L'extrémité orientale du Golden Gate Park est prolongé d'une allée par où, à l'époque où le parc fut créé dans un semi-désert de dunes, entraient les voitures à chevaux. Cette longue ligne verte s'appelle "The Panhandle". Le quartier de Haight-Ashbury s'étend autour de cette Queue de poêle. Il a sa part d'Histoire : c'est d'ici, en 1967, qu'un mouvement marginal se répandit dans le monde en quelques mois et le changea durablement. Héritiers des beatniks, les hippies étaient l'aboutissement d'un processus social né après la Seconde Guerre Mondiale. Allen Ginsberg, Lawrence Ferlinghetti, Ken Kesey en avaient été les initiateurs ; pacifisme et retour aux sources en furent les doctrines ; guerre au Vietnam, musique pop, amour libre et LSD, les supports. Scott McKenzie et sa chanson San Francisco en furent un catalyseur involontaire : de Pâques à juillet 1967, 100 000 jeunes affluèrent vers Haight-Ashbury et le Golden Gate Park pour se joindre au "Summer of Love". Curieux, touristes, reporters et policiers en doublaient le nombre.

"Contre les morpions, tout le monde utilise la lotion A-200. La Free Clinic, au coin de Clayton, devrait en avoir des bonbonnes, il y en a tellement de ces petites bêtes, au fond des crashpads !"
Alain Dister (Oh, hippie days !)
Les groupes pops jouaient gratuitement ; l'esprit communautaire pourvoyait aux besoins des plus démunis ; tout populaires qu'ils fussent, certains musiciens enrichis par leurs disques vendus dans le monde entier, faisaient profiter cette jeunesse d'un ranch ou d'une propriété où s'installait une communauté. Ce n'était pas du marketing : ils y croyaient ! C'était une effervescence, la foi dans un monde sans guerre, dans la disparition de la société de consommation, dans la puissance de l'amour contre la cupidité : Ginsberg nomma le phénomène " Flower Power ". Les commerçants du quartier profitaient de cette manne, regardaient s'amasser la foule, faisaient leur possible pour qu'aucun désordre ne s'installe et que la police n'ait pas à intervenir : 200 000 personnes de plus dans un petit quartier, il y a de quoi s'inquiéter !

A l'angle de Haight et Ashbury (09/04)
Peine perdue ! Les boutiquiers n'étaient pas les seuls à reluquer ces jeunes : des organisations criminelles voulurent elles aussi profiter de cette abondance ! En quelques semaines, elles avaient pollué l'esprit bon enfant des hippies : dealers d'héroïne, proxénètes et voyous de toutes espèces furent bientôt au travail, transformant le mouvement de l'amour et de la paix en rendez-vous de la pègre. D'eux-mêmes, les hippies mirent fin à cette situation : certains, groupes pop compris, quittèrent San Francisco pour rejoindre des communautés. D'autres mirent en terre le Summer of Love dans un cercueil symbolique rempli des emblèmes du mouvement.
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Les maisons d'Ashbury ont probablement changé quelque peu ! (09/04) |
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Pourtant, comme une fugace étincelle peut consumer une forêt entière, le mouvement se propagea alors qu'il paraissait s'éteindre. Dans toute l'Europe, à des degrés divers, 1968 fut une année de crise : qui ne se souvient, en France, de mai 68, et de la répression du printemps de Prague en Tchécoslovaquie ? La même année, à Chicago, la Convention démocrate, assemblée pour élire son candidat aux présidentielles, dut subir la pression des manifestants pacifistes. L'été 1969, le festival pop de Woodstock, où la présence de 50 000 à 100 000 personnes aurait été considérée comme une formidable réussite, en vit venir près de 500 000, assemblées pour une communion pacifique dans la musique et la boue ! Le mouvement hippie s'évanouit lentement, comme dilué par ses propres victoires, transformées en revendications particulières des indiens, des homosexuels, des écologistes. Ginsberg mourut en 1997, Kesey en 2001. Ferlinghetti, en 2002, continuait d'animer sa librairie et sa maison d'édition et donnait des interviews que plus personne ne considère comme subversives. Loin d'en avoir le resplendissement, plus politiques, les anti-mondialistes descendent des hippies.
Si le mouvement a disparu, les commerçants sont toujours là, et vous trouverez dans Haight Street tout l'attirail du parfait hippie : T-shirts, affiches psychédéliques, lunettes rondes, bâtons d'encens, lumières noires, narghilés soufflés à la main, drapeaux de prière tibétains, statues de Bouddha et aussi d'éléphants, lanternes en papier du Népal, bijoux venus des Indes ou des tribus amérindiennes, colliers au signe de la paix, bougies parfumées, photos et posters de Janis Joplin, Jerry Garcia et autres stars de l'époque, sans compter quelques librairies anarchistes et des salons de tatouage et de piercing, une mode plus récente ! Au coté de modernes CD, certaines boutiques présentent d'étonnantes collections de vieux vinyles et, bien que le quartier se soit considérablement enrichi depuis 1967, peut-être apercevrez-vous quelque vieux hippie obstiné qui n'a renoncé ni à ses croyances, ni à son apparence, ni à son mode de vie.

Maisons victoriennes (09/83)
Les disques se trouvent dans Lower Haight, à l'est de Divisadero. Upper Haight, côté parc, se consacre plutôt aux magasins de vêtements classe. Méfiez-vous: le mot n'a pas ici tout à fait la même signification qu'en Europe, quand il s'agit du style !

Le lycée français La Pérouse, dans Ashbury Street (09/04)
Nostalgiques et curieux iront voir les maisons des vedettes de l'époque : celle qu'occupait Grateful Dead, à l'angle de Haight et d'Ashbury, celle de Jefferson Airplane, au 2400 de Fulton, de Janis Joplin au 112 Lyon, et de Jimi Hendrix au 142 Central. C'est probablement la seule fois dans l'Histoire du show-business que des vedettes se sont mêlées d'aussi près à leurs fans !

Come with a flower in your hair
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