La fin du XVme siècle et le début du XVIme sont l'époque des grandes découvertes. En 1492, Christophe Colomb arrive à la Havane. Vasco de Gama franchit le Cap de Bonne Espérance en 1497. La même année, Amerigo Vespucci fait son premier voyage sur la côte est du continent nord-américain. Pedro Alvares Cabral atteint le Brésil en 1500. Magellan passe entre l'Amérique du Sud et la terre de Feu en novembre 1520. Giovanni da Verrazano découvre l'estuaire de l'Hudson en 1524 et Jacques Cartier celui du Saint Laurent en 1534.
Si les alizés poussent les navigateurs vers l'ouest, les Russes vont par la terre : loin de la vive concurrence que se livrent les monarchies occidentales, tranquillement, presque inaperçus, les Cosaques passent l'Oural et conquièrent le sol tartare. En 1639, ils sont sur les rives du Pacifique. Vitus Béring, d'origine danoise, et Alexei Chirikov passent, en 1728, le détroit qui sépare l'Asie de l'Amérique et, en 1741, découvrent les îles Aléoutiennes et l'Alaska.
Plus que de nouveaux territoires, ils viennent chercher les peaux de phoques,et surtout les fourrures des loutres de mer que les Chinois achètent des prix incroyables : on parle, pour une seule, de trois cents dollars, six à sept fois le prix d'un bon cheval !
Cette avancée vers l'est, ces incursions de plus en plus fréquentes dans les Aléoutiennes déclenchent la première colonisation en Haute Californie. L'Espagne doit occuper ce territoire qu'elle revendique avant que les Russes ne s'y installent : en 1769, Junipero Serra et Gaspar de Portola fondent la première colonie de Californie à San Diego, suivie l'année suivante par celle de Monterey. Le premier établissement russe sur le territoire américain, dans l'île de Kodiak, sous le vent de la pointe de l'Alaska, ne vient qu'en 1784 : l'établissement espagnol de San Francisco est fondée depuis déjà huit ans.
La compagnie la plus importante réussit, en incorporant parmi ses actionnaires des membres de la famille impériale, à se faire octroyer le monopôle du commerce sur la côte occidentale de l'Amérique, au nord du 55me parallèle et prend, en 1779, le nom de Compagnie Russo-Américaine. Au droit de chasse, elle ajoute celui d'explorer et coloniser les territoires libres qu'elle viendrait à découvrir. La Nouvelle Arkhangelsk est fondée en 1799 dans le sud de l'Alaska, sur l'île de Sitka, et devient capitale de la région en 1804.

Sitka, l'année où les Etats-Unis achètent l'Alaska
Musée d'anthropologie et d'ethnographie - St Pétersbourg (01/03)
Mais la population locale de phoques et de loutres s'épuise. Il faut aller de plus en plus loin vers le sud : même si les peaux prélevées dans les eaux tempérées sont moins belles, elles se vendent encore un bon prix.
Le Comte Nicolas Petrovitch Rezanov, inspecteur impérial de la compagnie, arrive à Sitka en 1805. Il a fait le tour du monde, doublé le Horn et passé près d'un an en ambassade au Japon. L'hiver de 1805 à 1806 est terrible ! Les récoltes ont péri sur pied et aucun navire n'est venu apporter de vivres. Les gens meurent du scorbut et Rezanov souffre de la faim comme ses compatriotes : dès que le temps le permet, il se procure un navire et, le 5 avril 1806, fait son apparition dans la baie de San Francisco.
L'Espagne, pour s'assurer le monopole, interdit à ses colonies le commerce avec l'étranger. Rezanov doit convaincre, parlementer... Après plusieurs semaines, il réussit à se faire admettre des notables, séduit la fille du gouverneur, la demande et repart, son navire chargé de vivres, porter au Tsar un projet de traité entre la Russie et l'Espagne. Doña Maria Concepcion de Arguello, elle, doit demander au Pape l'autorisation de convoler avec un orthodoxe. Malheureusement pour eux, au printemps suivant, Rezanov, enfiévré par une pneumonie, tombe de cheval et meurt à Krasnoiark, au beau milieu de la Sibérie. Doña Maria apprendra sa mort cinq ans plus tard ! Son amour était sincère et grand : elle se fait none !
Mais grâce à Rezanov, Sitka est sauvée : des relations commerciales sont établies avec les Californios et le comte a fait naître l'idée de venir s'installer plus au sud, pour exploiter les fourrures jusqu'en Basse Californie et cultiver sous un climat plus propice les produits agricoles qui font défaut en Alaska. Plusieurs expéditions de reconnaissance ont lieu. Finalement, en 1811, Ivan Kouskov installe une base provisoire à Bodega Bay, rebaptisée Roumantsiev Bay, du nom du ministre du commerce, important actionnaire de la Russo-Américaine.

Bodega Bay, à l'abri derrière sa ceinture de terres (06/02)
L'année suivante, une trentaine de kilomètres au nord de la baie, accompagné de vingt-cinq Russes et quatre-vingt Aléoutes, Kouskov construit un fort : à l'intérieur d'une vaste palissade, maison de maître, quartiers des officiers, baraquements des employés et divers entrepôts forment la structure principale. A l'extérieur, un moulin à vent, une boulangerie, une ferme, un cimetière, des vergers et potagers, des bains s'ajoutent peu à peu à l'enceinte principale. Au fil du temps, des ateliers sont implantés près de l'embouchure du ruisseau voisin : forge, tannerie, hangars à bateaux... Il y aura même un chantier naval ! On y construira plusieurs bâtiments de ligne, et de nombreuses embarcations, souvent vendues aux Californios. Une chapelle, bâtie en 1824, n'aura jamais de pope résident. A Ross, le port manque de fond et une annexe de la colonie demeure à Bodega Bay.

Fort Ross en 1841
Musée d'anthropologie et d'ethnographie - St Pétersbourg (01/03)
Sur le plateau, devant le fort, les maisons alignées des Aléoutes font face à l'océan. A proximité, les autochtones de la tribu des Kashayas ont aussi leur village, construit en cercle à la manière des indiens de Californie. Les Russes, qui n'essaient ni de les convertir, ni de les forcer à accomplir des travaux pour lesquels ils n'ont aucun goût, ont d'excellentes relations avec les indigènes. Ils paient correctement, et les indiens participent aux travaux de construction et aux cultures. Une proportion notable se convertit même spontanément au christianisme.

La côte à Fort Ross (06/02)
Kouskov nomment la colonie Ross, un diminutif de Rossia, Russie. Les Russes parlent de l'établissement de Ross ou Comptoir Ross. Fort sera ajouté par les Américains.

Les armes des chasseurs aléoutes
Musée d'anthropologie et d'ethnographie - St Pétersbourg (01/03)
Loutres et phoques s'épuisent tout au long de la côte et, dès 1820, l'activité de la colonie s'oriente délibérément vers l'agriculture. Elevage, cultures vivrières et fruitières réussissent assez bien mais les céréales viennent mal : en 1836, la Compagnie Russo-Américaine envoie de Moscou un agronome, Igor Tchernykh. Celui-ci, en trois ans, établira trois fermes : l'une est au bord de la Russian River; une autre, une quinzaine de kilomètres au sud-est, est située sur Purrington Creek, un ruisseau tributaire d'un affluent de la Russian; la troisième, encore plus au sud, se trouve à l'est de Bodega Bay, dans la vallée du Salmon Creek.

La Russian River : l'une des fermes établies par Tchernykh se trouvait en arrière du pont (06/02)
Tchernykh plante des vignes dans la vallée de la Sonoma, premières en date au nord de San Francisco. C'est aussi lui qui fera les premiers relevés météos de Californie. Un artisanat actif s'installe à Fort Ross, et vend aux Californios ce qu'ils ne font pas l'effort de produire eux-mêmes, c'est-à-dire presque tout : peignes de corne, couvertures de laine, poutres, barriques, canots, bottes et pièces de cuir tanné, charrues et outils de fer. Les Russes leur vendent même des fruits, que les missions sécularisées ne produisent plus et dont les rancheros dédaignent la culture. Fort Ross possède quatre moulins à vent : deux produisent de la farine; deux autres broient l'écorce de chêne dont on utilise le tanin pour traiter les peaux. Quelques années durant, le port de la Baie de Rumantsiev sera précieux : le commerce est interdit dans les ports espagnols, mais les Russes se sentent libres de faire ce que bon leur semble à Bodega Bay. La centaine de kilomètres qui sépare leur port de San Francisco n'est pas un obstacle aux échanges terrestres !
Fort Ross sera aussi le camp de base de plusieurs savants et naturalistes venus à titre privé, ou commandités par l'Académie Impériale des Sciences. Ils décrivent la flore, la faune, les autochtones et cartographient la région : plusieurs lieux-dits, comme le Mont Saint Helena, que Tchernykh gravit le premier en compagnie de Ilya Gavrilovitch Voznesenskii, portent toujours le nom donné par ces visiteurs.

Eschsoltzia Californica : utilisé dans la composition de certains sédatifs, le pavot de Californie, fut nommé d'après l'entomologiste Johann Friedriech Eschsoltz, dont le voyage était commandité par le comte Rumiantsev (06/02)
Malgré toutes les améliorations apportées à l'agriculture, la production céréalière reste notoirement insuffisante. En 1839, la Compagnie décide d'abandonner son comptoir de Californie. Après avoir tenté sans succès de le vendre au Mexique, à la France, à la Compagnie de la Baie d'Hudson, elle finit, en 1841, par trouver un acheteur en la personne de Johann Sutter. Quoique endetté, celui-ci met la main sur Fort Ross, son bétail, son matériel et ses dépendances pour 30 000 dollars, payables en numéraire et en marchandises. Les Russes, en théorie, ne peuvent lui vendre les terrains, dont il n'ont jamais eu la propriété légale : ils le feront pourtant, par un acte séparé, cause d'avatars judiciaires dans les années 1850, lorsque les Américains remettront en cause les titres de propriété antérieurs à leur arrivée. Les canons de Fort Ross, jamais utilisés, sont transférés à Fort Sutter où, en 1844, ils donneront aux Américains un poids certain lors de la révolte dite du "Drapeau à l'Ours". L'histoire raconte que, dans la matériel récupéré par Sutter, il y avait des fusils français pris lors de la retraite de Russie.
Le 1er janvier 1842, les colons russes _ils sont une centaine, mettent à la voile et quittent la Californie. Vingt-cinq ans plus tard, la Russie vend l'Alaska aux Etats-Unis.
Outre les collections du Kunstkamera, plus vieux musée de Saint Pétersbourg, la Russie garde le souvenir de son aventure américaine : depuis une vingtaine d'années, un opéra rock chante à Moscou la romance du comte Rezanov et de la belle Maria Concepcion.

Il y a deux musées d'ethnographie à Saint Pétersbourg : l'un ne s'occupe que du peuple russe. Les collections américaines sont au Musée d'anthropologie et d'ethnographie, le Kuntskamera, fondé en 1879 (01/03)
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LIVRES (pour en savoir plus, cliquer sur un titre) :
Vers l'Ouest, un nouveau monde, Philippe Jacquin.
La Terre des Peaux-Rouges, Philippe Jacquin.
Histoire des Américains, Daniel Boorstin.
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