En mars 1776, sur son chemin vers la baie, Anza nomma un petit lac du nom du saint du jour : c'était le vendredi qui précède le dimanche des Rameaux, la fête de Nuestra Señora de los Dolores, Notre Dame des Douleurs, célébrée par les catholiques espagnols. Un ruisseau, descendu des Twin Peaks, cascadait dans la petite plaine et pourrait faire tourner un moulin. Des sources d'eau potable naissaient alentour. La baie était à 1500 mètres. Au nord, ce n'était que dunes de sable, tandis qu'ici, herbe et fleurs poussaient : l'endroit paraissait idéal pour une colonie d'agriculteurs. Anza planta du maïs et des haricots pour voir comment ils viendraient. Le petit lac, long d'environ six cents mètres et large de deux cents, se trouvait entre la 15me et la 20me rue, Valencia et Van Ness. Il fut comblé au cours des années 1870, pour bâtir.
Trois mois plus tard, le 29 juin, l'expédition conduite par Josef Joachin Moraga campe au bord du ruisseau. Deux franciscains l'accompagnent : ce jour-là, Francisco Palou et Benito Cambon disent la première messe de San Francisco. Certains voudraient faire remonter à cette date la fondation de Saint François d'Assise, mais la loi espagnole était claire : un presidio était toujours fondé avant une mission ; même si chacun, après la mort, est jugé avec la même sévérité, sur Terre le temporel prime sur le spirituel.
Le presidio est inauguré le 17 septembre, et San Francisco de Asis le 9 octobre, avec cinq jours de retard sur la fête de son saint patron. Deux cabanes de rondins jointoyés à la boue, posées sur le sol de terre battue et couvertes d'un chaume d'ajoncs font une église, longue de 15 mètres, où la sacristie se dissimule derrière l'autel et le logement des pères, 35 m2 seulement. On manque de tout : "L'absence d'un orgue et de tout instrument de musique fut suppléée par les salves continues des mousquets, et celle d'encens, par la fumée des armes".
La tribu des Ohlones vit autour de la baie. Les franciscains en ont rencontré quelques-uns le 27 juin : amicaux, ils répondent aux pacotilles des missionnaires par des cadeaux de coquillages et de plantes comestibles. Ils viennent régulièrement, mais l'avance d'une tribu hostile les fait fuir. Moines et soldats s'en désolent : si les " sauvages " avaient assisté à l'inauguration, chants et salves leur auraient montré la puissance des Espagnols et leur supériorité sur les sorciers indigènes. Le premier baptême sera quand même prononcé dans l'année.
Un incident, dramatique puisqu'il coûte la vie à un Indien, montre bien la pensée des Espagnols de l'époque. L'homme a tenté d'embrasser la femme d'un soldat : la troupe, conduite par le sergent Grijalva, veut appréhender l'impertinent, lui inculquer par quelques coups de fouet un peu plus de respect, et affirmer la puissance de l'Espagne. Grijalva, dans son journal, écrit :
Le père Garcès montrait aux sauvages un grand tableau de la Très Sainte Vierge tenant l'enfant Jésus dans ses bras. A la vue de cette image, les Indiens manifestaient bruyamment une grande joie, s'en émerveillaient, disaient que c'était bien et qu'ils souhaitaient être chrétiens pour être blancs et beaux comme la Vierge. Le père Garcès répondait qu'ils pourraient, une autre fois, mais qu'à présent, c'était impossible. Le père Garcès, alors, retournait brusquement le tableau, au dos duquel était représenté une âme damnée brûlant en enfer, à quoi les païens poussaient un grand cri et, amorçant un mouvement de recul, disaient qu'ils n'aimaient pas ça ! De cette façon, le père Garcès les préparait au catéchisme, sans leur autoriser un baptême facile avant qu'ils n'aient appris au moins les commencements de la raison. Je l'ai vu faire ainsi avec les Opas et les Yumas, et j'ai admiré sa méthode, en même temps que sa flegmatique aptitude à se comporter avec ces êtres simples. Dans notre situation, les Pères apportent le Paradis, mais nous sommes l'autre face du tableau _les soldats doivent être les tourmenteurs de l'Enfer. Nous pouvons sans peine peindre une telle image, d'autant que si les Pères viennent d'Espagne, nous, soldats, venons de la Sonora, en bon nombre de ses prisons. Comme c'était le premier crime commis à la mission, nous devions trouver et punir rapidement les coupables afin que les Indiens comprennent que nous sommes venus leur apporter la bénédiction de l'Eglise, ou les mousquets du Roi.
La bande des Muwekmas vit à l'ouest et au sud de la baie, dans la zone d'influence des futures missions San Francisco, Santa Clara et San José. Le Père Palou ne les trouve guère attirants : ils s'épilent les sourcils, et cela nuit à leur physionomie... Certains portent la barbe, d'autres sont glabres, tous sont tatoués. Les hommes sont nus. Les femmes portent une jupe de raphia. Les jours de froid, hommes et femmes se couvrent d'une cape de fourrure et de plumes.

Jupe d'écorce chumash.
Southwest Museum _ Los Angeles
(02/03)
Les Muwekmas entretiennent avec les bandes voisines des liens familiaux, commerciaux et culturels. Cinq de leurs villages se trouvent dans le périmètre de la ville actuelle. D'autres encore sont aux environs. Des campements provisoires renaissent, selon la saison et ses ressources. Le village le plus proche du nouvel établissement se nomme Yelamu.
Les Ohlones, ou du moins leurs ancêtres, sont dans la région depuis au moins 10 000 ans. Les vestiges mis au jour par les archéologues montrent qu'ils vivent dans la péninsule depuis 5500 ans. Une aristocratie héréditaire voit le jour il y a 4 000 ans : chaque village a un chef, détenteur du pouvoir politique. Il gère une partie du produit des récoltes et le redistribue au gré des circonstances, et de son bon vouloir. Ces caciques, obéis de leur vivant, sont ensevelis avec les marques de leur domination dans des caveaux familiaux que l'accumulation de matériaux finit par transformer en tumulus. On nomme ces tombeaux "mounds" ou "shellmounds" : au vu de tous les coquillages dont ils sont formés, les archéologues crurent d'abord à des décharges publiques. L'un d'eux, près de Hunter's Point, haut de trois mètres, contenait au moins 23 sépultures. Il semble que les guerriers tombés au combat y aient eu aussi leur place : peut-être, comme en Europe, une aristocratie militaire se serait elle constituée, si les guerres avaient été plus fréquentes et plus meurtrières. Mais les batailles, ritualisées, se réduisaient souvent au combat singulier de deux champions.
Comme chaque tribu dans son environnement, les Ohlones vivent en symbiose avec la Nature. A la fin du XXme siècle, un ancien terrain d'aviation, sur la bande littorale entre Fort Point et Fort Mason, fut restauré à sa condition initiale de marécage. Avant de devenir piste d'atterrissage, il avait été le dépotoir des militaires du presidio : Crissy Field devint pour quelques temps un champ de fouilles archéologiques. Un village ohlone, probablement saisonnier, apparut sous les déchets : moules, ormeaux, huîtres, loutres de mer, otaries, phoques, canards, oies, mouettes et cormorans, cerfs, daims, chiens et lapins, saumons et esturgeons avaient été les proies régulières de ses occupants. Les Ohlones chassaient aussi le cerf des ajoncs, l'antilope pronghorn, l'ours noir et le grizzly. Une baleine échouée mettait les villages en fête !
Les femmes récoltaient les graines sauvages et les glands, dont elles savaient ébouillanter la farine pour en extraire le tanin. Les Ohlones ne cultivaient pas le sol, mais géraient la répartition des espèces végétales par le feu : sur les brûlis, seules se reproduisaient herbes et graminées, propices à la pâture des hardes de gibier et aux récoltes des femmes. Ces indiens savaient aussi greffer les saules, pour obtenir les jets bien droits dont ils feraient leurs paniers. Les Espagnols coupèrent les chênes pour construire et se chauffer. Cultures et bestiaux prirent la place où broutaient autrefois cerfs et antilopes. Pour survivre, les Ohlones durent se joindre à d'autres tribus ou devenir ouailles des missions.
Ils étaient, pense-t-on, plus de 20000 avant l'arrivée des Espagnols. En 1810, 2000 seulement subsistaient dans la région : variole, rougeole et rubéole, contre lesquelles leur manquait une immunité acquise au fil des millénaires, en avaient tué la plupart. Les mauvaises conditions de vie, le chagrin dû au changement, à la perte des parents et des amis, avaient fait le reste. Leur nombre déclina encore après la sécularisation des missions : brusquement obligés de s'insérer dans une société avec laquelle, malgré soixante ans de contact étroit avec les Espagnols, ils n'étaient pas familiarisés, beaucoup ne purent s'adapter.
Après l'arrivée des Américains et leurs lois nouvelles, les Muwekmas, employés sur des ranchos amis, parvinrent à conserver leur identité et continuèrent de parler leur langue jusqu'aux années 1930. Leurs descendants sont récemment parvenus à faire reconnaître leurs liens de sang avec une bande dont les membres figurent dans les recensements de 1900 et 1910. En 2002, ils étaient sur le point d'être reconnus comme une tribu à part entière. L'administration étant ce qu'elle est, le processus est lent mais, s'il aboutit, ils auront leur propre gouvernement.
Au bord de l'étang des Douleurs, le sol était marécageux : en 1782, les moines déplacèrent leurs installations de deux cents mètres vers l'ouest. Ils bâtirent une enceinte carrée, où l'église occupait l'angle sud-ouest. Tournés vers la cour, les bâtiments abritaient logements des moines et des visiteurs, salles communes et écuries, les entrepôts, greniers, ateliers où travaillaient les indiens, souvent instruits par des artisans. Vingt métiers produisaient les étoffes dont on ferait vêtements et couvertures. Des fours fondaient le suif, dont une partie serait transformée en savon et le reste vendu aux bateaux de commerce, de plus en plus nombreux dans la baie. Ici, on tannait les peaux. Là, on transformait le cuir en selles et harnais. Des meules, entraînées par des animaux, concassaient le grain. Le marteau des forgerons chantait clair sur l'enclume et percevait en écho le son mat des maillets des charrons. Des hommes piétinaient le torchis dont ils feraient des briques d'adobe, pour élever de nouveaux bâtiments.
La vieille église, bâtie en 1791 sur les fondations d'un bâtiment provisoire, enfoncées jusqu'au rocher à plus d'un mètre de profondeur, fut couverte de tuiles en 1795. Ses murs de torchis épais de quatre pieds, sa charpente assemblée par des ligatures de cuir, résistèrent aux tremblements de terre : l'énorme masse de sa façade, épaisse de trois mètres, semble inébranlable.
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L'église date de 1791 (06/02) |
Le marbre des colonnes est en fait du bois peint, comme à l'origine (06/02) |
Le cimetière, contre le mur occidental de l'église, à l'extérieur de l'enceinte, contient les tombes de Luis Antonio Argüello, premier gouverneur mexicain de Californie, de voyous pendus par les comités de vigilance, et de plus de 5 000 indiens. Leur village à l'extérieur de l'enceinte, était à une centaine de mètres de l'église. En 1802, il avait 814 âmes. A son apogée, en 1820, il en compta 1242.
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Derrière la fontaine, l'entrée du cimetière (06/02) |
Le cimetière était-il aussi charmant à l'époque des franciscains ? (06/02) |
Le cheptel dépassa 11000 têtes de bétail, autant de moutons et 1200 chevaux, sans compter les mulets et les chèvres ! Ni le sol, ni le climat n'étaient vraiment propices à l'agriculture ni à l'élevage : pour obtenir des rendements corrects, les champs, semés de blé, d'orge et de maïs, étaient près de vingt kilomètres au sud, vers l'actuelle San Mateo. Dans les clos poussaient pois, haricots et lentilles.
Brouillard et vent de mer sont une plaie de San Francisco. Les Russes s'étaient installés à Fort Ross : le prétexte parut suffisant au père Altimira, qui n'aimait pas le froid, pour vouloir déplacer la mission au nord de la baie. Sans l'accord de ses supérieurs, mais avec l'autorisation du gouverneur, il fonda en 1823 un nouvel établissement dans la vallée de la Sonoma et l'appela San Francisco Solano. San Francisco de Asis, dans la langue de tous les jours, devint Mission Dolorès. Après la sécularisation, en 1834, elle tomba en désuétude. Un prêtre séculier lui fut affecté en 1846.
Le presidio déménagea pour la vallée de la Sonoma en 1834 : privée d'habitants, San Francisco n'aurait jamais existé si William Richardson n'avait fondé un village au bord de l'anse de Yerba Buena. La ruée vers l'or en fit une ville en quelques mois ! Trop petite, mal entretenue, excentrée, l'église ne pouvait répondre aux besoins spirituels des immigrants. D'ailleurs, les Anglo-Saxons protestants ne se seraient pas satisfait longtemps du culte catholique, si tant est qu'ils y eussent jamais mis les pieds. Dès 1850, la ville avait sept temples protestants. L'Eglise catholique fut plus lente : elle construisit d'abord Saint François, sur Vallejo Street, en 1849 puis, à North Beach, la cathédrale Sainte Marie, terminée à temps pour y chanter la messe de minuit, en 1854.
La grande église Saint François d'Assise, bâtie à côté de l'ancienne sur les ruines de la mission, inaugurée en 1860, reconstruite en 1918, fut érigée en basilique par Pie XII, lors de sa visite en 1952. Jean-Paul II vint en 1987.

Notre Dame des Victoires, dans Bush Street, tout près de Chinatown, est le centre de la paroisse française depuis 1856 (09/83)
Les deux églises sont à l'intersection de Dolorès et de la 16me Rue. A Pacifica, au sud-ouest de San Francisco, on peut voir, à l'intersection de Linda Mar et Adobe Drive, Sanchez Adobe, une maison bâtie en 1840 sur l'emplacement d'une ferme de la mission, là où avait été un village indien.
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