Le Presidio :

De la fondation de San Francisco à la Seconde Guerre Mondiale


Juan Bautista de Anza, de la porte du presidio de Tubac, contemple la longue colonne de chevaux. Les familles qui vont partir disent adieu à celles qui restent, et qu'elles ne reverront certainement jamais : trente soldats, un sergent, un sous-lieutenant, leurs femmes et leurs enfants, trois franciscains, un intendant, quinze muletiers, trois vaqueros, quelques serviteurs et cinq interprètes ! Voici son équipage, sans compter les 340 chevaux, 165 mulets, et les 300 têtes de bétail qui fermeront la marche.

Deux cent quarante personnes et plus de huit-cents bêtes : elles iront de Tubac, dix-huit lieues au sud de la future Tucson, jusqu'à la mission San Gabriel puis Monterey, en tout trois cents cinquante lieues d'une route dont la moitié n'a été jamais empruntée par un groupe aussi important, et qu'Anza n'a reconnue que l'année précédente, accompagné d'un simple peloton de soldats ! Cette multitude n'embarasse guère le capitaine : il est déterminé ! Hommes et bêtes passeront : ces gens-là ont la foi, le courage et ils ont choisi. A onze heures, le 23 octobre 1775, l'expédition s'ébranle.

Pour surveiller près de 700 kilomètres de côte, protéger cinq missions des indiens et des pirates, la Californie n'a que son gouverneur, au grade de lieutenant-colonel, un lieutenant, deux sous-lieutenants, deux sergents, soixante-deux caporaux et hommes de troupe, un armurier et un tambour : quelques-uns des soldats de l'expédition resteront à Monterey, pour renforcer la garnison. Une dizaine servira d'escorte à Anza à son retour. Les autres, sous les ordres du lieutenant Josef Joachin Moraga, iront fonder une colonie _un fort militaire et une mission, sur les rives de la baie de San Francisco.

Les colons sont triés sur le volet : le capitaine en a lui-même choisi huit dans la garnison de Tubac. Vingt sont venus d'autres forts, ou se sont enrôlés pour la circonstance : au bout de dix ans de service, on leur donnera une terre à bâtir, plusieurs hectares à mettre en cultures et des droits sur les pâtures publiques, l'eau et l'affouage. Outre leur solde, tous ont reçu un viatique conséquent. Ils sont mariés, bons citoyens, fidèles au roi. Sur les 30 hommes de troupe, quinze sont Espagnols, sept mulâtres, six métis et deux indiens.

Les voyageurs devront, pour éviter la chaleur brûlante de la Sonora, voyager le soir. Ils devront affronter les étapes sans rivière, et les puits alcalins dont l'eau rend malade ; rechercher le bétail débandé lors des marches sans eau, parfois trois jours de rang ! Ils devront, en plein désert du Colorado, subir un hiver si rude que la neige tombe en couche épaisse et que des chevaux crèvent, et du bétail aussi. Ils devront passer les Chaînes de la Péninsule, où des hommes pleurent en imaginant qu'ils ont pour toujours abandonné le chaud désert de Tubac pour des régions glaciales.

Mission San Gabriel Arcangel

Mission San Gabriel Arcangel (02/02)

Enfin, après soixante-treize jours de marche, ils arrivent à San Gabriel, une mission isolée à l'est de l'endroit où naîtra bientôt le Pueblo de la Reina de los Angeles de Porciuncula. Le soir du premier jour, une femme est morte en couches. Tous les autres sont là, et si quelques animaux manquent, c'est moindre mal !

Le 21 février, la cavalcade reprend, sur un chemin plus facile, El Camino Real.Cet embryon de route relie San Diego à Monterey. Ils atteignent la capitale le 10 mars : huit enfants sont nés en route.

Juan Bautista de Anza

Juan Bautista de Anza

Anza a su préserver la vie et les biens de ceux qu'il a conduit. Maintenant, obeissant aux ordres du Vice-Roi, il va confier les familes au gouverneur, explorer la baie, définir les emplacements propices à l'établissement du presidio et de la mission, puis ira rendre compte à Mexico. Accompagné du père Font, du lieutenant Moraga et de quelques soldats, il atteint le Golden Gate le 28 mars : hormis les collines, quelques vallons et les marécages, le sol est fait de sable, dunes à peine vêtues d'herbes et de buissons épars.

A l'extrémité de la péninsule, une centaine de mètres au-dessus de l'eau, un plateau herbeux, sans arbres, regarde la baie et l'océan. Au sud, à la limite des dunes, un petit lac donnera de l'eau. Un ruisseau coule vers la baie, où l'échancrure d'une anse fera un port acceptable. Au nord, le plan en pente douce s'achève sur une falaise blanche, enfoncée comme une écharde dans le détroit : c'est le passage le plus étroit, d'où le fort surveillera l'entrée de la baie. Anza nomme la pointe Cantil Blanco.

Cantil Blanco

Derrière le pylône sud du Golden Gate Bridge, ce qui subsiste de Cantil Blanco. A gauche, un mur de briques de Fort Point. Les arbres ne furent plantés qu'après 1880 (06/02)

Le père Font est enthousiaste :

"... nous prîmes pied sur un plateau très vert couvert de fleurs, avec une grande abondance de violettes sauvages. Le plateau est ouvert, d'une étendue considérable, plan, en pente légère vers le port [NdE : Font désigne ainsi la baie]. Il doit faire environ une demi-lieue de largeur, un peu plus en longueur et s'étrécit jusqu'à la falaise blanche, où il s'arrête. Ce plateau offre une vue exceptionelle, car on voit une bonne part du port et de ses îles, aussi loin que l'autre rive, l'entrée du port et, de l'océan, tout ce que la vue peut saisir, aussi loin qu'après les Farallons.

Nul doute : bien qu'au cours de mes voyages, j'ai vu de bons sites et de beau pays, je n'en ai point vu qui me plaise autant que celui-ci. Et je pense que s'il pouvait être aussi bien colonisé que l'Europe, il n'y aurait rien de plus beau dans le monde entier, car il a les meilleurs avantages pour y fonder une très belle ville, avec toutes les commodités désirables, sur terre comme sur mer, avec ce port si remarquable et si vaste, dans lequel on pourrait établir des chantiers navals, des quais et tout ce qu'on peut souhaiter."

Seul le bois de construction manque. Les chênes de la vallée de San José y pourvoiront ! Anza plante une croix à l'endroit où le fort devra être construit. Le lendemain, il désigne l'emplacement de la mission et part explorer la baie. Les marécages de la San Joaquin l'arrêtent : l'eau du fleuve est si étale, soumise au mouvement des marées qu'on en vient à douter que ce soit une rivière. Pourtant, cette eau est douce... Peut-être est-ce un grand lac, formé on ne sait comment dans le prolongement de la baie. Incapable de progresser, le capitaine ramène sa troupe à Monterey.

Moraga, accompagné du sergent Grijalva, deux caporaux, seize soldats, sept civils et cinq indiens, quitte la capitale le 17 juin. Les familles et deux franciscains, Palou et Cambon, sont du voyage. Deux cents têtes de bétail, des moutons et un train de mules, chargé de vivres et de semences, suivent le convoi. Un navire, parti bien avant eux, apporte le matériel lourd et des provisions pour un an. Chassé par des vents adverses jusqu'à San Diego, il n'arrivera que soixante-treize jours après son départ. En l'attendant, on a commencé la construction du fort. La falaise blanche, exposée aux vents froids du nord-ouest, paraît intenable pour un établissement permanent : Moraga construit le fort en retrait de plus d'un kilomètre. Entrepôts, caserne, poste de garde, chapelle et maison du commandant, simples cabanes de rondins au toit de chaume et aux murs jointoyés à la boue, sont dissimulés derrière une palissade de 77 mètres de côté. Autour de l'enclos, 1260 mètres mesurés depuis la plaza en direction de chaque point cardinal marquent le terrain militaire. Un Te Deum achève la messe : salué de tirs de canons et de salves de mousquets, Josef Joachin Moraga prend officiellement possession du fort le 17 septembre. Le père Font consacre la chapelle le 3 octobre et inaugure la mission le 9.

A proximité du fort coule une source à laquelle on attribuera longtemps l'étonnante fécondité des Californiennes. Le premier né de San Francisco ne lui doit rien : mis au monde le 10 août 1776, il a été conçu loin d'ici ! Mais, sans apport extérieur, la population du presidio atteindra 300 habitants et le fort devra être agrandi plusieurs fois.

Loin de tout, la Californie ne reçoit guère d'assistance. George Vancouver arrive à San Francisco à la fin de 1792. Le commandant du poste, un sous-lieutenant, l'accueille avec courtoisie, lui fait visiter le poste et réalise soudain sa propre ingénuité. Le fort n'a qu'un canon : l'Anglais n'a pu manquer de s'en apercevoir ! Vite, l'officier écrit au gouverneur : installées sur la pointe de Cantil Blanco, une douzaine de bouches à feu serait une garantie contre toute agression maritime ! Les canons arrivent l'année suivante. Un an de plus et deux fortins sont élevés : el Castillo de San Joaquin, sur Cantil Blanco, et la Bateria de Yerba Buena, à l'actuel emplacement de Fort Mason. Plus tard, les Américains araseront les ruines du Castillo et une partie de la falaise pour construire Fort Point.

Fort Point

Fort Point, sous la charpente du Golden Gate Bridge (09/83)

La révolution mexicaine s'achève en 1821. Républicains, parfois freinés par des gouverneurs plus conservateurs ou avisés, les gouvernements rendent par saccades les indiens à la vie séculière. Les missions perdent leur pouvoir. La population civile croît : à la fin de 1834, le gouverneur Figueroa donne au capitaine Mariano Vallejo, commandant de la garnison, seule autorité militaire et civile, l'ordre de transmettre ses pouvoirs administratifs à un conseil municipal élu. En même temps, il entérine les limites du pueblo telles que les a définies Vallejo, et que les reconnaîtra l'autorité américaine. Peu après, le gouverneur déplace le commandement militaire de la région sur la rive nord de la baie, pour y séculariser la mission San Francisco Solano : inoccupé, le Presidio tombe en désuétude.

En 1835, William Richardson, établi dans la région depuis 12 ans, gendre d'un officier espagnol, capitaine du port et maître des goélettes qui cabotent dans la baie, obtient de Figueroa l'autorisation de fonder un village au lieu-dit Yerba Buena, au bord de l'anse du même nom, à la pointe nord-est de la péninsule. Il y bâtit sa maison, sur le chemin qui mène de la mission à l'ancien fort, là où se trouvera plus tard l'intersection de Clay et Grant, en plein centre de la ville actuelle. Douze ans plus tard, Yerba Buena a 800 habitants, presque tous Américains. Les premiers sont venus commercer ; les suivants, aidés par l'armée et la flotte américaine, ont évincé les Mexicains.

Le 30 janvier 1847, pour associer à la communauté le nom de la baie, connu jusqu'en Europe, et devancer la ville concurrente de Benicia, où Vallejo, ancien général et futur sénateur de Californie, conserve une influence, le lieutenant Bartlett, maire désigné en attendant des élections, change d'un trait de plume le nom de Yerba Buena en San Francisco. En était-il vraiment besoin ? Yerba Buena était sur le territoire défini par le capitaine Vallejo et approuvé le gouverneur... Quinze mois plus tard, la ruée vers l'or vide la ville. Une nuit, la moitié de la garnison américaine du Castillo de San Joaquin déserte pour les mines : l'autre moitié, envoyée à leur poursuite, se joint aux premiers !

La présence d'une compagnie d'artillerie pendant la Guerre de Sécession rend quelque lustre à Fort Point. Le Presidio sert de base aux guerres indiennes puis, chaque été jusqu'en 1916, l'un de ses régiment de cavalerie sera chargé de la surveillance et de l'aménagement des parcs naissants de Yosemite et Sequoia. Agrandi, il devient quartier général pour la conquête des Philippines. Transformé en base logistique, Fort Point sert dans le civil pour la construction du pont du Golden Gate de 1933 à 1937 puis, équipé pour la lutte anti-soumarine, retourne à l'état militaire pendant la Seconde Guerre Mondiale. Le Presidio, quartier général, hôpital, centre d'entraînement et de départ des divisions, commande les opérations du Pacifique.

Fort Point devient National Historic Site en 1970 ; l'armée abandonne définitivement le site en 1994 : l'ensemble est aujourd'hui géré par une agence fédérale associée au Golden Gate National Recreation Area.

Casernes   Visitor Center

Casernes (06/02)

Le "Visitor Center" est dans ce bâtiment (06/02)

Ces grands bâtiments déserts, ces pelouses vides n'éveillent guère la nostalgie chez le promeneur ordinaire. Trop d'hommes, de civilisations s'y sont succédés, trop de changements y ont eu lieu pour évoquer vraiment une époque ou une autre. Le musée, au nord-est du parc, tente de les montrer toutes : parmi plus de deux siècles de photos et reliques diverses, plusieurs canons du Castillo de San Joaquin, fondus au Pérou, étaient déjà centenaires lorsqu'ils furent amenés à San Francisco.

Une hauteur, au sud-est, porte le nom d'Inspiration Point. On ne sait ce qu'a inspiré l'endroit, ni à qui et, malgré la vue sur la baie, il n'aurait guère d'intérêt si, à l'est du parking, au pied d'un court sentier, n'émergeait de l'herbe un affleurement de roche, vert clair, poli, presque luisant. Regardez le avec respect ! La serpentine se forme sous l'océan, près des rifts sous-marins, par le contact de l'eau avec le basalte venu des profondeurs de la Terre. C'est le fond du Pacifique, engendré en plein milieu des eaux il y a des dizaines de millions d'années, des milliers de kilomètres à l'ouest de la côte : la plaque nord-américaine l'a arraché au fond et soulevé avec les collines.

affleurement de serpentine

L'affleurement de serpentine (06/02)


Site officiel : http://www.nps.gov/prsf


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