mille hommes en plein hiver. Mille autres arrivent par le sud ! Le voyage a été difficile : faim, froid, neige, rivières en crue... Des officiers corrompus gardent pour eux l’argent des rations. Quelques régiments ont connu le feu, mais beaucoup des soldats sont des bleus enrôlés de force. Commandée par le Président en personne, l'avant-garde est en vue de Bexar le 23 février. Au fur et à mesure qu'arrivent les régiments, ils encerclent la mission.
A l'est de la San Antonio River (la ville est à l'ouest), celle-ci est bâtie autour d’une longue cour, la Plaza, au grand axe orienté nord-sud. Face à la rivière, une longue muraille, où s'appuient des cabanes de pisé. Au nord, un mauvais mur, renforcé par des madriers et des épaisseurs de terre. A l'est, les Long Barracks : l'ancien couvent, bâtiment d'un étage, en occupe le centre. Au sud du couvent, quelques mètres en retrait, l'église est séparée de la Plaza par un muret. Cos en a fait enlever le toit, mais les Texians ont construit une plate-forme pour y mettre des canons. Au sud, les Low Barracks encadrent l'entrée principale, protégée par une redoute. Un court mur les relie au mur occidental. Un vide, comblé par une palissade et une avancée de fascines, les sépare de l'église. Une cour et un enclos séparent les Long Barracks des plaines. L’artillerie, hissée sur des terrasses, garnit chaque angle de la cour et le centre du mur nord. Un canon pointe à travers la palissade, un autre, derrière le muret de l'église, défend l'accès à ce refuge ultime. Dans la cour, une batterie couvre l'entrée principale. Pour faciliter un retrait en bon ordre, les assiégés ont percé des portes entre les pièces contiguës et tendu des peaux dans les embrasures, à la hauteur où l'on appuie un fusil, puis rempli le vide de terre : tout est prévu pour une résistance désespérée.

Le poste de commandement et les quartiers des officiers sont dans l'ancien couvent. Almeron Dickenson, capitaine d'artillerie, commande en second. Son épouse, Susannah, a refusé de partir. Comme cinq autres femmes et quelques enfants, elle est restée, avec leur fille de 15 mois, Angelina. Crockett et ses hommes sont probablement logés dans les Long Barracks et les cabanes du mur occidental. Bowie, atteint par la typhoïde, a été transporté dans les Low Barracks, près de la grande entrée. Il décline rapidement et transmet publiquement son commandement à Travis.

L'entrée et les Low Barracks (03/99)
Santa Anna envoie un émissaire : les insurgés doivent se rendre sans condition et remettre leur vie à sa discrétion; en cas de refus, il ne fera pas de quartier. William Barrett Travis s'assure que ses hommes se battront, puis répond par un coup de canon. Quelques minutes plus tard, le bombardement de Fort Alamo commence : il ne cessera que pour de brefs instants !
Le lendemain, une lettre part pour le Congrès :
Au Peuple du Texas et à tous les Américains dans le Monde
Je suis assiégé par un millier de Mexicains ou plus, sous les ordres de Santa Anna. J'ai soutenu un bombardement et une canonnade continuels depuis 24 heures et n'ai pas perdu un seul homme. L'ennemi a demandé notre reddition sans condition, sans quoi la garnison sera passée au fil de l'épée, si le fort est pris. J'ai répondu à la demande par un coup de canon, et notre drapeau bat toujours fièrement sur les murs. Jamais je ne me rendrai ni ne reculerai. Aussi, je vous demande, au nom de la Liberté, du patriotisme et de tout ce qui est cher au caractère américain, de venir à notre secours de toute urgence. L'ennemi reçoit des renforts chaque jour, et atteindra sans doute trois à quatre mille d'ici quatre à cinq jours. Si cet appel est négligé, je suis déterminé à me maintenir aussi longtemps que possible et à mourir comme un soldat qui jamais n'oublie ce qui est du à son honneur et à celui de son pays. La Victoire ou la Mort.
William Barrett Travis
Aucun des courriers, presque quotidiens, n'aura d'effet. James Butler Bonham, jeune avocat de 29 ans, part à deux reprises et revient chaque fois; Charles Despallier, 24 ans, venu de Louisiane, sort le 25 février et revient le 3 mars : ils mourront à l'Alamo. John William Smith, 44 ans, parti le 23 février, revenu le 1er mars, repart le 3, ramène 25 volontaires... Trop tard, le fort est tombé. D'autres encore ne reviendront pas, que leur mission dure trop longtemps ou qu'ils aient jugé la cause perdue : comment leur en vouloir ?

Le long du mur ouest, la rangée de bâtiments où étaient logés les Kentuckyans (05/01)
L'armée met 12 jours à se regrouper. Sous le feu, les hommes s'appliquent à fermer les brèches ouvertes par le bombardement. Longtemps, on peut traverser les lignes mexicaines. Le 1er mars, plusieurs Tejanos demandent à partir : leur famille est en ville. Dans la nuit du 2, vers 3 heures, une lueur d'espoir survient : 32 volontaires arrivent de Gonzales. Parmi eux, un adolescent de 15 ans a demandé à remplacer son père, qui a neuf enfants à charge : comme ses trente et un compagnons, William P. King mourra lors de l'assaut. Avec eux, Albert Martin, 28 ans, envoyé porter une dépêche, avait quitté le fort le 24 février. Ce renfort requinque le moral des assiégés, mais on attend toujours Fannin et ses 400 soldats : l'indécision, le manque d'énergie de leur chef, les empêche de quitter Goliad. Ils y seront assassinés un mois plus tard.
Le 5 mars, une accalmie dans le bombardement permet de rassembler les hommes sur la Plaza. Fannin ne viendra pas : si certains veulent sauver leur vie, ils sont libres. La légende dit que Travis traça une ligne sur le sol de la pointe de son sabre, et invita ceux qui restaient à la franchir. Peut-être est-ce ce jour là qu'un Français d'une cinquantaine d'années, Louis Rose, ancien soldat de l'Empire, quitta les assiégés, seul à l'avoir fait au su de tous. Il avait participé aux sorties pour ralentir l'encerclement, ne manquait probablement pas de courage mais, peut-être plus expérimenté, jugeait la situation désespérée.
Le même jour, le Généralissimme donne ses ordres écrits. A minuit, 1200 soldats s'approchent discrètement des murs et s'arrêtent à portée de fusil. Grelottants dans le froid de cette nuit de mars, ils s'allongent et essaient de dormir en attendant l'attaque. En réserve, 400 autres attendent plus loin. Trois cent lanciers sont prêts à rattraper fuyards et déserteurs.
![]() |
![]() |
|
San Antonio, 6 mars 1999 : comme chaque année, vêtus en soldats mexicains, des bénévoles commémorent la bataille (03/99) |
Au musée de la bataille de la San Jacinto, l'uniforme du colonel Juan Morales (03/99) |
Un peu après cinq heures, les clairons sonnent l'assaut. Deux cent, trois cents mètres à courir pour être sous les remparts. Les Mexicains s’élancent en hurlant la gloire du Mexique et de leur président. Pendant que les premiers bataillons chargent à découvert, la musique joue "El Deguello", l'Egorgement, le chant de mort qui signifie "Pas de quartier". Les Texians se sont laissés surprendre. Les trois sentinelles, fatiguées par le travail du jour, la tension nerveuse et les heures de veille, se sont assoupies. C'est l'officier de service, venu faire sa ronde, qui donne l'alarme.
Travis, déjà en uniforme, crie ses ordres. Sur le bastion du mur nord, il se penche, tire sur l'ennemi massé sous le rempart, reçoit une balle en plein front, bascule sur un canon. Peut-être, parmi les défenseurs, est-il le premier mort...

La rampe et la plate-forme de la batterie centrale du mur nord (05/01)
Chargés à mitraille, les canons dévastent les compagnies en marche. Au pied des murs, les Mexicains valides sont pris entre les tirs du fort et ceux de leurs camarades. Des soldats escaladent les madriers du mur nord : chassées de Bexar trois mois plus tôt, les troupes de Cos entrent dans la cour les premières. Le gros canon de l'angle sud-ouest est pris, retourné contre les Texans qui se battent pied à pied dans la cour. Malgré les murs, malgré la détermination des défenseurs qui luttent à un contre cinq, vingt minutes après l'assaut, la Plaza est investie. Le combat continue dans les bâtiments. Les assaillants font sauter les barrages de terre au canon. Une salve de mousqueterie abat ce qu'il reste de vif. Les baïonnettes achèvent le massacre. Jim Bowie est tué dans son lit : épuisé par la maladie, il n'a pas pu se battre ! Quelques dizaines de Texans sautent les murs. Rattrapés par les lanciers, percés de coups, ils vendent chèrement leur vie. L'un d'eux, Henry Warnell, parvient à s'échapper : il mourra trois mois plus tard des suites de ses blessures.
Les assiégés sont morts, mais les soldats mexicains continuent de tirer, sur les cadavres, sur leurs propres camarades, dans la demi obscurité du jour qui point. Leurs officiers ne peuvent les arrêter. Le clairon sonne le cessez-le-feu. Santa Anna lui-même monte sur un mur d'enceinte, bien en vue : peine perdue ! Enfin, au bout d'une heure, l'excitation retombe. Les coups de feu cessent... Les cris s'estompent... Chacun reprend ses esprits.
Crockett est mort, peut-être parmi les derniers, on ne sait où ni comment. Susannah Dickenson dira avoir reconnu son cadavre, au milieu d'autres, en quittant l'église où elle était dissimulée : "Ses joues étaient encore rouges...". Fidèles aux ordres du dictateur, les Mexicains n'ont pas fait de quartier : si, à la fin, quelques hommes ont voulu se rendre, on les a exécuté sur place, et on a achevé les blessés. On ne laisse la vie qu'aux femmes, aux enfants et à un esclave noir.
Santa Anna interroge ces rescapés un par un. Il octroie à chacun une couverture et deux pièces de monnaie. Il fait donner un cheval à Susannah Dickenson, avec un message pour les Texans révoltés : si d'autres batailles ont lieu, il ne fera pas plus quartier qu'ici !
Sam Houston vient seulement de prendre son commandement. Le 7 mars, malgré tous les courriers d'appel au secours, il doute encore que les Mexicains soient déjà à Bexar. Il arrive à Gonzales le 11 : depuis plusieurs jours, on n'entend plus la canonnade mais personne n'ose imaginer la vérité. Le soir même, deux Tejanos apportent la nouvelle : pour que ses troupes ne se débandent pas, Houston les fait arrêter au motif d'espionnage. Le lendemain, l'arrivée de Susannah Dickenson apporte confirmation de la défaite. La nouvelle se répand aux Etats-Unis comme le feu dans une traînée de poudre.

Samuel Houston, une vingtaine d'années après la bataille. Ami des Cherokees qui l'avaient adopté, ancien gouverneur du Tennessee, il devint le premier président de la République du Texas, où il avait émigré après avoir rossé un collègue parlementaire à coups de canne (12/99)
Crockett avait 49 ans, Bowie 40, Travis 26. Avec eux, environ 240 hommes sont morts, parmi eux des adolescents de 15 et 16 ans. Ils ont tué plus de deux cents soldats mexicains, et en ont blessé quatre cents, dont beaucoup mouront de leurs blessures. Santa Anna fait incinérer les corps des rebelles sur place. Trois semaines plus tard, il fait massacrer 400 prisonniers désarmés à Goliad. Trois semaines encore, et l'armée texane reconstituée gagne la bataille de la San Jacinto et capture le dictateur. Sam Houston a emmené ses hommes au combat aux cris de "Souvenez-vous de l'Alamo ! Souvenez-vous de Goliad !"
L'obstination des assiégés, la perte de ces deux cents quarante hommes furent-elle utiles à l'indépendance ? Au plan militaire, probablement pas : Santa Anna aurait pu les immobiliser avec un régiment et quelques canons, continuer sa route et arrêter le gouvernement provisoire. Mais la résistance et le massacre de Fort Alamo mobilisèrent les Américains : ils vinrent rejoindre l'armée texane de tous les Etats-Unis. Près de deux siècles après, la bataille marque toujours la mémoire collective.
Les occupants américains du Texas, largement majoritaires, veulent l'indépendance. Le territoire appartient au Mexique dont le président, le général Santa Anna, n'entend pas voir reculer les frontières de son pays. Avec plusieurs milliers d'hommes, il assiège une ancienne mission fortifiée, où se sont barricadés des volontaires américains en nombre dix fois inférieur, déterminés à résister jusqu'à la mort.
Temps minimum : 3/4 heure
CARTES ET GUIDES : cliquer ICI.
© et crédit photos : America dreamZ.