Au sommet encore inhabité d'une colline de San Francisco, on découvrit en 1850 sept pierres tombales gravées de caractères cyrilliques : étaient-ce celle de trappeurs, ou de marins malades venus avec le comte Rezanov ? Personne ne lisait le russe : les tombes finirent par disparaître... On ne sut jamais de qui c'étaient les sépultures, mais la colline prit son nom actuel.
Lorsque, le premier hiver de la ruée vers l'or, les prospecteurs vinrent se réfugier à San Francisco, la ville n'avait pas grand chose à leur offrir : tous ces gens sans feu ni lieu s'installèrent comme ils le purent, dans des tentes, des cabanes construites à la hâte avec les espars volés aux navires abandonnées dans la baie : leurs campements escaladèrent les pentes de Russian Hill, mais l'occupation organisée de la colline ne commença qu'en 1853.
La mise en service d'une ligne de Cable Car, en 1882, permit d'accéder confortablement au sommet : les maisons se multiplièrent. Contrairement à sa voisine Nob Hill, où vinrent s'installer les plus riches, Russian Hill fut occupée par les classes moyennes et des intellectuels, peintres, écrivains et poètes, souvent membres du Bohemian Club. George Sterling, Ambrose Bierce, Fanny Stevenson (la veuve de Robert Louis), Ina Coolbrith eurent leur maison sur la colline. San Francisco avait déjà 230 000 habitants, mais la ville était encore petite : aujourd'hui, à proximité du centre, Russian Hill est devenue un quartier chic où, d'étage en étage, maisons et jolis jardins progressent le long des pentes. Le point culminant est sans doute l'endroit où Lombard Street passe la colline dans un enchaînement de huit épingles à cheveux : interrompue à l'est par Leavenworth et à l'ouest par Hyde Street, la circulation dans le tortillon peut être très ralentie, d'autant que lestouristes y viennent en nombre. Les Américains, peu avares de superlatifs, ont surnommé Lombard Street "rue la plus tortueuse du monde" et c'est peut-être bien vrai, quoique Fremont Street, au sommet de Potrero Hill, semble en mesure de lui disputer le titre !
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Lombard Street : la vue classique... (07/02) |
mais on ne vous dit jamais que, sur le flanc occidental de Russian Hill, la rue est droite ! (09/04) |
Ces rues en pente, ces cul-de-sac, sont un spectaculaire terrain d'action pour les cinéastes, qui utilisent régulièrement Russian Hill pour des scènes de cascade automobile. Comme partout dans San Francisco, les rues sont tracées selon un plan orthogonal, ne suivent pas les courbes de niveau, escaladent des pentes de plus de 20% et passent le plus souvent l'obstacle sans barguigner, avant de plonger sur la pente opposée. Le plus souvent...
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Lombard Street : de coquettes petites maisons, très chères (09/04) |
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Perpendiculaires aux rues Taylor et Leavenworth, ce ne sont pas des séries de lacets mais des volées de marches qui permettent de passer la crête. Deux rampes successives interrompent Vallejo au niveau de Taylor Street. Dans Greenwich Street, entre Union et Green, un escalier relie Jones et Taylor, mais la rue est finalement interrompue avant d'atteindre Larkin. Les "bohèmes" s'étaient installé à proximité de l'intersection de Jones et Vallejo, tout près du sommet. La colline a 104 mètres de haut : ils profitaient d'un des plus beaux points de vue de la ville sur les quartiers du centre, le port, la baie et ses îles.
Fort heureusement, le Cable Car est toujours là : il pallie les difficultés de circulation et de stationnement et, pour les piétons, au souffle court et au coeur qui bat trop vite ! La ligne part d'Aquatic Park, à l'extrémité occidentale de Fisherman's Wharf, escalade Hyde Street et vient tourner dans Washington Street où elle rejoint le Cable Car Barn.

Maisons sur Russian Hill (06/03)
Dix mètres plus haut sur la même crête, Nob Hill est à moins d'un kilomètre au sud-est. Elle fut successivement nommée Fern Hill, parce qu'il y naissait une source bordée de fougères, California Hill, Hill of the Golden Promise, avant d'acquérir son nom actuel. Dès 1853, les maisons grimpaient jusqu'au sommet. Les flancs étaient abrupts, inconfortables, dangereux pour les voitures à chevaux : seuls résidaient là les gens trop pauvres pour se loger près du centre. Les choses commencèrent à changer en 1873, après la mise en service de la première ligne de Cable Car dans Clay Street. Leland Stanford qui, jusque là, vivait à Sacramento, décida de déménager à San Francisco. Ses associés et lui ne firent rien moins que de construire une ligne funiculaire dans California Street pour desservir leurs domiciles : elle profita évidemment au reste de la population. Outre Leland Stanford, Mark Hopkins, Collis Huntington et Charles Crocker, James Flood et James Fair, enrichis grâce aux mines d'argent de Virginia City, bâtirent sur la colline des demeures à la mesure de leurs fortunes.
Non loin du sommet, le terrain de Stanford, président de la Central Pacific, ancien gouverneur de Californie, occupait un demi lot entre California, Pine, Powell et Mason, plus d'un hectare. Il y fit construire la plus grande résidence privée de Californie : la maison de trois étages couvrait plus de 1400 m2 au sol. La vue portait sur la baie, Alcatraz, les Coast Ranges, Twin Peaks et jusqu'à San José. La construction, achevée en 1876, précéda de deux ans la mise en service de la ligne de Cable Car de California Street.
Que faire d'une maison de plus de 4000 m2 ? Facile... Avec un peu d'imagination ! L'entrée principale donnait sur California : un escalier de pierre conduisait à un rez-de-chaussée, légèrement surélevé par une série de terrasses. Les marches donnaient sur un porche large de quinze mètres et profond de plus de quatre, supporté par des colonnes corinthiennes. Un hall, long de 30 mètres et large de 6, ouvrait sur une rotonde de 65 m2. Ornée de colonnes et de statues, celle-ci s'élevait jusqu'au toit. Une galerie circulaire, à l'étage supérieur, en faisait le tour. Mosaïques, fresques, panneaux peints de scènes de l'antiquité et de figures allégoriques décoraient hall et rotonde dans un style qualifié de néo-pompéien.
De part de d'autre de ce long couloir se trouvaient un parloir, un salon d'art, une salle à manger, une salle de réception, une bibliothèque, une salle de billard et un salon, ornés de fresques de styles divers. Pour ne citer que quelques chiffres, le parloir avait 93 m2 de superficie, la salle à manger 142 et la bibliothèque 116. L'étage supérieur, desservi par un escalier monumental et un ascenseur, avait plus de vingt chambres. Sous le rez-de-chaussée, le rez-de-jardin, en partie enterré dans le flanc de la colline, abritait une salle à manger supplémentaire (on n'ose pas dire " de secours " !) de 190 m2, une pièce de 40 m2 pour le petit déjeuner, une salle de jeu, la cuisine et ses dépendances et les appartements des domestiques. Ceux-ci passaient d'étage en étage par un escalier de service. La maison avait le chauffage central. Sa décoration, à elle seule, avait demandé cinq mois de travail à un maître et seize ouvriers !
Juste en amont, la maison de Mark Hopkins, surmontée d'une tour, occupait l'autre moitié du bloc et ne cédait en rien à celle de Stanford. De l'autre côté de California Street, les maisons de Crocker et Huntington étaient un peu plus haut sur la colline : on dit que Collis Huntington, pour se venger d'un voisin qui avait refusé de lui vendre son terrain, construisit un mur de quatre mètres de haut sur trois côtés de sa propriété pour gâcher la vue de celui-ci.
La maison de James Flood avait quarante-deux pièces. Le richissime spéculateur montra qu'il n'avait rien à envier aux fortunes de l'Est : sa maison serait des mêmes pierres que celles des gens influents de New York et Philadelphie. Les blocs de grès, équarris au Connecticut, étaient taillés au New Jersey. Ils venaient à San Francisco par le cap Horn. Quelques bateaux firent naufrage, et certaines de ces pierres gisent au fond l'océan : poussière tu étais, et tu retourneras poussière ! La bâtisse coûta un million et demi de dollars : le chiffre paraît énorme, surtout pour l'époque, mais ce n'était que 5% de la fortune de Flood ! Qui peut en dire en dire autant aujourd'hui ? Selon certains, la présence de ces nababs, nabob en anglais, aurait par contraction donné naissance au nom de Nob Hill.

La rescapée du tremblement de terre de 1906 : Flood mansion (09/04)
Le tremblement de terre et l'incendie de 1906 détruisirent tout. Seul la maison de Flood et le Fairmont Hotel, dont on venait de terminer la construction, résistèrent, malgré des dégâts considérables. Flood's Mansion, agrandie, abrite aujourd'hui le Pacific Union Club. L'hôtel Fairmont est le plus luxueux de San Francisco. Au N°1 Nob Hill, sur le terrain de Hopkins, le Mark Hopkins Intercontinental, accueille des visiteurs depuis 1926 et, là où était son voisin, se trouve l'hôtel Renaissance Stanford Court. Arabella Huntington fit don de son terrain à la ville pour en faire un parc et, sur celui de Charles Crocker, les épiscopaliens érigèrent la plus grande église gothique de l'Ouest : Grace Cathedral a des vitraux, des gargouilles et des flèches mais, paradoxalement, ce qui semble lui manquer le plus est la grâce architecturale.

Une rue de Nob Hill. Au fond, la tour du Mark Hopkins (09/04)
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Grace Cathedral (09/04) |
Détail d'une porte (09/04) |
Après le tremblement de terre, les nababs émigrèrent vers Pacific Heights. La reconstruction négligea les jardins, remplacés par les luxueux immeubles d'hôtels et de logements collectifs. Grâce à sa proximité du centre et d'Union Square, malgré quelques restaurateurs et magasins de détail, la colline se passe d'une zone commerciale. Mais elle reste Nob Hill et tout ce qu'il y a de plus cher à San Francisco s'y trouve... C'est également là qu'est le Cable Car Barn, musée et centre de commande des trois lignes en service : la colline est toujours bien desservie !

Lombard Street s'allonge jusqu'au pied de Telegraph Hill. Au fond, derrière Yerba Buena Island, les deux tours de Bay Bridge (09/04)
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