
« A la moitié de ce canyon, vers le sud, se trouve un rocher assez élevé, sur lequel nous vîmes peints grossièrement trois écus ou boucliers, et une pointe de lance. Plus bas du côté nord, nous vîmes une autre peinture qui représentait confusément deux hommes en train de se battre. Pour cela, nous l'appelâmes le Canyon Pintado, et c'est par-là seulement que l'on peut aller depuis la crête dont j'ai parlé jusqu'à la rivière la plus proche, car entre les deux, le reste de la contrée est très accidenté, avec beaucoup de pierres. »
Cette annotation dans le journal de voyage du père Silvestre Velez de Escalante date du 9 septembre 1776 : pour la première fois, des Européens venaient dans la région. On y revint fort peu pendant près d'un siècle, et le nom fut ressuscité bien longtemps après le passage de l'expédition.
Santa Fe était la frontière du nord. A l'ouest, Monterey n'avait que six ans. Mille sept cents kilomètres séparaient les deux villes. L'Espagne avait aidé les Américains à se détacher de l'Angleterre mais, ambitieux et remuants, ces nouveaux voisins incitaient à la prudence. La déclaration d'indépendance, le 4 juillet 1776, semble avoir décidé du voyage : il devenait urgent de relier entre elles les villes frontières de la Nouvelle-Espagne et d'occuper le terrain avant que d'autres ne viennent s'y installer.
A la tête de deux cent quarante colons, Anza venait d'ouvrir la première route de Tucson à Monterey et de fonder San Francisco. En quelques mois, le père Garcès avait traversé le désert entre Arizona et Californie et, quelques semaines avant le départ d'Escalante et de ses compagnons, remonté le Colorado jusqu'à Oraibi, principale ville des Hopis : virtuellement, une route de Santa Fe à Monterey existait. Mais les Hopis étaient réfractaires à la civilisation ! Le père Escalante avait enquêté, s'était rendu chez eux : peu amènes, ils rejetaient toute idée de conversion et restaient indépendants. Ainsi naquit l'idée de contourner leurs villages. Au nord, les relations avec les Utes étaient bonnes, et quelques trafiquants parlaient leur langue : là, il serait plus facile d'installer missions et presidios, jalons indispensables avant la fondation de véritables villages.
La petite troupe quitta Santa Fe le 29 juillet. Conduite par le père Francisco Atanasio Dominguez, elle se composait de dix hommes. Escalante, pasteur du pueblo de Zuñi, en tiendrait la chronique. Don Bernardo Miera y Pacheco, capitaine en retraite, peintre, sculpteur, en serait le cartographe. Le maire de Zuñi, Juan Pedro Cisneros, des habitants de Santa Fe et El Paso et leurs serviteurs, indiens christianisés, les accompagnaient.
Lorsqu'on voyage à cheval, il faut chaque jour trouver eau et pâturages. De ruisseau en torrent, la troupe finit par atteindre la rivière de Nuestra Señora de los Dolores. Celle-ci, affluent du Colorado, coule au nord-nord-ouest : dans cette région inconnue, elle semblait le bon fil conducteur de la route à ouvrir. Incapables de trouver un chemin praticable au bord du cours d'eau, ils suivirent son lit. La Dolores, enfermée dans un canyon étroit, les arrêta bientôt.
Que faire ? Tenter de continuer ? Retourner et chercher une autre voie ? Autant de têtes, autant d'avis : ils tirèrent au sort ! Pour ces catholiques fervents, c'était s'en remettre à Dieu : celui-ci décida pour eux de rebrousser chemin. C'est ainsi que, 21 jours plus tard, 200 kilomètres au nord, l'expédition donnait son nom au Canyon Pintado.

Plume, feuille, shamans et bouquetins (07/03)
Isolé sur les plateaux déserts du nord-ouest du Colorado, c'est un parc très peu formel, et la circulation presque nulle sur la Co 139 explique l'absence de « Visitor Center ». Si vous arrivez de l'est, vous trouverez de la documentation au bureau du BLM de Meeker, rien si vous venez de la vallée du Colorado. Mais des panneaux indiquent les huit endroits où sont visibles peintures et gravures rupestres, protégées par des grillages symboliques. De chaque côté de la route, espacés sur une dizaine de kilomètres, elles sont d'accès facile : au pire, un petit raidillon à gravir.
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Canyon Pintado, vu du nord (07/03) |
Le trait sombre au travers de la peinture est un câble, placé là pour renforcer le rocher coupé en deux par une fissure (07/03) |
Les plus anciennes, vieilles de 700 à 1400 ans, furent inscrites par les indiens de la Culture Fremont. Le terme désigne des contemporains des Anasazis, dont les bandes occupaient le Grand Bassin et ses marges, connaissaient l'agriculture, bâtissaient des villages mais disparurent, peut-être anéantis par les envahisseurs Utes et Shoshones, ou bien assimilés par eux. Certaines représentations, plus récentes, furent ajoutées par les Utes.
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Cavaliers et chevaux n'ont pu être peints que par des Utes (07/03) |
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Depuis Fruita, voisine de Grand Junction, la Co 139 remonte un long canyon, quasiment plat à son début. Puis, tout d'un coup, en une dizaine de kilomètres, l'altitude augmente de 750 mètres. Les lacets succèdent aux virages : deux ou trois kilomètres, 215 mètres de dénivelé supplémentaires et voici Douglas Pass, une entaille à près de 2500 mètres dans la falaise du Roan Plateau.
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La route dans le canyon (07/03) |
Roan Cliffs (07/03) |
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Ce talus blanc n'est pas couvert de neige mais de coulures de sels amenés par des sources (07/03) |
Les strates forment des terrasses dans la falaise (07/03) |
Au nord, la route aboutit à Rangely, deux mille habitants, au milieu des terres désertiques de la vallée de la White River, où les seules activités sont l'extraction de pétrole et de gaz, quelques exploitations minérales éparses et l'élevage extensif.

Au sud du Canyon Pintado, une unité de compression de gaz (07/03)
Trois jours après qu'il ait quitté la vallée de la Dolores, le groupe d'explorateurs rencontra un Ute isolé : celui-ci accepta de les guider jusqu'au campement principal de sa bande, sur Grand Mesa. De là, un autre les conduisit à Utah Lake, où se trouvaient plusieurs villages de Yutas Lagunas, les Utes du Lac, comme les appelaient les Espagnols. Dans leur langue, on les nommait Timpanogos, les Mangeurs de poisson. Curieusement, c'est un des plus hauts pics des Wasatch qui en conserve la mémoire. A Utah Lake, les moines apprirent l'existence du Grand Lac Salé, une centaine de kilomètres au nord, mais ne jugèrent pas utiles de s'y rendre : il était clair, tant par la description des indiens que par la longitude, que ce n'était pas le Pacifique.
Monterey et Santa Fe sont presque sur le même parallèle. Les relevés de Miera montraient que les explorateurs étaient 4° au nord de cette ligne : une centaine de lieues. Pour se remettre sur la bonne route, il fallait redescendre vers le sud avant de tourner vers l'ouest.
Accompagnée d'un nouveau guide, l'expédition reprend sa route. On n'est qu'au début d'octobre, mais une chute de neige couvre le désert et bloque la progression une journée entière. Les franciscains changent d'avis : partir vers l'ouest, maintenant, dans l'inconnu, c'est prendre le risque d'être immobilisés plusieurs mois au pied de montagnes infranchissables. Leurs seuls vivres sont le poisson séché acheté aux Timpanogos, et quelques restes de farine. Aucun indien, d'aucune bande rencontrée, n'a entendu parler des Espagnols de la côte. Sans aide, sans nourriture, dans ce désert où le gibier est rare, c'est la mort assurée : il faut rentrer.
Les laïques ne l'entendent pas de cette oreille ! Abandonner, ce serait perdre la face, renoncer aux honneurs de la découverte, retarder l'établissement des relations commerciales entre les deux capitales régionales, dont aurait profité chacun. Pourquoi tous ces dangers et ces fatigues, si l'on fait demi-tour maintenant ? La grogne s'installe.
Une fois de plus, on va confier son sort à Dieu ! Dominguez, les yeux levés vers le ciel, prend sans choisir un morceau de papier. Un seul mot y est inscrit : « Cosninas », du nom d'une tribu amie voisine des Hopis. Dieu en a décidé : on rentre à Santa Fe. Miera, Cisneros et les autres sont satisfaits. Les moines ne ressentent pas d'amertume : à chaque rencontre avec des indiens, ils ont prêché. Ils ont promis aux Utes de revenir installer des missions. Pour eux, la conversion de pauvres âmes dans l'ignorance du vrai Dieu compte plus qu'une route commerciale vers Monterey, et même que l'intérêt supérieur de l'Etat.
Leur guide les a quitté depuis plusieurs jours. Ils sont seuls, perdus dans ce territoire inconnu. Craintifs, la plupart des indiens les fuient. Ceux qu'ils arrivent à retenir parlent des dialectes de moins en moins intelligibles au fur et à mesure qu'on s'éloigne de Utah Lake. La troupe traverse l'angle sud-ouest du Plateau du Colorado et rejoint le fleuve au milieu de Marble Canyon. Après maints détours en terrain difficile, elle trouve un gué une dizaine de kilomètres en amont de l'actuelle Page : elle l'a cherché pendant onze jours ! L'endroit, noyé sous les eaux du Lac Powell, porte le nom de « Crossing of the Fathers ».
Depuis longtemps, les vivres sont épuisés : l'un après l'autre, trois chevaux ont été abattus et on a subsisté sur leur viande séchée. On comptait acheter de la nourriture aux Cosninas : ils ne sont pas dans leurs villages. Il faudra aller jusque chez les Hopis ! Ceux-ci, soucieux de ne pas envenimer leurs relations avec les Espagnols, offrent leur hospitalité, la chaleur de leurs foyers, mais repoussent les tentatives de prosélytisme.
Escalante et Dominguez, accompagnés de ceux dont les chevaux ne sont pas complètement épuisés, retrouvent la civilisation au pueblo de Zuñi le 24 novembre, près de quatre mois après leur départ de Santa Fe. Les autres suivent à quelques jours.
Deux ans plus tard, Miera publiera une carte des régions traversées : ouï-dire et imagination y suppléent à ce qu'il n'a pas constaté. La Green River, nommée Rio de San Buenaventura, au lieu d'être un affluent du Colorado, n'y forme qu'une seule rivière avec la Sevier et entre dans un lac à qui Miera donne son nom. A l'ouest du lac Utah, ou du Grand Lac Salé, le cartographe représente un bras d'eau. Vingt-cinq ans plus tard, Alexander Von Humboldt, célèbre pour ses voyages en Amérique du Sud, mais qui n'est jamais allé dans la région, publie une carte où la Buenaventura, issue des Rocheuses, court jusqu'au Pacifique. Repris par de nombreux éditeurs européens, son dessin fera chercher pendant trente ans la mystérieuse rivière qui permettrait de flotter jusqu'à l'océan au lieu de traverser le désert. Les expéditions de Fremont, après 1840, montreront l'existence du Grand Bassin, preuve que la Saint Bonaventure n'a jamais existé.
Aucun missionnaire, aucun soldat espagnol ne retournera dans ces territoires ; aucun pueblo ne s'y installe et les diverses tribus restent livrées à elles-mêmes. Ce n'est qu'en 1830 qu'Antonio Armijo de chemin en sentier, fait le premier voyage aller-retour de Santa Fe à Los Angeles et trace une piste que les Américains nommeront Old Spanish Trail.
La relation d'Escalante lui valut la célébrité : son nom reste attaché à un village, un state park, un monument national. La carte de Miera, grâce à celle de Humboldt, fit retenir son nom. On oublia Dominguez pendant deux siècles : pourtant, il avait conduit l'expédition, sans résultat tangible, mais sans pertes. En 1996, l'administration des parcs nationaux créa la Dominguez-Escalante Trail, où certains endroits du périple des moines sont repérés, parfois aménagés pour recevoir les touristes.
Un dernier mot, pour les amateurs de minéralogie : vous verrez peut-être, par places, le calcaire jaune du canyon se teinter de vert. Il s'agit de pintadoïte, un hydrate naturel de vanadate de calcium (rien de plus !) auquel le canyon a donné son nom.
Site officiel :
http://www.us-parks.com/blm/canyon_pintado_national_historic_district/index.html..
La carte du district sur le site du B.L.M.
Temps minimum : 1 heure
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© et crédit photos : America dreamZ.
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