Les Chinois de Californie


Un quartier chinois existait à Mexico dès le XVIIme siècle. Les fourrures de Californie s'étaient vendues en Chine plusieurs décennies durant. Mais aucun commerce direct ne s'était établi entre la Californie et l'Empire du Milieu. Seuls quelques matelots de fortune, quelques domestiques attachés à leur maître venu de la capitale, avaient foulé le sol californien. Le 2 février 1848, deux hommes et une femme en quête de travail, originaires de Canton, débarquèrent à San Francisco, simple bourgade de 800 habitants. Dix jours plus tôt, James Marshall avait découvert de l'or dans la Sierra : ces trois précurseurs en apprirent l'existence quelque semaines plus tard, en même temps que les Californiens.

Chinatown San Francisco

Un décor typique de Chinatown, San Francisco (09/83)

Au milieu du XIXme siècle, la situation en Chine est désastreuse : typhons et inondations alternées de grandes sécheresses ont dévasté le sud-est. En 1851, la secte des Tai Ping, conduite par un illuminé qui se croit le frère du Christ, déferle sur la vallée du Yang Tsé, prend Nankin et réussit presque à s'emparer de Pékin. Les Tai Ping ont des idées modernes : leurs femmes ne se bandent plus les pieds. Elles occupent des postes d'officier dans le civil et l'armée. La secte redistribue les terres, bannit l'esclavage, abolit la torture, proscrit les mariages convenus, interdit l'usage du tabac et de l'opium... D'autres rebellions agitent le nord-est et l'ouest de l'empire manchou. Aidé par les puissances occidentales, l'Empereur conserve le pouvoir. Mais les troubles ont fait quelques trente millions de morts, et les réfugiés se comptent par millions : les hommes émigrent, là où il y a de l'embauche, dans les ports d'Asie, vers l'Amérique du Sud, aux Caraïbes où, dans les plantations, ils remplacent les esclaves noirs dont la traite est devenue interdite.

Dans la province de Canton, depuis la découverte de Marshall, la Californie porte le nom de "Gum Shan", la Montagne d'Or : prêteurs sur gages et armateurs se sont chargé de la promotion et incitent au départ. Pour payer leur passage, les Cantonnais s'endettent de sept ou huit années de travail mais partent avec l'espoir de revenir se marier chez eux dès qu'ils auront un pécule. En 1849, ils sont cinquante-quatre en Californie. L'année suivante, quatre cent cinquante nouveaux immigrent. Les voici quatre mille à la fin de 1851 et, l'année suivante, 20 000 Cantonnais quittent la Chine pour la Côte Ouest. En 1860, plus de 41 000 ont émigré aux USA.

Les premiers sont fort appréciés : travailleurs, peu exigeants, voisins sans histoires... Les journaux vantent leurs qualités mais les mineurs américains, de plus en plus nombreux pour un minerai de moins en moins accessible, revendiquent les concessions pour eux-mêmes. Dès 1850, la Californie instaure une taxe, vingt dollars par mois, censée s'appliquer aux mineurs étrangers : Mexicains et Chinois en sont les principales victimes. Les Asiatiques refluent vers San Francisco. Envahie par la population essentiellement masculine des chercheurs d'or, la Californie manque de femmes : les Cantonais s'approprient les emplois vacants, jugés indignes d'hommes. A côté de la pêche, cuisine, domesticité et blanchissage deviennent leur gagne-riz.

Beaucoup se connaissent. Originaires du même village, parfois venus sur le même bateau, devant les difficultés de comprendre la langue, les lois, les moeurs, devant l'hostilité des Américains, ils se regroupent. Ainsi, ils peuvent échanger l'information, se défendre et trouvent une taille suffisante pour importer les produits qu'ils aiment. Leurs premières associations sont claniques : gens du même village, qui portent le même patronyme... Dès 1853, la Kong Chow Association a son temple. La même année, pour la première fois, la presse nomme leur quartier Chinatown. D'autres organisations naissent, à caractère professionnel. En 1854, les plus importantes se groupent sous le nom de Six Companies. Elles aident les nouveaux venus à s'intégrer, organisent la communauté et servent de bureau de placement. Longtemps, elles seront l'organe politique et administratif de Chinatown, où elles possèdent toujours une forte influence. La première représentation d'opéra chinois a lieu en 1852. Le premier journal rédigé en mandarin paraît en 1854. En 1857, San Francisco a un temple bouddhiste et ouvre une école pour leurs enfants. Aux environs de 1860, 8% de la population chinoise californienne, 2 000 personnes environ, résident à Chinatown.

Une loi de 1790 stipule qu'après un séjour de deux ans, une personne libre de race blanche pourra devenir citoyen américain. Considérés comme nations souveraines, les indiens ne sont pas cités. Les individus "d'ascendance africaine" sont ajoutés en 1873, dix ans après l'émancipation des esclaves par Lincoln. Aucun texte ne mentionne ni Jaunes ni Asiatiques : certains, rares, se font naturaliser. La grande majorité n'y parvient pas : ceux-ci n'auront ni droit de vote, ni accès à la propriété foncière, ni aux concessions minières, ni aux emplois publics.

Dans l'Empire, le port de la natte est imposé par les dynasties manchoues, en signe de soumission. Les Chinois, en situation instable, la gardent en Amérique. Ils ont aussi conservé leurs vêtements traditionnels. Cet accoutrement renforce chez les Américains le sentiment qu'ils ne font rien pour s'intégrer. Dans le roman de Steinbeck, "A l'est d'Eden", Li parle pidgin pour correspondre à l'image que se font de lui les gens. Comme toujours et partout, cette main d'oeuvre bon marché provoque un rejet d'autant plus fort qu'on peut l'associer à des caractères bien visibles : en 1854, on envisage tout simplement de renvoyer les Chinois chez eux ! Un calcul montre que l'opération coûterait sept millions de dollars. Il n'y aurait d'ailleurs pas assez de bateaux. L'idée s'effondre d'elle-même !

Les politiciens emboîtent le pas aux électeurs : de nouvelles lois discriminatoires, le plus souvent annulées par la Cour Suprême, surgissent régulièrement. Mais les juges aussi peuvent être conformistes ! Avec un simple artifice sémantique, la Cour Suprême de Californie valide une loi empêchant les personnes de couleur de témoigner contre des Blancs. La Constitution dénie ce droit aux indiens : "Et bien ? A l'époque de Colomb, tous les pays d'Asie n'étaient-ils pas qualifiés d'indiens ?"

En 1863, les enfants chinois sont exclus de l'école publique. En 1867, une loi créée spécialement contre Chinatown impose dans les logements un minimum de 45 mètres cubes par habitant. En 1870, on impose jusqu'à 5000 dollars de taxe aux individus qui font venir un Chinois dépourvu d'un certificat de bonne moralité. Cette loi sera, elle aussi, jugée inconstitutionnelle mais chaque fois, la durée de la procédure a permis l'application temporaire, au profit des politiciens et au détriment des Asiatiques. Comme si la discrimination légale ne suffisait pas, la violence s'y mêle : en 1856, les habitants du Chinatown de Yreka sont battus, et leur quartier en partie détruit. Mais les Chinois s'incrustent ! En 1863, ils sont vint cinq mille à exploiter des concessions prétendues épuisées par les mineurs américains. Sur la côte, dans la baie de San Francisco, les îles, d'autres vivent de pêche. Mark Twain, dans "A la dure", parle d'eux, un peu après 1860 :

- Tous les Chinois peuvent lire, écrire et compter facilement _dommage que tous nos électeurs si bien choyés n'en puissent autant. En Californie, ils louent de petites parcelles de terrain, s'activent au jardinage et obtiennent de surprenantes récoltes de légumes sur des tas de sable. Ils ne gaspillent rien. Ce qui paraît déchet à un chrétien, un Chinois le conserve et l'utilise d'une façon ou d'une autre. Il récupère les vieilles boites d'huîtres et de sardines jetées par les Blancs et, en les fondant, en soutire l'étain et la soudure qu'il peut revendre.

En Californie, il gagne sa vie sur d'anciennes concessions, abandonnées par les hommes blancs qui les considèrent comme épuisées et sans valeur _alors, les agents lui tombent dessus une fois par mois, porteurs de l'exorbitante filouterie à laquelle les parlementaires ont donné le nom générique de taxe minière sur les étrangers, mais qui n'est généralement infligée qu'aux Chinois. Cette escroquerie a, dans certain cas, été répétée une ou deux fois sur la même victime au cours du même mois _mais le trésor public n'en fut, probablement, pas enrichi pour autant...

La construction du chemin de fer transcontinental amène une nouvelle vague d'immigration. Charles Crocker dirige la construction pour la Central Pacific. Faute de main d'oeuvre, les travaux n'avancent pas : en 1864, à grand renfort de promesses et de publicité, il va chercher ses ouvriers en Chine. On a tellement besoin des Cantonais qu'en 1868, Anson Burlingame, ambassadeur en Chine des Etats-Unis d'Amérique, parraine la signature d'un traité d'apparence équitable : chacun des deux pays reconnaît la libre émigration de l'un vers l'autre et les Etats-Unis accordent aux ressortissants chinois même droits et protection qu'aux citoyens américains. La Central Pacific en emploiera 15 000. Crocker dira d'eux : Je voudrais vous rappeler que la vitesse avec laquelle nous avons construit ce chemin de fer est, dans une large mesure, due à cette classe pauvre et dévalorisée de travailleurs que l'on nomme "les Chinois", à la fidélité et à l'esprit industrieux dont ils ont fait preuve.

Statue d'un travailleur chinois de la Central pacific

Les premiers travailleurs chinois de la Central Pacific commencèrent à Auburn, en mai 1865, pour remplacer des Irlandais en grève. Sur l'esplanade de la gare, ce monument rappelle leur labeur. (06/02)

Dans tous les esprits, la mise en service du transcontinental devait provoquer un bond de l'économie. Erreur ! Foncier et immobilier, sur lesquels on a spéculé, s'effondrent. Le prix des marchandises, affecté d'un coût de transport en forte baisse, diminue et déprécie les stocks. Quinze à vingt mille ouvriers se trouvent subitement au chômage, et la consommation baisse aussi. Trop chères, beaucoup d'industries naissantes ferment.

En 1870, les cinquante mille Chinois de Californie sont 20% des actifs, mais les syndicats n'acceptent ni leur adhésion, ni le principe de salaire égal. Alors qu'il faudrait, pour lutter contre l'Est plus productif, employer dans l'industrie locale une main d'oeuvre bon marché, un Irlandais, Dennis Kearny, crée le "Workingmen Party". Les ouvriers américains défilent, pillent parfois et incendient aux cris de "Chinese must go !". Il est vrai que, sans même en être conscients, certains sont des briseurs de grèves. Il est également vrai que d'autres, dès qu'ils ont acquis le savoir-faire, créent des entreprises concurrentes. Néanmoins, plusieurs batailles juridiques, intentées contre des lois discriminatoires tant par des Asiatiques que des employeurs américains, seront gagnées.

A quelque classe sociale qu'on appartienne, on est anti-chinois. En 1879, le Congrès fédéral, sous la pression des politiciens de l'Ouest, dépose un projet de loi interdisant aux bateaux ayant plus de 15 Chinois à bord d'accoster aux Etats-Unis. Le président Hayes met son veto : l'acte est contraire aux termes du traité de Burlingame. En mai de la même année, la nouvelle constitution de Californie, rédigée sur mesure, proscrit l'emploi de main d'oeuvre chinoise. En 1885, manipulés par la presse locale, les habitants de Truckee licencient purement et simplement leurs employés asiatiques : 2000 quittent le village en cinq jours !

Un peu partout le long de la côte, les émeutes se multiplient. En octobre 1871, une balle perdue blesse un Américain dans le quartier chinois de Los Angeles : dix-neuf malheureux sont pendus ou tués par balle, le quartier incendié et mis à sac. Des violences ont lieu à Eureka, Yreka, Chico, Weaverville... En 1906, la Chinatown de Monterey, une simple rangée de cabanes de pêcheurs, brûle. Ce jour-là, les pompiers manquent d'eau ! Enfuis ou morts, on ne reverra aucun de ses habitants. Ce qu'ils laissent est pillé.

Le traité de Burlingame - Seward est révisé en 1880 : le gouvernement américain s'engage à protéger les ressortissants chinois, l'immigration reste possible mais pourra être momentanément interdite. Deux ans plus tard, outrepassant le veto du président Garfield, le Congrès fédéral promulgue une loi nommée Chinese Exclusion Act : elle suspend l'immigration chinoise pour 10 ans ; l'entrée d'étudiants, de professeurs, de marchands et de visiteurs officiels reste libre. En 1888, la loi est amendée pour interdire le retour de ceux qui sont partis visiter leur famille ! L'interdiction d'immigration devient permanente en 1904. Vingt ans après, une nouvelle loi limite l'entrée des Asiatiques, toutes origines confondues, à 2% du nombre des résidents étrangers aux Etats-Unis en 1890. Aucun étranger inéligible à la nationalité ne sera plus admis. Le Chinese Exclusion Act ne sera révoqué qu'en 1943 : alliés à la Chine contre le Japon, les Américains changent d'attitude !

En 1880, 75 000 Chinois vivent en Californie, une femme pour vingt hommes que la loi n'autorise ni à faire venir leur famille, ni à épouser une Blanche. Beaucoup rentrent au pays. Les autres s'investissent dans la pêche, la restauration et le blanchissage. Dès qu'on s'aperçoit qu'ils en tirent quelque argent, ces nouveaux métiers excitent la convoitise. Pour favoriser leurs concurrents américains, les pêcheurs sont taxés en 1860, puis les blanchisseurs en 1873. Mais le travail paye et, en 1880, San Francisco compte 7 500 lavanderies chinoises. Seule la récolte d'algues comestibles, dépourvue d'un marché local, échappera à cette vindicte fiscale ! Les fils de l'Empire du Milieu s'emploient aux travaux les plus durs : extraction du cinabre, du borax, assèchement des jonquières de la Vallée Centrale... Certains sont paysans. Comme l'avaient craint les industriels locaux, leur activité s'étend progressivement à d'autres produits : textile, confection, chaussures, tabac...

Le tremblement de terre de 1906 provoque un changement inattendu. L'incendie a détruit les fichiers de l'Etat Civil : au regard de la loi, plus personne n'existe ! Nombre de Chinois se prétendent naturalisés depuis longtemps : faute de preuve du contraire, il faut bien leur accorder la nationalité américaine. Enfin, ils pourront se marier et faire venir leur famille... S'installer !

Pour attirer les touristes, Chinatown est reconstruite avec un cachet exotique. Le quartier subvient seul à ses besoins, fonde écoles et hôpitaux, mais la vie reste difficile : entre 1908 et 1930, ils sont 24 000 de plus à partir qu'à entrer. En 1924, les Chinois de Californie sont deux fois moins nombreux qu'un demi-siècle plus tôt. Peu à peu, ils s'intègrent, observent, comparent... Le fonctionnement de la démocratie les impressionne : ils aident Sun Yat Sen à renverser l'empire. En 1911, la révolution accomplie, les Chinois d'Amérique coupent enfin leur natte !

Vingt ans plus tard, les générations nées en Amérique parlent anglais, ont fréquenté l'école, comprennent la civilisation américaine. A la veille de la Seconde Guerre Mondiale, les laveries automatiques supplantent l'artisanat, et les industries d'armement créent un appel de main d'oeuvre : mieux admis que leurs parents autrefois, les descendants des Cantonais se dispersent dans tous les quartiers de la ville.

Les Tongs sont nées du manque de policiers dans Chinatown : il a bien fallu protéger les commerces et les gens. Mais les vigiles se sont vite rendu compte de leur pouvoir, et du profit qu'il peut engendrer. Au sein d'une population essentiellement masculine, les Tongs contrôlent rapidement la prostitution et, liées aux Triades chinoises, font la contrebande de main d'oeuvre. Dès 1855, plus de cent maisons de passe tiennent commerce dans les environs immédiats de Portsmouth Square. Bientôt, des bandes rivales se disputent le territoire : la première guerre ouverte a lieu en 1873, pour une fille.

Tong signifie "pièce de réunion". Le mot pourrait désigner n'importe quelle association mais, prisé du public, n'est bientôt plus utilisé que pour désigner le crime organisé, et même toute agitation liée de près ou de loin aux Chinois. La réputation du quartier en pâtit : dans Chinatown reconstruite, les Six Compagnies et la Chambre de Commerce s'allient à la police pour éloigner les voyous. Les Tongs semblaient éradiquées à la fin des années 1930, mais la rumeur dit que leur trafic de drogue et d'êtres humains continue.

Par delà son apparence touristique, Chinatown a conservé sa fonction sociale : les associations, actives et puissantes, gèrent des institutions comme l'Hôpital Chinois de San Francisco, et accueillent les nouveaux arrivants. Mais, à l'encontre des traditions, elles ont de plus en plus souvent recours aux tribunaux légaux pour résoudre leurs conflits internes. La population, américaine de langue, de moeurs, de pensée, parle de moins en moins la langue de ses ancêtres et vit en majorité dans d'autres quartiers ou en banlieue.


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