MONTAGNES ROCHEUSES


Au Colorado, les Montagnes Rocheuses peuvent être divisées en deux grandes régions, de nature et d'Histoire différentes : du centre de l'Etat en allant vers l'ouest, une série de chaînes s'allonge du nord au sud. La première à l'est la Front Range, s'élève au-dessus des Plaines. Ces montagnes sont pour moitié composées de roches granitiques, et pour l'autre moitié de roches métamorphiques, shistes et gneiss.

L'angle sud-ouest de l'Etat est occupé par les montagnes San Juan. Les San Juan sont d'origine essentiellement volcanique.

A l'angle nord-ouest du Colorado la chaîne des Uinta, coupée par la profonde tranchée du Canyon de Lodore, naît pour se développer d'est en ouest dans l'Utah (l'une des rares ainsi orientée en Amérique du Nord !).

La Front Range court sur presque toute la longueur de l'Etat, relayée au sud par le horst de Sangre de Cristo. Derrière elle, les Sawatch, Elk Range, Gore Range, forme une seconde barrière où la haute vallée de l'Arkansas s'engage comme un coin. L'Arkansas coule dans un rift, qui se poursuit au sud dans la vallée de San Luis, où court le Rio Grande. D'autres cours d'eau, comme la Platte, ont formé des "Parks", des plateaux sertis entre les montagnes, et quittent les hauteurs par d'étroites vallées.

Le continent nord-américain dérive vers l'ouest. Sa vitesse varie au cours des âges : il y a quatre-vingt millions d'années, elle était le double de ce qu'elle est aujourd'hui. En même temps, la croissance de la plaque océanique accéléra : ces vitesses combinées atteignirent une quinzaine de centimètres par an. Les géologues pensent que, sous la poussée, l'angle de la subduction diminua. Les effets de la subduction furent reportés un millier de kilomètres vers l'est, brisant la croûte superficielle. En quarante millions d'années, la Front Range et ses soeurs s'élevèrent avec leur couverture de sédiments. Ceux-ci furent repris par les cours d'eau et formèrent les Hautes Plaines.

Lorsqu'on vient de l'est, la Front Range semble jaillir des Plaines. Poussée par la compression du continent, elle est sortie de terre légèrement en biais, comme une épaisse lame qui aurait incisé et traversé les sédiments plus tendres, les chevauchant en partie. Son front a redressé les couches qu'elle traversait, formant dans le piémont une rangée de collines où l'érosion a dégagé des aiguilles de grès perpendiculaires à la plaine, comme on peut en voir au parc de Garden of the Gods, à Colorado Springs.



Derrière les maisons de Denver, la crête sombre est celle du piémont, où les strates ont été fortement redressées. A l'arrière-plan, sa majesté enneigée la Front Range (10/85)

Le célèbre Pikes Peak est dans la Front Range. Il culmine à 4300 mètres. Cent-soixante kilomètres au nord, dans le Parc National des Montagnes Rocheuses, Longs Peak est plus haut de 45 mètres. Sa face nord-est est une haute falaise, dont l'à-pic plonge de plus de 500 mètres. John Wesley Powell, qui avait perdu un bras pendant la Guerre de Sécession, fut le premier américain à escalader Longs Peak, en 1868. L'année suivante, il fut également le premier explorateur du fleuve Colorado, qu'il descendit en bateau. La plus hautemontagne du Colorado (et des Rocheuses du Mexique au Canada) se trouve dans les Sawatch : le mont Elbert culmine à 4399 mètres. Curieusement, il est d'accès facile : on a même réussi son ascension en VTT. Les Rocheuses du Colorado sont moins escarpés que les Alpes et les Pyrénées, mais plusieurs pics ne peuvent être escaladés que par des grimpeurs chevronnés. Cette douceur des formes est due au fait que les Rocheuses sont composées pour moitié de granite, qui se délite en dôme, et que peu de glaciers y subsistent aujourd'hui. A l'ouest, quasiment parallèle à la chaîne des Sawatch se trouve l'Elk Range, puis, au nord, après la vallée du Colorado, la Gore Range, composée de roches métamorphiques,

De Denver, on passe généralement la Divide par le double tunnel de l'Interstate 70. L'ancienne route, l'US 40, juste à coté, passe la crête au col de Loveland, à 3645 mètres. Depuis la sortie de l'autoroute, juste avant les tunnels, l'étroite route en lacets escalade rapidement le flanc de la montagne, et s'ouvre soudain sur une série de plans tranquilles où coule un ruisseau. Plus loin, la vallée se resserre. On longe des stations de ski, et on repasse bientôt la Divide pour entrer dans le bassin de la South Platte. Après South Park, il faut grimper de nouveau pour passer dans la haute vallée de l'Arkansas, dominée par la chaîne des Sawatch. Loin des villages modernes construits pour les touristes, avec leurs hôtels, leurs magasins, leurs restaurants haut de gamme, Buena Vista, à 2400 mètres d'altitude, ne semble s'offrir qu'aux amoureux de randonnées, aux pêcheurs et aux fanatiques de rafting. Plus loin au sud, il faut choisir de passer à l'est ou à l'ouest de la chaîne des Sangre de Cristo.

Parc National des Rocheuses Parc National des Rocheuses

Parc National des Rocheuses : des sommets arrondis mais aussi quelques dents. L'étang a été créé par les castors (08/86)

Légèrement en biais de l'axe nord-sud, celle-ci prolonge la Front Range jusqu'à l'intérieur du Nouveau-Mexique. La vallée de l'Arkansas, d'abord parallèle à la Front Range, a tourné vers l'est entre les deux chaînes. La Sangre de Cristo est un horst, un grand pan de montagne qui s'est élevé entre deux failles, alors que les vallées latérales s'enfonçaient. A l'est, il est bordé par le rift du Rio Grande; à l'ouest, c'est une petite vallée sauvage nommée Wet Valley. A peu près au milieu de la chaîne, juste au sud du Monument national de Great Sand Dunes, avec 4372 mètres, le sommet plus clair de Blanca Peak domine la montagne sombre. Contrairement au reste de la Sangre de Cristo, principalement composée de roches métamorphiques et d'une couverture sédimentaire partielle, le Pic Blanc est granitique. Il s'élève comme une dent blanche au dessus des conifères sombres, qui ne poussent pas au dessus de 3500 mètres. Cela lui a valu son nom.

Dans la Front Range   Blanca Peak

Dans la Front Range, en allant vers Berthoud Pass, 3050 m (08/86)

Blanca Peak, depuis San Luis Valley (05/01)

Le massif des montagnes San Juan, d'origine volcanique, étend depuis le Nouveau-Mexique un arc qui s'élargit en tournant vers l'ouest. Au plan de la structure géologique, il appartient au Plateau du Colorado, mais ses vallées encaissées, ses pics, ses crêtes déchiquetées le rattachent indéniablement aux Montagnes Rocheuses.

La courbe des San Juan suit des failles déjà présentes il y a un milliard et demi d'années. Des fissures permirent le passage d'intrusions de magma qui, sans percer le sol, donnèrent naissance à des laccolites. Les montagnes furent partiellement érodées puis, selon les époques, tout ou partie submergées par des mers dont l'avance et le recul, liés aux glaciations, les recouvrirent de sédiments variés. Entre les failles, le même bloc, à une période ou une autre, pouvait s'élever ou s'enfoncer, devenant tour à tour fond de vallée ou montagne, péninsule ou bras de mer, contribuant par son usure à combler les golfes, ou recevant les sédiments des parties émergées.

Engineer Mountain Twilight Peak

Au petit matin, dans les San Juan (05/01)
Engineer Mountain Twilight Peak

Le volcanisme apparut il y a 40 millions d'années et s'amplifia graduellement. Des coulées de lave fluide inondèrent la région, recouvrant l'est des montagnes. Dix millions d'années plus tard, les volcans devinrent violents : sous la pression des gaz, certains cônes explosaient, le sommet d'un volcan basculait, libérant d'immenses énergies qui balayaient le paysage désolé. Des nuées ardentes, comme celle du Vésuve sur Pompéi, soufflaient tout sur leur passage, projetant bombes, cendres et scories. Subitement vidé, le sous-sol laissait s'effondrer les flancs de certains volcans. Il n'en resta que de grands cratères plats, larges de plusieurs kilomètres. Les géologues les nomment "caldeiras". Il y en a dix-huit dans les San Juan. A la même époque, toute la région fut relevée de 1500 mètres, accélérant l'érosion.

Mont St Helen

Les effets dévastateurs de l'explosion du Mont St Helen, le 18 mai 1980, dans l'Etat de Washington. Les arbres ont été brulés jusqu'à 70 km du cratère par la nuée ardente. De telles manifestations de la Nature se sont produites régulièrement pendant vingt millions d'années dans les San Juan, avant que le feu ne se calme. La photo a été prise 11 ans après le cataclysme : la vie reprenait peu à peu. (07/91)

Le calme revint il y a 10 millions d'années environ. Dans le sous-sol encore chaud, venues du fond de la Terre, des vapeurs chargées de minéraux précieux s'infiltraient le long des fissures et se condensaient, laissant après elles des filons d'or et d'argent. A la surface, les premières graines, portées par le vent, s'ancrèrent dans les anfractuosités. L'année suivante, quelques unes germaient. Bientôt, les animaux revinrent broûter. La vie recommençait. Les glaciations achevèrent l'ouvrage, pour faire des San Juan ce qu'on en voit aujourd'hui : de hautes montagnes, dont certains comparent les paysages à ceux des Alpes.

San Juan

Depuis la vallée de l'Uncompahgre, les sommets déchiquetés des San Juan (06/01)

La "Continental Divide" traverse les San Juan et continue au nord dans la chaîne des Sawatch (les Wasatch sont dans l'Utah), puis dans la Front Range et la Gore Range, avant d'enter au Wyoming.

Ainsi, malgré des altitudes en moyenne plus élevées que celles des Alpes, les Montagnes Rocheuses du Colorado semblent ne pas présenter de plus grandes difficultés à la circulation. Au prix de grands travaux, il y semble soudain normal de se promener à 3000 mètres d'altitude, dans le confort de son automobile. Par comparaison, on passe le plus haut col de France, le Restefond, à 2802 mètres. Le tunnel du Galibier n'est qu'à 2556, le Tourmalet à 2114, et l'Aubisque 410 mètres plus bas. Mais en France, aucune plaine en pente douce ne conduit les voyageurs à 1600 mètres d'altitude, au pied des montagnes, et les dénivelés sont aussi importants.

La pluviosité est beaucoup plus forte sur les versants occidentaux : aucune rivière de conséquence ne naît sur le versant oriental de la Front Range ni de la Sangre de Cristo. Les nuages venus du Pacifique se vident sur les Cascades et la Sierra Nevada, plus proches de l'océan. Puis, les courants traversent le désert du Grand Bassin. Le plus souvent, la température du désert empêche la pluie : au contraire, l'évaporation des eaux intérieures, comme le Grand Lac Salé, augmente le taux d'humidité des vents d'ouest. En arrivant aux Rocheuses, l'air s'élève, refroidit, et l'humidité se condense : il pleut ou il neige. Lorsqu'on voyage, on peut passer brutalement du grand beau temps sur le Plateau du Colorado à un temps exécrable dans les Rocheuses. A l'est, les nuages porteurs de pluie remontent la vallée du Mississippi, mais se déchargent bien avant d'arriver aux montagnes.


Site de l'US Geological Survey : usgs.gov

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