Leaphorn faisait partie du Taadii Dinee, le Clan de Ceux-qui-Parlent-Lentement. Le père de sa mère était Nashibitti, grand chanteur des Voies de la Beauté, du Sommet de la Montagne, ainsi que d'autres rites guérisseurs, un homme si sage qu'on disait que les gens de Beautiful Mesa avaient ajouté Hosteen à son nom alors qu'il n'avait pas encore trente ans, et l'avaient appelé Grand-Père alors qu'il était encore bien trop jeune pour l'être vraiment. Leaphorn avait grandi auprès de Hosteen Nashibitti quand Nashibitti avait atteint l'âge mûr aussi bien en nombre d'années qu'en sagesse. Il avait grandi parmi les éleveurs de moutons et les chasseurs de Beautiful Mesa, parmi des familles elles-mêmes issues de familles qui avaient choisi de périr quand les cavaliers de Kit Carson étaient arrivés en 1864. Ainsi, les souvenirs tribaux, transmis de générations en générations, qui avaient peuplé la jeunesse de Leaphorn n'étaient pas, contrairement à la majorité des Navajos de son âge, ces histoires remontant à leurs grand-pères qui racontaient la façon dont ils avaient été conduits en captivité, la Longue Marche qui les avait emmenés loin des montagnes sacrées jusqu'au camp de concentration de Fort Stanton, la variole, l'insolence des Apaches, la misère, la honte, et finalement la Longue Marche pour revenir chez eux. Non, les histoires de Nashibitti relataient le côté sanglant de la tragédie : elles parlaient de deux frères armés d'arcs contre une troupe de cavaliers armés de fusils ; de moutons passés au sabre, de hogans incendiés, du bruit des haches abattant les pêchers, des corps des enfants dans la neige, du rouge des flammes dévorant les champs de maïs et, finalement, de la litanie des familles mourant de faim, pourchassées dans les canyons par la cavalerie de Kit Carson. Dans l'un de ces canyons où régnait la famine, une mère mourante avait donné le jour au garçon qui allait devenir Hosteen Nashibitti et le grand-père de Leaphorn. Pendant toute son enfance, ses oreilles avaient résonné des récits de son oncle qui relataient comment une sublime bravoure avait répondu à une cruauté brutale ; comment Carson s'était prétendu l'ami des Navajo, et comment Carson, aidé par les Utes abhorrés, avait chevauché à travers les paisibles champs de maïs comme la mort sur un cheval. Mais en fait, Nashibitti n'avais jamais appris cette amertume. Lorsqu'il avait été initié au Yeibichai au cours de la dernière nuit de la Voie de la Nuit, le nom secret qui lui avait été donné avait été Celui-qui-Pose-des-Questions. Mais pour Leaphorn, soixante-dix ans plus tard, il avait été Celui-qui-Répond. C'était Nashibitti qui avait enseigné à Leaphorn les mots et les légendes de la Voie de la Bénédiction, qui lui avait raconté ce que le Peuple Sacré avait dit auPeuple de la Surface de la terre sur la façon dont il fallait vivre, lui qui lui avait enseigné les leçons de Femme-qui-Change : que le seul but de l'homme était la beauté, que ce n'était que dans l'harmonie que l'on pouvait trouver la beauté, et que cette harmonie de la nature était d'une incroyable complexité.
- Lorsque le bousier bouge, lui avait dit Hosteen Nashibitti, sache que quelque chose le fait bouger. Et sache que son mouvement affecte le vol du moineau, que le corbeau oblige l'aigle à modifier son vol, que l'aile rigide de l'aigle infléchit la volonté du Peuple du Vent, et sache que tout cela nous affecte toi et moi, ainsi que la puce sur le chien de prairie et la feuille du peuplier.
Ça avait toujours été le sens de ces leçons. L'interdépendance de la nature. Chaque cause entraînait un effet. Chaque action, sa réaction. Tout avait une raison. En toute chose il y avait un ordre, et dans cet ordre résidait la beauté de l'harmonie. On apprenait ainsi à vivre avec le mal, en le comprenant, en en découvrant la cause. Et ainsi était-il possible d'apprendre graduellement et méthodiquement, si on avait de la chance, à toujours " aller vers la beauté ", à toujours chercher l'ordre derrière les choses et à le trouver.
Traduction : Danièle et Pierre Bondil