Il était une fois une petite fille qui vivait dans une ferme au milieu des dunes, entre l'océan Pacifique et la double colline pointue que les Espagnols avaient appelé les Seins de l'Indienne. Elle s'appelait Alma.
Souvent, un brouillard froid venait de la mer se poser sur la lande, escaladait les versants et allait s'étendre sur la ville au-delà des collines. La ferme ne rapportait guère : quelques légumes potagers, peut-être, bien difficiles à arroser, et le lait de vaches à qui la végétation des dunes assurait une maigre subsistance. Proche, pourtant, d'une ville active, le propriétaire, Viggio le Normand de Bretteville, danois descendant de la noblesse française, semblait n'avoir de goût ni pour les affaires ni pour le travail. Sa femme, Mathilde, lasse de cette vie misérable, emmena sa famille à la ville : pour faire bouillir la marmite, elle ouvrit à San Francisco une boulangerie-patisserie-blanchisserie. Peut-être le lien est-il dans l'amidon...
Pour aider sa mère au magasin, Alma (Emma Charlotte Corday le Normand de Bretteville), quitta l'école à 14 ans, mais elle continua à lire et, quelques années plus tard, s'inscrivit aux cours du soir du Mark Hopkins Art Institute, l'école des Beaux-Arts de San Francisco. Elle était grande, mince, déliée : on lui proposa de poser. Elle s'aperçut bientôt qu'on la paierait beaucoup mieux pour des nus. Quand on est misérable, on n'y regarde pas à deux fois : bientôt, sa plastique était exposée sur les tableaux suggestifs des tripots de Barbary Coast ! Sans qu'elle s'en doute un seul instant, la mort du président McKinley, le 14 septembre 1901, allait changer sa vie.
La ville voulut ériger un monument à la mémoire du président assassiné. Elle cherchait aussi comment célébrer la victoire fulgurante de l'amiral Dewey devant Manille, trois ans plus tôt, contre la flotte espagnole : le Presidio avait servi de base aux opérations. Un sculpteur présenta une étude où les deux projets étaient réunis, symbolisés par une statue d'Alma, un trident dans une main, une couronne de lauriers dans l'autre.
Le comité de citoyens chargé de choisir entre les différentes propositions vit assez mal le rapport entre un président assassiné, un amiral vainqueur et le corps de cette femme, tout juste drapé de légers voiles, malgré les attributs guerriers qu'elle tenait en main. Mais il était présidé par un riche célibataire : la statue trône aujourd'hui au sommet d'une colonne, au centre de Union Square.
Adolph Spreckels n'avait aucun sang bleu : son père, venu d'Allemagne, avait exercé divers métiers avant d'apprendre à transformer la canne, puis la betterave en sucre (merci, la France !). De Hawaii en Californie, il devint propriétaire d'un quasi monopôle. Un petit bout de son empire servit d'ailleurs l'oeuvre de John Steinbeck, dont le père avait été directeur de la grande sucrerie de Spreckels, à quelques kilomètres de Salinas. Steinbeck lui-même y travailla pendant ses vacances d'étudiant. Adolph fit donc la connaissance de la jeune femme grâce au sculpteur : après six ans d'une relation étroite, bien qu'il eut près du double de son âge, Alma finit par le convaincre qu'ils devraient se marier.
Depuis Pacific Heights, la vue sur la baie et la Porte d'Or est superbe : Spreckels achète plusieurs terrains contigus, fait raser les maisons qui s'y trouvent et le couple entreprend la construction d'un petit palais de 55 pièces ! Femme du monde, Alma reçoit... Ceux, du moins, qui ne lui battent pas froid, à cause de ses origines modestes et de ses fréquentations passées. Lors de son premier voyage à Paris, en 1914, elle rencontre Auguste Rodin : toujours amatrice d'art, elle est bientôt propriétaire de treize oeuvres du maître, dont l'un des premiers exemplaires du Penseur.
San Francisco se remet de l'effroyable tremblement de terre de 1906. Reconstruite, elle obtient, contre la Nouvelle-Orléans, d'organiser l'Exposition Internationale de 1915, nommée Panama-Pacific International Exposition, parce qu'elle célèbre l'anniversaire de la construction du canal. De Fort Mason au Presidio, les exposants construisent sur des fonds marécageux comblés avec les débris de la ville détruite quelques années plus tôt.
La France, malgré la guerre, participe. Son pavillon, entre deux rues qui rayonnent du Palace of Fine Arts, est une réplique aux huit dixièmes du Palais de la Légion d'Honneur : Alma Spreckels tombe amoureuse de son architecture et convainc son mari d'en bâtir une copie, pour y mettre un musée des Beaux-Arts. Le gouvernement français donne son accord et, en 1920, avant même le début des travaux, Spreckels fait don du musée à la ville, " pour honorer les morts et servir les vivants " : trois mille six cents jeunes californiens sont morts sur les champs de bataille de France ! L'architecte respecte style et proportions, mais dote la construction des caractéristiques adaptées à sa destination : à cette époque où l'air conditionné n'existe pas encore, les murs ont suffisamment d'épaisseur pour préserver les oeuvres d'art de trop fortes variations de température. Aucun radiateur disgracieux ne dépare les murs et, pour préserver les collections de poussières insidieuses, l'air convoyé par le système de chauffage est filtré. L'inauguration a lieu le jour anniversaire de l'armistice, le 11 novembre 1924. Adolph Spreckels est mort depuis six mois.
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The Palace of the Legion of Honor : 19 ans et quelques nappes de brouillard d'intervalle (09/83 - 06/02) |
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"The Legion", comme on l'appelle localement, est dans Lincoln Park, au sud-ouest du Presidio. A trois ou quatre kilomètres, dans le parc du Golden Gate, le De Young Memorial Museum fut longtemps son rival. Leurs collections avaient en commun des artistes, des styles, des époques, des écoles : tous ceux qui poursuivaient un thème devaient effectuer des allers et retours lassants entre les deux musées. En 1970, leurs administrations respectives décidèrent de les fusionner sous le nom de Fine Arts Museums of San Francisco. De grands travaux eurent lieu : réhabilité, désamianté, renforcé contre les séismes, agrandi de plus d'un tiers, le Palais de la Légion d'Honneur rouvrit ses portes en 1995. Il reçoit les oeuvres d'art d'Europe, de l'antiquité à nos jours, alors que le De Young présente les arts traditionnels des Amériques, d'Afrique et d'Océanie. L'art contemporain est transféré dans le quartier de South of Market, au Museum of Modern Art.
Outre le "Penseur", condamné à méditer éternellement dans la cour d'Honneur, les oeuvres de Rodin en exposition permanente sont l'Age d'airain, la Tête coupée de Saint Jean-Baptiste, Le Baiser, deux Bustes de Victor Hugo, en bronze et en marbre, un Buste de Séverine, la Jeunesse Triomphante, une Tête de Balzac, le buste de Miss Eve Fairfax et une Tête de Hanako.

Le "Penseur", sous un angle original (09/83)
Parmi les peintres exposés, on voit Le Nain, Rembrandt, Degas, Vigée Le Brun, Renoir, Manet, Rubens, Van Dyck, Gainsborough, le Greco... "The Legion" possède une remarquable collection d'estampe japonaises, dessins et imprimés venus de plusieurs continents. Certains datent du XVme siècle. Les antiquités proviennent d'Assyrie, de Grèce, de Turquie et des côtes de la mer Egée, d'Egypte, de Rome et d'Etrurie, et du Moyen-Orient. Argenterie, meubles, porcelaines sont venues de France et d'Angleterre. Alma Spreckels, avant de mourir, fit don au " Legion " de sa collection personnelle d'objets liés au théâtre et à la danse.
Le mariage ne lui avait rien ôté à sa personnalité. Son veuvage lui donna libre accès à la fortune de son mari. Pendant la guerre de 1914-18, elle avait organisé des tombolas, pour venir en aide à la France et la Belgique ravagées par les combats. La Grande Dépression, puis la Seconde Guerre Mondiale, lui fournirent l'occasion de poursuivre son oeuvre charitable. Ce n'était pas pour elle un passe-temps de femme riche : elle donna souvent de ses propres biens, jusqu'à un château qu'elle possédait dans une vallée viticole de Californie du nord.
A 58 ans, elle tomba amoureuse d'un ranchero de neuf ans son cadet, l'épousa, et en divorça quatre ans plus tard, lorsqu'elle découvrit qu'il la trompait avec sa propre nièce. Jusqu'à la fin de ses jours, en 1968, elle contribua aux collections du California Palace of the Legion of Honor : des 14 millions dont elle avait hérité, il n'en restait qu'un à sa mort. La maison de Pacific Heights, Spreckels Mansion, toujours propriété privée, se trouve au 2080 Washington Street, à l'intersection d'Octavia.

Si vous entrez au "Legion", lors d'un bref séjour à San Francisco, ne suivez pas le conseil du musée, de ne regarder vraiment que vingt-cinq oeuvres pour ne pas laisser les yeux perdre leur acuité. Il est réservé à ceux qui peuvent venir souvent ! En sortant, si le brouillard ne couvre pas la péninsule, ne manquez pas la vue sur le pont du Golden Gate : c'est un des plus belles de San Francisco.
A Paris, le Palais de la Légion d'Honneur se trouve au 2 de la rue de Salm, au bord de la Seine, vis-à-vis du Musée d'Orsay. Construit pour le prince de Salm-Kyrbourg, il abrite aujourd'hui un musée des ordres et décorations. Madame de Stael y vécut, avant que Napoléon n'en fasse le siège de la Grande Chancellerie de la Légion d'Honneur.
Site officiel : http://www.famsf.org/legion/index.asp
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