Leaphorn se surprit à chanter lui aussi. La colère qu'il avait apportée (en dépit de tous les tabous) à cette cérémonie avait été vaincue. Il se sentait rendu à l'harmonie.
Il avait une voix claire et forte, et il s'en servait :
- Avec la beauté devant elle, Fille Coquillage Blanc la prépare.
L'homme à la taille imposante tourna les yeux vers lui, un regard amical. De l'autre côté du hogan, remarqua Leaphorn, deux des femmes lui souriaient. C'était un étranger, un policier qui avait arrêté l'un des leurs, un homme qui appartenait à un autre clan, peut-être même un sorcier, mais on l'acceptait avec l'hospitalité naturelle du Dinee. Il ressentit une violente fierté envers son peuple et envers cette célébration de la féminité. Le Dinee avait toujours respecté la femme au même titre que l'homme (lui donnant l'égalité pour ce qui relevait des domaines de la propriété, de la métaphysique et du clan), reconnaissant chez la mère, selon l'exemple de Femme-qui-Change, le rôle de sauveur des traditions et des coutumes navajos. Leaphorn se souvenait de ce que sa mère lui avait dit quand il lui avait demandé comment Femme-qui-Change avait pu recommander de faire le gâteau de Kinaalda " de la largeur d'un manche de pioche " et de le garnir avec des raisins secs alors que le Dinee n'avait ni pioches ni vigne.
- Quand tu seras un homme, lui avait-elle répondu, tu comprendras qu'elle nous enseignait à rester en harmonie avec le temps.
Ainsi, alors que les Kiowas avaient été écrasés, les Utes réduits à une pauvreté sans recours, et les Hopis retirés dans les secrets de leurs kivas, le Navajo éternel s'adaptait et se perpétuait.
La jeune Endischee, ses cheveux coiffés comme les cheveux de Fille Coquillage Blanc avaient été coiffés par le Peuple Sacré, se saisit de ses bijoux sur la couverture, s'en para et sortit du hogan, timidement, consciente que tous les yeux étaient fixés sur elle.
- Dans la beauté c'est terminé, chantait l'homme à la taille imposante. Dans la beauté c'est terminé.
Leaphorn se leva, attendant son tour de se mettre dans la file unique qui sortait par le seuil du hogan. L'intérieur était plein des odeurs de sueur, de laine, de terre et de fumée de pin pignon qui venait du feu au-dehors. Les participants se pressaient autour de la couverture pour récupérer leurs possessions nouvellement bénies. Une femme d'un âge moyen vêtue d'un tailleur pantalon ramassa une bride ; un adolescent qui portait un " chapeau de la réserve " en feutre noir prit un petit morceau de turquoise et une lanterne flottante à piles en plastique rouge portant le mot HAAS inscrit au pochoir ; un vieillard avec une casquette en toile rayée de la Compagnie des Chemins de Fer de Santa Fe ramassa un sac de farine contenant Dieu sait quoi. Leaphorn sortit en se baissant. Mélangée à la senteur de la fumée de pin pignon en train de brûler montait maintenant l'odeur de la viande de mouton qui cuit. Il se sentait détendu et en même temps il avait faim. Il allait manger et ensuite s'enquérir d'un homme qui portait des lunettes à monture en or et d'un chien d'une taille supérieure à la normale, après quoi il reprendrait sa conversation avec Femme-qui-Ecoute. Son cerveau avait recommencé à fonctionner, découvrant une amorce de structure dans ce qui n'avait été que désordre. Il se contenterait de discuter avec madame Cigaret, lui donnant simplement la possibilité de le connaître mieux. Avant le lendemain il voulait qu'elle le connaisse suffisamment bien pour se risquer même jusqu'à aborder ce sujet dangereux qu'aucun Navajo intelligent n'aborderait avec un étranger : celui de la sorcellerie.
Traduction : Danièle et Pierre Bondil