
L'occasion d'une promenade à plus de 4000 mètres d'altitude est rare, surtout lorsqu'il suffit pour s'y rendre d'une voiture ou d'un train. De l'US 24 au sommet de Pikes Peak, il n'y a que trente kilomètres : environ une heure de conduite facile, malgré les virages et la pente souvent forte. La terre battue des derniers kilomètres est lisse et la route confortable : suffisamment large pour croiser sans serrer, limitée à 40 km/h, elle ne présente aucune difficulté, et seule l'imagination, à la pensée des dérapages pendant la course de côte, où la vitesse moyenne est triple, peut faire voir dans les précipices une vague raison de danger. La course, longue de vingt kilomètres, oblige les pilotes à négocier 156 virages !

Vu des Plaines. Au second plan, les bâtiments de l'Air Force Academy de Colorado Springs (08/86)
Au premier tiers, les rives de trois retenues sont aménagées pour divertir promeneurs, cyclistes et pêcheurs à la ligne : lorsque la chaleur s'appesantit sur les Plaines, les habitants de Colorado Springs peuvent jouir d'une journée au frais.

Crystal Creek Reservoir et la face nord (06/05)
Sinueuse, pittoresque, la route progresse au milieu de ponderosas, épicéas et sapins de Douglas entremêlés d'aspens. La forêt est dense et luxuriante. Tous les 1000 pieds, un panneau signale le gain en altitude. A Glen Cove Inn, unique auberge du lieu, les deux tiers du trajet sont accomplis. Une guérite trône au milieu de chemin. La barrière est levée... Aucun visage ne pointe à la fenêtre... Nous passons lentement, en imaginant qu'elle sert les jours où la neige envahit la route, ce qui peut arriver n'importe quand.
Le macadam s'achève quelques mètres plus loin, presque à la limite des arbres, "timber line". A 3650 mètres, après les vallons boisés, l'escalade à flanc de montagne commence. Plus rien ne limite la vue : chaque virage vers l'est ou le sud procure, loin en aval, une vision fugace sur les chaînes dentelées des Rocheuses. Pour le reste, ciel, granite et terres jaunes ou rouges composent un paysage dénudé. Ici ou là un engin de chantier crée une diversion. La route s'arrondit. Le dernier raidillon débouche sur une plate-forme de quelques milliers de mètres carrés : c'est le sommet, à 4300 mètres !
Pikes Peak n'est pas le point le plus haut de la Front Range : Grays Peak, au sud de Loveland Pass, le domine d'une cinquantaine de mètres. Entre les deux, les monts Evans et Bierstadt dépassent aussi 14 000 pieds. Les Américains classent ainsi leurs montagnes : de mille en mille pieds. Avec "seulement" 4300 mètres, on n'est que 31me parmi les cinquante-quatre "fourteeners" du Colorado, les montagnes de plus de 13 999 pieds (4267m).

La Front Range. Au fond, les Plaines (06/05)
Au nord, au sud, la chaîne court à perte de vue. Pentes enneigées, petits lacs de montagne, flancs sombres là où reprend la forêt... A l'est, rien ne limite la vue : l'immense étendue des Plaines, verte ou brune selon la saison, se perd dans des lointains qu'une brume légère, ou les limites de l'oeil, rendent flous. Au pied de la Front Range, les crêtes rouges de Garden of the Gods se détachent sur les arbres d'un court piémont. Les immeubles du "downtown" de Colorado Springs, clairs sur la tâche claire de la ville, sont moins distincts.

Garden of the Gods, à 14 kilomètres, 2400 mètres en aval (06/05)
A l'opposé, les chaînes parallèles des Rocheuses semblent toutes bien plus basses. Illusion ! Dans les Sawatch, le Mont Elbert, avec 4399 mètres, est le plus haut de tous, mais la distance estompe la différence.

Des fronts de nuages rapprochés passent sur les Montagnes Rocheuses (06/05)
Pikes Peak doit son nom à son "découvreur", un lieutenant de l'US Army envoyé par le président Jefferson explorer la région. Les Etats-Unis venaient d'acheter la Louisiane à la France : le territoire, dont Cavelier de la Salle avait pris possession en 1682 au nom de Louis XIV, couvrait le bassin occidental du Mississippi du Canada aux possessions espagnoles. L'expédition de Lewis et Clark avait exploré le cours du Missouri et les territoires du Nord-Ouest. Zebulon Pike remonta la vallée de l'Arkansas jusqu'aux Rocheuses. En novembre 1806, arrêté par la neige, il ne trouva pas le chemin du sommet. Perdus dans ces lieux inconnus, lui et ses hommes furent arrêtés (recueillis serait peut-être plus juste) par les Espagnols aux environs d'Alamosa puis, le printemps venu, reconduits à la frontière de Louisiane, après un grand détour par le Mexique : soupçonnés d'espionnage, ils ne furent pas maltraités, mais n'étaient pas bienvenus en Nouvelle-Espagne. La première ascension réussie des Américains date de 1820 : trois membres d'une nouvelle expédition, conduite par Stephen Long, parvinrent au sommet et n'y restèrent qu'une heure.
En 1859, le nom de la montagne devint cri de ralliement : "Pikes Peak or bust !". On avait trouvé de l'or dans les Rocheuses : visible à deux cents kilomètres, le pic était devenu le point de repère de milliers de prospecteurs. A cheval, à pied, ils s'empressaient à travers la Prairie : les premiers arrivés seraient les mieux servis. Ils percèrent la montagne de puits inutiles et partirent tenter leur chance ailleurs : l'or était au nord, dans la vallée de Clear Creek ! Ils n'avaient pas été assez obstinés : en 1896, une quinzaine de kilomètres à l'ouest, un cow-boy trouva le fabuleux gisement sur lequel naquirent Victor et Cripple Creek.
On construisit un chemin muletier en 1888 ; treize ans plus tard, une locomobile parvint à le gravir jusqu'au bout. En 1915, un entrepreneur investit 500 000 dollars pour en faire une voie carrossable : il comptait sur les péages pour rentrer dans ses frais. L'année suivante, pour faire connaître sa route touristique, il organisa la première course de côte. Entretien et déneigement coûtaient si cher que le chemin finit par revenir au domaine public. Le péage subsista : il était en 2005 de 35 dollars par voiture.

Les deux premiers moyens de transport : cheval et tracteur à vapeur (09/97)
En 1922, un groupe de 5 hommes réussit l'ascension la veille du Jour de l'An, par une piste du versant est. Un club naquit ! Depuis, ses membres réitèrent l'exploit et, le 31 à minuit, tirent un grand feu d'artifice. Le club s'appelle Adaman... Add a man : chaque année, un membre de plus grimpe la piste.
La montagne reste sauvage : en prenant le temps de flâner, on rencontrera probablement des cervidés ou, en altitude, des marmottes et des aigles. Avec de la chance, on observera une harde de mouflons, ou peut-être un ours noir ou un puma. Au sommet, les plus manifestes intrusions de l'homme sont des rails et un bar, où l'on peut s'asseoir au chaud : à 4300 mètres, il y a deux fois moins d'oxygène qu'au niveau de la mer, et cette carence se fait vite sentir. Certains sont sensible au mal des montagnes, et la brochure distribuée au péage déconseille l'ascension aux cardiaques, aux asthmatiques et aux bébés de moins de trois mois. Les enfants, qui ne lisent pas assez, gambadent comme si de rien n'était !
Ils ne sont pas seuls à bien supporter l'altitude : un marathon escalade la montagne à travers bois depuis Manitou Springs. En 21,4 kilomètres, le dénivelé est de 2375 mètres. Les coureurs les plus endurants font aussi la descente : le record de l'aller-retour est de trois heures et seize minutes ! Envie d'essayer ? Pressez-vous : le nombre des places est limité !
Le bar fait office de salle d'attente. Le seul aménagement ferroviaire est un quai de béton équipé d'une main courante. Une gare serait inutile : le petit train à crémaillère ne s'arrête que 30 ou 40 minutes. Tous les billets s'achètent à Manitou Springs : pour éviter de saturer les voitures, les passagers doivent repartir par le même convoi qu'ils ont utilisé pour venir. L'aller et retour dure 3 h 10, à peine moins qu'à pied pour un champion ! Le train roule toute l'année, sauf lorsque les conditions météo l'en empêchent, mais la fréquence des voyages varie selon la saison.
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A la gare de Manitou Springs (07/03) |
S'en retourne vers les Plaines (06/05) |
Manitou & Pikes Peak Cog Railway

La crémaillère à double denture (07/03)
Fondé par Zalmon Simmons, grand industriel du matelas à ressorts, le train à crémaillère fit son premier voyage en 1891. A l'opposé de la route, la voie grimpe au long du flanc sud-est. Le billet coûte presque aussi cher pour une personne que le péage pour une voiture, mais le train permet d'observer le paysage et délivre ceux que la conduite rebute d'une enfilade de virages accrochés les uns aux autres pendant plus de vingt kilomètres.

Les premières locomotives étaient propulsées par la vapeur. Inclinées pour que la chaudière reste horizontale malgré la pente, elles redescendaient en marche arrière (10/85)
A intervalles réguliers, pendant la descente en voiture, des panneaux recommandent, pour ménager les freins, de rouler en première. C'est un peu excessif : un jeu subtil entre première, seconde et freins rend le voyage plus rapide et plus confortable.
Surprise ! En arrivant à la guérite de Glen Cove Inn, la barrière est fermée pour ceux qui descendent ! L'employé interroge :
- "Vous avez roulé en première ? Je vais vérifier la température des freins..."
Il pose sur le disque de frein le nez d'un appareil en forme de pistolet ...
- "382° ! Rarement vu ça pour un SUV. A partir d'ici, la descente est raide pendant plusieurs kilomètres : vous feriez bien de laisser refroidir avant de repartir."
382° ! La folie des grandeurs ! Ce sont des Fahrenheit : 194° Celsius seulement. Nous nous arrêtons quelques minutes, pour marquer notre bonne volonté.
Le bougre avait raison ! La raideur de la pente et les virages enchaînés les uns aux autres ne ménagent pas les freins : l'arrêt n'était peut-être pas justifié mais, de nouveau, la seconde est mieux adaptée que la molle absence de réactions de la position "Drive".
On peut manquer North Pole à l'aller, impossible au retour ! Juste après le péage, le panneau s'impose de lui-même. North Pole n'est ni un village, ni un hameau, ni même un lieu-dit : c'est l'atelier du Père Noël ! Ce parc d'attraction, consacré à Noël et Santa Klaus, s'est installé ici en 1956, sur un terre-plein bien en vue des enfants et des conducteurs, dont quelques-uns doivent bénir le Ciel de pouvoir faire une pause, après 20 kilomètres de virages. De l'extérieur, on ne voit pas grand chose... Gageons pourtant qu'ici, Noël dure toute la saison d'ouverture et que les magasins n'ont pas été oubliés !

North Pole (06/05)
Des Plaines, à 1800 mètres, au sommet de la Front Range, le temps peut changer du tout au tout. Avec une météo identique, la température est plus basse de 17 Celsius en haut qu'à Colorado Springs. Ajoutez le vent, les nuages et une possible chute de neige : même si l'on a chaud en bas, il est prudent d'avoir avec soi une bonne veste.

Site officiel : http://www.pikespeakcolorado.com/
Site du Cog Railway : http://www.cograilway.com/default.asp
Site du marathon : http://www.pikespeakmarathon.org/
Site de North Pole : http://www.santas-colo.com/
Temps minimum : Pikes Peak et Cripple Creek, 1/2 heure sans compter l'accès
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