Au pied du versant escarpé des Wasatch, le désert apparaît entre les feuillages. Ce miroitement bleu, vers le nord, qui rompt l'étendue jaune, c'est le Grand Lac Salé. Brigham Young, malade depuis plusieurs jours, voyage dans un chariot. Il est trop faible pour se lever : pour qu'il puisse voir, on tourne la voiture.
- "C'est l'endroit, dit-il. Continuons !".
Malgré la maladie, il a une bouffée de joie silencieuse : il a trouvé ce qu'il cherchait ! Après 15 ans d'avancées vers l'Ouest rythmées par les persécutions, après le meurtre du Prophète, après 18 mois d'errance, les Mormons sont arrivés en un lieu que personne ne leur contestera, qu'aucun humain ne revendique. Ici, il n'y a que le désert, et quelques rares Indiens de passage, avec qui il faudra composer.
Peut-être Brigham Young est-il le seul à savoir que l'objectif est là : il a laissé croire aux autres que les Saints vont s'installer en Californie, ou dans l'Oregon. Mais les expériences presque identiques de Kirtland, de Far West et de Nauvoo lui disent que s'ils ont des voisins, les rivalités naîtront et, comme d'habitude, les Saints seront évincés. Ici, la terre est à prendre et personne n'en veut. Il faudra défricher, irriguer, semer, bâtir, recommencer parfois, mais les Saints seront enfin chez eux.
Le lendemain, 24 juillet 1847, Young et les 138 hommes, 3 femmes et 2 enfants qui composent son groupe arrivent dans la vallée du Lac Salé. L'avant-garde, conduite par Orson Pratt et Erastus Snow, est arrivée deux jours plus tôt. Ils ont déjà défriché et ensemencé deux hectares et demi, sans prendre le temps de se reposer, malgré les fatigues de près de 4 mois de voyage dans l'inconnu. Pour que le soc parvienne à briser la terre, il a fallu barrer un ruisseau et détremper le sol. Parmi ceux qui arrivent, avant même d'avoir pris quelque nourriture, l'un se met à planter : la foi des Saints est grande !
![]() |
Brigham Young |
Ils la doivent à Joseph Smith, né quatrième enfant d'une famille pauvre, en 1805. De son grand-père et de son père, il a appris l'affabulation, et les limites où celle-ci se transforme en escroquerie. Dès son adolescence, Joe voit des trésors en lisant dans des pierres soi-disant magiques. Bien sur, on ne les trouve jamais... Mais si personne ne parvient à s'en emparer, c'est qu'on a été trompé par les forces du Mal, ou bien que Dieu en a refusé l'accès ! Le jeune homme n'a pas lu la Bible, n'est ni mystique, ni même religieux, mais sait se servir des forces surnaturelles quand il en a besoin.
A 22 ans, il déterre une Bible d'or, que seul il a le droit de voir. Tout autre en mourrait probablement. Quelques sceptiques osent mettre sa parole en doute et demandent à voir : après un essai avorté du fait même de Joe, ils n'insistent pas. Et si il disait vrai ? S'il était vraiment inspiré ? Nourris des deux Testaments et de la puissance de Dieu, une crainte superstitieuse les empêche d'agir.
Le manuscrit est écrit en caractères archaïques et secrets mais avec lui, dans le sarcophage, il y avait des lunettes sacrées. Sous la conduite de l'ange Moroni, dont il reçoit régulièrement la visite, Joseph déchiffre les Ecritures. Il a attendu quatre ans après la découverte, et aussi qu'un voisin accepte de payer la traduction. Caché derrière une tenture qui dissimule le manuscrit au regard des mortels, il décrypte pendant qu'un comparse note. Les débuts sont pénibles. La traduction est lente. Puis, dans sa tête, l'histoire se constitue. Il s'accoutume à l'emploi du style biblique : le Livre de Mormon, qualifié de Troisième Testament, paraît en 1830. L'impression des 5000 exemplaires coûte 3000 dollars, le prix d'une maison. Une révélation fixe le prix de vente à 1.25 dollar, un montant qui rebute beaucoup de monde. Mais les exemplaires vendus font quelques nouveaux adeptes : parmi eux, plusieurs anciens pasteurs d'autres Eglises, véritables professionnels de la religion, rejoignent les Mormons.
Les Indiens sont les descendants des 10 tribus perdues d'Israël, raconte le Livre. Le temps et les guerres tribales les ont séparés, et ils ont dégénéré. Avant que les meilleurs d'entre eux ne disparaissent avec leurs connaissances, l'un des derniers descendants a enterré le compte-rendu de leur histoire : c'est ce qu'ont permis de traduire les lunettes mystiques.
Dès 1829, avant même la publication du Livre, le Prophète baptise Oliver Cowdery. Celui-ci le baptise en retour. De par la loi, la procédure suffit officiellement à fonder la nouvelle Eglise. Ils baptisent d'autres adeptes, parmi lesquels la famille de Joe... Dans un pays catholique, l'hérésie ou la bouffonnerie serait aussitôt dénoncée, ce baptême serait absurde et sans valeur. Dans l'Amérique protestante du début du XIXme siècle, où nombre sont venus pratiquer librement la religion de leur choix, c'est un acte légal, normal, presque courant.
Joseph Smith est déjà contesté. Opposition religieuse, bien sur, accusations de charlatanisme, mais aussi colère des familles dont un membre a rejoint l'église mormone et la finance au détriment de son épouse et ses enfants. Comme tous les Américains en quête d'indépendance, Joe décide d'entraîner ses fidèles vers l'Ouest. Mais d'abord, il organise l'Eglise : douze Apôtres et soixante-dix Disciples en formeront la structure. Les plus ambitieux et les plus capables sont envoyés prêcher dans l'Est. Ils partent sans argent : il n'y en a pas ! Ils mendieront s'il le faut. A eux le rôle de faire grandir l'Eglise... Et là où ils sont, ils ne manifestent pas d'opposition à la parole que Dieu envoie par la bouche du Prophète.
Celui-ci est à la fois un politique et un administrateur remarquable. Son autorité lui vient des révélations que lui envoie le Seigneur, et qu'il transmet aux fidèles. S'il sent une opposition chez l'un d'eux, une nouvelle révélation vient rapidement mettre au pas le contestataire. Mais en même temps, il sait percevoir l'opinion générale, et évite de la brusquer. Les règles édictées sont bien suivies, et la petite collectivité se développe dans la prospérité et l'harmonie, sur fond de mise en commun des richesses : tous les biens appartiennent à l'Eglise. Elle confie à chacun, qui en est redevable, ce dont sa famille a besoin pour vivre.
Une révélation met Joseph et sa famille à l'abri du travail : les fidèles devront pourvoir à leurs besoins, afin qu'il se consacre pleinement à l'Eglise. Mais cette situation ne dure pas, et il sera obligé d'exercer plusieurs métiers au cours de sa vie. Il n'y excelle jamais ! Sa vocation est d'être un chef religieux : s'il passe parfois avant d'autres membres de l'Eglise, jamais il ne passe avant le bien de la communauté.
Au début de 1831, les Saints s'installent dans un village nommé Kirtland, dans l'Ohio. Quelques mois plus tard, une nouvelle colonie, Far-West, est fondée près d'Independance, au Missouri. Les Mormons expriment souvent qu'un jour, les richesses de leurs voisins, que d'un terme biblique ils nomment "Gentils", leur appartiendront. La réalité est plus dure : ils doivent acheter les terres dont ils ont besoin, et s'en passent lorsqu'ils n'ont pas d'argent. Les Gentils, eux, entendent qu'on a l'intention de les leur voler ! Chaque fois qu'une ferme est à vendre, ce sentiment se renforce : les intrus sans le sou n'achètent pas, mais continuent de prétendre qu'un jour le Missouri tout entier sera à eux !
Grâce à l'activité des missionnaires, de nouveaux adeptes viennent rejoindre la colonie. Certains sont fortunés : tous doivent remettre leurs biens à l'Eglise. Jamais le Prophète ni ses successeurs ne cesseront d'envoyer de plus en plus loin les membres les plus efficaces de l'Eglise. Aujourd'hui encore, les jeunes gens partent à leurs propres frais pour essayer de transmettre leur religion dans toutes les parties du Monde.
En quelques années, cette société qui grandit à l'écart des autres Américains déclenche parmi les "Gentils" des réactions hostiles. Les persécutions commencent le 25 mars 1832 : Joseph Smith est enduit de goudron. Il passe toute la nuit à se nettoyer, mais prêche le lendemain, alors que l'Apôtre Rigdon, qui a subi la même nuit le goudron et les plumes, en reste malade plusieurs jours. Que le Prophète croit ou non à sa doctrine, il est le premier à y adhérer : renoncer maintenant serait tout perdre. Malgré l'hostilité sans cesse grandissante, le 23 juillet 1833, les Saints, toujours animés par une foi sans faille, poussés par l'inflexible Joseph, commencent la construction du Temple de Kirtland, une bâtisse de pierre qui coûtera 40 000 dollars. En avril 1834, la secte prend le nom d'Eglise du Christ des Saints des Derniers Jours.
L'argent manque ! Jamais à court d'idées, Joe trouve le moyen idéal pour résoudre les problèmes financiers de l'Eglise : il crée une banque et bat monnaie. Au XIXme siècle, la chose est courante aux Etats-Unis : les banques impriment elle mêmes les billets. Mais la " Société Bancaire de Sécurité de l'Ohio " est appuyée sur un capital insuffisant, parfois même fictif. Les billets sont imprimés, lorsqu'on apprend que l'administration interdit la Banque ! Smith s'en sort par une pirouette : un coup de tampon sur chaque billet et la banque devient " Société Anti-Bancaire de Sécurité de l'Ohio ".
Le Prophète affirme :
- " C'est la Banque de Dieu ! Elle ne peut faire faillite ! "
Mais le marché gouverne : les billets ne s'échangent bientôt plus qu'au huitième de leur valeur nominale.
Le respect de la liberté de conscience rend l'opinion dans les Etats de l'Est plutôt favorable aux Mormons. Leurs voisins de l'Ouest ne les aiment guère et s'en méfient. Au Missouri, la pression des "Gentils" augmente. A Kirtland, que le travail, l'économie et une bonne administration transforment peu à peu en une cité prospère, cela ne va guère mieux. En 1838, les Saints forment une milice secrète, les Danites. On en vient aux mains, puis aux armes à feu. A la fin de l'année, alors que les hostilités armées cessent, l'organisation des Danites subsiste : on les retrouvera à Nauvoo, puis dans l'Utah.
Far West est abandonnée. Fin 1838, le Missouri ne compte pratiquement plus aucun Saint. Joe a été arrêté et condamné à mort par une cour martiale, mais on n'a trouvé personne pour exécuter la sentence.
Les Mormons traversent le Mississippi d'ouest en est et se réfugient dans l'Illinois, à la hauteur de Keokuk. Ils achètent deux ou trois fermes et se remettent à construire : la ville s'appellera Nauvoo. Les persécutions provoquent des conversions : de nouveaux adeptes, venus de l'Est et d'Europe, viennent s'installer à Nauvoo ! La population du comté est bientôt multipliée par vingt. Kirtland subsiste comme base, mais nombreux sont ceux qui rejoignent la communauté au bord du fleuve. Brigham Young, charpentier de l'Etat de New York, est arrivé Kirtland avec ses deux filles fin 1832, après la mort de sa femme. L'Eglise compte encore peu de membres : il est rapidement promu Ancien. C'est un homme de peu de mots, mais lorsqu'il faut décider ou agir, il le fait, vite, avec efficacité, parfois brutalité. Il est bientôt Apôtre et part pour l'Angleterre avec Heber Kimball, Orson Hyde et trois autres : en un an, ils baptisent 9000 personnes. L'Angleterre est en pleine révolution industrielle. Le sort des ouvriers n'est guère enviable : en 7 ans, 4750 nouveaux adeptes quittent le pays. En 1842, la capitale mormone a 12000 habitants. Brigham Young ne conteste jamais l'autorité du Prophète : en mars 1839, il est troisième Apôtre et remplace Smith lorsqu'il s'absente.
Le fort tempérament de Joseph Smith ne s'exerce pas que dans la conduite de ses semblables, la lutte au corps à corps et les beuveries sporadiques : il a déjà recueilli une jeune femme seule, qu'il fait passer pour sa nièce. Le scandale l'oblige à la renvoyer. Dans la Bible, il a lu que, dans l'Antiquité, la polygamie était une chose courante. Mais l'opinion est si manifestement contre qu'une révélation du Seigneur ne suffirait pas pour en répandre la pratique. Il mettra huit ans à imaginer une doctrine : le Mariage Céleste. Cette pratique n'a de céleste que le nom. Elle consiste à convaincre la femme convoitée par tous les moyens, et à consommer sans attendre. Le Mariage Céleste reste secret, car la nouvelle épouse est parfois déjà celle d'un autre homme ! La première cérémonie a lieu le 5 avril 1841. Le lendemain, le Prophète pose la première pierre du Temple de Nauvoo. Deux nouveaux Mariages Célestes auront lieu dans les quatre mois qui suivent.
Joe ne veut pas rester seul polygame : il cherche des appuis, d'abord parmi ses frères, puis les Apôtres. Tous, d'abord, sont choqués, pour des raisons politiques comme dans leurs croyances : la pratique est si opposée à l'enseignement du christianisme ! Ce n'est qu'en 1843 que le Prophète arrive à convaincre la majorité des Apôtres. Il leur déclare qu'en n'adhérant pas à la polygamie, ils repoussent l'avènement du Royaume de Dieu sur Terre. Alors, chacun s'oblige à prendre des Epouses Célestes, à une cadence plus ou moins élevée selon son goût et sa conviction. Le Mariage Céleste est devenu officiel, mais reste secret : il ne faut pas donner d'armes aux ennemis des Mormons !
Enfin une bonne révélation ! Le mariage classique, valide sur Terre, est automatiquement dissous après la mort. Et si l'on ne se marie pas selon le rite mormon, on redeviendra célibataire au Royaume des Cieux. Ceux qui auront contracté le Mariage Céleste, par contre, seront des dieux après la mort et se prolongeront éternellement. Tout et tous leur seront soumis. Cependant, pour éviter des troubles, la révélation ne reste connue que d'un petit nombre.
Joseph Smith, véritable dictateur, président de l'Eglise, chef de la police, lieutenant-général de la milice (personne, depuis Washington, n'avait porté ce titre), devient mégalomane et se prend à penser qu'il pourrait être élu président des Etats-Unis. Alors que l'hostilité des "Gentils" monte à nouveau, alors que les rivalités internes grandissent, il envoie ses meilleurs Apôtres recueillir l'opinion des populations de l'Est et préparer sa campagne. En parallèle, il a officiellement demandé que Nauvoo devienne un territoire indépendant. Avec l'assentiment du Congrès, un Etat mormon pourrait ainsi voir le jour, dès que la population du Territoire aurait atteint 50 000 habitants. En février 1844, les lois de l'Illinois sont même abrogées dans la ville, par décision unilatérale du gouvernement mormon.
Les Saints font l'unanimité contre eux-mêmes : la presse, l'opinion, les milices... De plus, ils servent de boucs émissaires aux malfaiteurs et sont systématiquement accusés, bien qu'ils ne soient probablement pas plus souvent coupables que d'autres. Seuls les procès semblent conserver un semblant d'impartialité, grâce à la forme de la loi. La polygamie divise leur communauté : fait extraordinaire, un journal de Nauvoo accuse le Prophète ! Celui-ci attaque au tribunal, gagne et use de son autorité de shérif pour détruire l'imprimerie du journal félon. C'est ce qu'il ne fallait pas faire : aux Etats-Unis, on n'attente pas impunément à la liberté de la presse !
Sommé de se rendre, Smith se retranche, puis traverse le Mississippi pour fuir, mais comprend que sa réputation auprès des Saints ne supporterait pas une fuite honteuse. Il revient et se rend aux autorités. Il est incarcéré à Carthage avec son frère Hyrum : une émeute de "Gentils" armés de fusils et déguisés en Indiens met brutalement fin à leurs jours le 27 juin 1844.
Joseph Smith avait 39 ans et pas de successeur désigné : les luttes politiques commencent. Les révélations se succèdent chez les prétendants. Brigham Young réussit à faire confirmer les 12 Apôtres dans leur autorité temporelle, puis fait admettre qu'il ne peut y avoir qu'un prophète et coupe court aux révélations intempestives.
Quelques mois plus tard, la législature de l'Illinois rapporte la charte de Nauvoo. Les Saints comprennent que, de nouveau, la seule solution est de partir. Oregon et Californie sont dans toutes les bouches : le Prophète y avait même envoyé des éclaireurs. On va partir ! Mais la foi reste entière, et le 24 mai 1845, alors que le départ est déjà décidé, on pose la dernière pierre du Temple. Il ne sera consacré que près d'un an plus tard, en pleine émigration.
En 1849, une nouvelle secte arrive à Nauvoo. Des Français, enthousiasmés par le livre d'Etienne Cabet , le "Voyage en Icarie", ont essayé de fonder une société idéale au Texas. Ce premier essai a échoué : la terre était stérile. Sous la conduite de Cabet, qui vient d'arriver avec d'autres immigrants, ces premiers socialistes font une nouvelle tentative. Ils transforment le Temple en école, bâtissent, plantent... Mais bientôt, des dissensions scindent le groupe. Cabet lui-même, suivi d'une partie des Icariens, part s'installer à Saint Louis. L'expérience s'arrête en 1860, mais de ces Français subsiste le premier vignoble de l'Illinois. Le Temple est toujours visible, ainsi que la Maison de Nauvoo, un hôtel établi pour accueillir les visiteurs de marque. Dans les fondations du Temple sont scellées les pages manuscrites du Livre de Mormon.
Pour les 15 000 émigrants, l'exode sera rude. Pour se procurer l'équipement nécessaire à un long voyage et une nouvelle installation, il a fallu vendre les terrains et les biens : ils y consacrent l'hiver 1845-46. Les "Gentils" pressent. Les bacs ne passent que 40 à 50 chariots par jour et comme certains semblent traîner, les persécutions reprennent brutalement. Ceux qui ont traversé campent sur la rive droite du Mississippi : l'hiver est long et froid, dans les tentes et les abris de fortune, et on n'a pas à manger tous les jours. Enfin, le 1er mars 1846, la première colonne s'ébranle. Freinée par la boue, la pluie et certains jours la neige, elle met près de deux mois pour faire 250 kilomètres : moins de cinq kilomètres par jour ! Deux semaines plus tard, dans un endroit propice au repos et à l'agriculture, elle fonde un établissement provisoire, le Mont Pisgah, et ensemence des champs dont ceux qui viennent derrière récolteront la moisson. Enfin, à la mi-juin, ceux qui ne sont pas restés à Mont Pisgah atteignent le Missouri à Council Bluffs. Là, on attendra les retardataires. Répartis entre Mont Pisgah et Council Bluffs, les quinze mille émigrants s'organisent pour passer un hiver sombre dans de mauvaises cabanes. Dans les marécages au bord du Missouri, beaucoup meurent du paludisme. Lorsque survient le dégel, Heber Kimball part en avant-garde, suivi à deux jours par Young et 143 compagnons. Pour ne pas se mélanger aux "Gentils" en route pour l'Oregon, qui longent la rive sud de la Platte, les Saints ouvrent une piste sur la rive nord. Le temps est bien plus favorable qu'à l'est du Missouri et, deux mois plus tard, ils atteignent Fort Laramie, à 900 km de leur point de départ. La piste traverse la Platte du Nord où se trouve l'actuelle Casper : ils construisent un bac, quelques planches fixées sur des troncs de cotonnier, et font traverser les "Gentils", en échange de marchandises. Puis eux-mêmes traversent. Ils laissent derrière eux quelques hommes pour manœuvrer l'embarcation et constituer aux frais des émigrants américains une réserve de provisions pour ceux qui viennent derrière.
Puis c'est la Green River, Fort Bridger, la traversée difficile des montagnes Wasatch, où aucune piste sérieuse n'existe pour conduire les chariots là où va Brigham Young. Engin, c'est la vue depuis les montagnes sur l'étendue bleue du Lac Salé, l'immensité jaune et plate du désert.
En arrivant dans la vallée, l'épouse de Lorenzo Snow déclare que, malgré la fatigue, elle aimerait mieux faire encore 1000 miles que de rester dans un lieu aussi désolé. Moins de deux semaines plus tard, Brigham Young, jaloux d'indépendance à l'égal du Prophète, écrit au Président James Polk que les Mormons revendiqueront au nom des Etats-Unis un nouveau territoire limité à l'est et à l'ouest par les crêtes des Rocheuses et de le Sierra Nevada, au sud par la frontière du Mexique, au nord par celle des possessions anglaises.

Le Temple de Salt Lake City. A gauche, le dôme du Tabernacle. Cette très vieille photo est antérieure à 1911
En mars 1848, quatre cents maisons sont déjà construites à Salt Lake City. Elles sont infestées de punaises et de souris, et l'eau passe à travers les toits de terre. Les réserves de nourriture, de vêtements, de chaussures sont insuffisantes : le grain manque dès la fin de l'hiver. Les pionniers sont réduit à manger ce qu'ils trouvent, jusqu'aux chardons. La chasse, parfois, apportent quelques protéines. Ceux qui ont des peaux brutes les font bouillir, et en tirent un brouet gélatineux qui paraît un régal lorsqu'on manque de viande depuis des semaines !
L'hiver se retire. Les champs verdissent entre les mottes. Les tiges montent, les fleurs laissent la place aux épis lorsque, en mai, apparaissent les sauterelles. Elles ne font pas, comme dans certains films, un nuage qui masque le ciel. Celles-ci sautent, grimpent le long des tiges, les coupent sous l'épi qu'elles dégustent à terre. Longues pattes, pas d'ailes, corselet et gros ventre mou : elles ressemblent à nos éphippigères de nos prairies, ces gros insectes verts que nous appelons à tort criquets. Et elles sont noires ! Attirées par la riche végétation des champs, elles ont abandonné l'armoise du désert pour le blé succulent : leur population, répartie d'habitude sur des kilomètres et des kilomètres carrés, se trouve soudain concentrée sur quelques hectares !
Pendant des semaines, les colons vont tenter à les empêcher de détruite leurs récoltes vitales. De l'aube au crépuscule, les enfants parcourent les champs : chacun d'un côté tient l'extrémité d'une corde tendue au ras des plantes, pour agiter les épis et faire tomber les bestioles. Heureusement, les sauterelles dorment et laissent un répit la nuit ! Mais elles sont si nombreuses, acharnées que le désespoir monte, au fur et à mesure que les grains mûrissent. Et puis c'est le miracle ! Un immense vol de mouettes s'abat sur les insectes. Les oiseaux se gorgent à vomir et retournent se repaître : en quelques jours, tout est dévoré. Les mouettes s'en vont. La récolte est sauvée : elle sera plus belle encore qu'espéré ! L'année suivante, les sauterelles reviennent : les mouettes sont là le même jour ! Depuis, le goéland est l'un des emblèmes de l'Utah.
De nouvelles caravanes arrivent. A la fin de l'année 1848, Salt Lake City a 5000 habitants. Cette année là encore, c'est trop pour les ressources locales : pour lutter contre la faim, l'hiver suivant, on mangera du loup, du renard, du corbeau, du vautour... L'année suivante, inlassables, les Mormons fondent l'Université de l'Utah.
CARTES ET GUIDES : cliquer ICI.
LIVRES (pour en savoir plus, cliquer sur un titre) :
Histoire des Américains, Daniel Boorstin.
Les Mormons, Léon Lemonnier.
Brigham Young (Brigham Young: frontiersman). 1940 de Henry Hathaway.
avec Tyrone Power
© et crédit photos : America dreamZ.