EXTRAIT

Debout sur le rebord de la mesa, Leaphorn regardait au loin les pentes de Chinle et des Lukachukai. Le soleil était maintenant couché. Au-dessus des montagnes, le sommet des nuages d'orage du soir étaient encore d'un blanc éblouissant dû aux rayons du soleil, mais au dessous de quatre mille cinq cents mètres ils devenaient soudain d'un bleu foncé sous l'effet de l'ombre de la nuit qui avançait. Le désert était strié de rosé, de rouge et de violet, les dernières lueurs se reflétant à l'ouest sur les formations nuageuses. En temps normal, il aurait été frappé par l'immensité de cette beauté. Mais en l'occurrence il la remarqua à peine. Il fixait la ligne de plus en plus sombre des contreforts des Lukachukai, cherchant des yeux les points de ténèbres, les embouchures des canyons par lesquels ruisselaient les eaux. Puisque la Land Rover était arrivée du sud-est en traversant le Chinle, elle avait dû venir de l'un d'eux. Il pouvait remonter la piste. Une bonne trentaine de kilomètres, estima-t-il. Peut-être quarante dont une grande partie devait être sur des roches glissantes et nues. Môme de jour il n'atteindrait pas une moyenne d'un kilomètre cinq à l'heure. De nuit, ce serait impossible.

Une chouette des terriers, ailes déployées, monta en planant du désert en dessous de lui, vira brusquement dans l'invisible courant d'air ascensionnel qui longeait la paroi de la mesa. A un mètre ou deux en dessous de Leaphorn, elle ne lâchait pas ce courant, scrutant la corniche de ses yeux jaunes en quête de rongeurs imprudents sortis se nourrir tôt. Leaphorn envia sa mobilité. Dès l'instant où il avait vu son explication logique et bien ordonnée de la mort de Luis Horseman détruite par les faits tangibles que représentaient les traces de pneus de la Land Rover, l'ancien sentiment d'urgence était revenu. Il y avait résisté par pure force de volonté, s'obligeant à se concentrer sur le déchiffrage de ce qui s'était passé sur cette mesa. Maintenant il ne résistait plus. Au lieu de cela, il y pensait, retournant dans son esprit cet instinct qui l'aiguillonnait afin qu'il se hâte. Qu'était-ce donc qui le tourmentait ainsi ?

Il rit et la chouette qui effectuait un second virage, légèrement plus haut au dessus de la paroi de la mesa, fut prise de panique en l'entendant. Elle passa à sa hauteur en battant des ailes, laissa dans son sillage son quick-quick-quick-quick et disparut dans les ténèbres. Tout le tourmentait, pensa-t-il. Rien ne cadrait. Tout était irrationnel. Mais pourquoi cette impression de temps qui presse, de danger ?

Il alluma une cigarette et la fuma lentement, réfléchissant intensément. Luis Horseman avait été tué. Billy Nez avait trouvé les traces de la Land Rover du Grand Navajo près de l'endroit où Horseman s'était caché. Un Navajo avait été tué et c'était un Navajo qui l'avait tué ... telle était la présomption de départ. Il l'étudia, cherchant à nouveau une réponse à la question centrale. Pourquoi ? Pourquoi les Navajos tuent-ils ? Pas avec autant de facilité que les hommes blancs parce que les coutumes et la culture navajo font de la vie la valeur suprême et de la mort une source de terreur constante. En général, le mobile d'un homicide commis sur la Réserve est simple. La colère ou la peur, ou alors un mélange des deux. Ou un mélange de l'un des deux avec l'alcool. Les Navajos ne tuent pas de sang-froid avec préméditation. Il ne tuent pas non plus pour en tirer profit. Agir de la sorte est en violation de l'échelle de valeurs du Peuple. Mise à part la satisfaction de besoins élémentaires simples, la culture navajo fait peu de cas de la propriété. En fait, être plus riche que ses frères de clan s'accompagne d'un discrédit social. C'est contre nature et, par conséquent, considéré avec méfiance. Loin derrière lui sur la mesa lui parvint la voix de la chouette. Ta-whoo, faisait-elle. Whoo.

Alors, où était le mobile ? Il y avait dans tout cela quelque chose qui paraissait étrangement non navajo. Mais l'homme qui conduisait la Land Rover appartenait au Peuple. Leaphorn en était sûr, il se souvenait de son visage chez Shoemaker. Au début, à l'université de l'Etat d'Arizona, il y avait eu des fois où il avait rencontré des problèmes avec le visage des Blancs. Il ne remarquait que leur yeux arrondis et leur pâleur : pour lui tous les Belacani se ressemblaient Mais il n'avait pas de problèmes avec les visages du Dinee. Le Grand Gaillard avait le visage et la stature du Navajo de Tuba City avec son ossature lourde dépourvue de la délicatesse et de la douceur qu'y avaient ajouté les mélanges sanguins avec les pueblos. Et il portait des nattes. La marque distinctive arborée par celui qui adhère aux coutumes et à la culture des Navajos. Mais pourquoi ses nattes étaient-elles si courtes ?

Leaphorn y réfléchit un moment Et tout à coup il eut à nouveau une solution. Pas entière. Mais suffisante pour l'inciter à pousser le cheval sur la ligne de crête bien plus vite que l'animal fatigué n'avait envie d'avancer. Assez pour lui apprendre que Billy Nez, qui chassait son sorcier dans les canyons des Lukachukai, pourrait effectivement en trouver un au risque de sa vie. Assez pour lui apprendre qu'il lui fallait être au hogan de Charley Nez à l'aube. Là, il prendrait la piste du garçon. Le cheval sans fers devrait être facile à suivre.

Mars se leva au dessus de la silhouette noire de Toh-Chin-Lini Butte alors qu'il franchissait d'un bond les rapides de Chinle et que son humeur allait de pair avec les ténèbres de plus en plus denses. Il se souvenait des paroles qu'il avait dites au Grand Navajo chez Shoemaker ... ces paroles désinvoltes qui, il en avait maintenant la certitude, avaient causé la mort de Luis Horseman.

Traduction : Danièle et Pierre Bondil