Torrey Pines State Reserve

Les fossiles vivants

Une trentaine de kilomètres au nord de San Diego, au niveau de Del Mar, on ne fait guère attention aux bouquets de pins du parc de Torrey Pines : quel arbre est plus commun sur les littoraux au climat méditerranéen ? Les marins d'autrefois, pourtant, les connaissaient bien : ce sont les seuls de la côte sud en Californie et, lorsque la brume obligeait à naviguer sur les amers, les pins de Torrey leur disaient où ils étaient. Les Espagnols avaient nommé l'endroit Punta de los Arboles, la Pointe aux Arbres : c'est dire combien ils sont rares sur cette partie du littoral !

Ces conifères à cinq aiguilles sont presque uniques au monde. L'espèce ne vit qu'en deux endroits : ici, et, trois cents kilomètres au nord-ouest, sur l'île de Santa Rosa. Les botanistes en ont conclu qu'autrefois, la forêt de Pinus torreyana s'étendait au moins d'un point à l'autre. L'île, cinquante kilomètres au large de Santa Barbara, ne fut probablement jamais rattachée au continent, mais en était beaucoup plus proche à l'époque glaciaire, lorsque le niveau des océans était une centaine de mètres plus bas : on y a trouvé des fossiles de mammouths pygmées, nanifiés au fil des générations, après que leurs ancêtres aient nagé jusqu'à l'île et n'en soient jamais repartis. Des semences ont pu y être portées par le vent, ou les oiseaux.

Lorsqu'on évoque les forêts pluviales, on pense aux immenses redwoods du nord de la Californie, aux fleurs roses des rhododendrons, au sol noir toujours humide, au sous bois sans lumière où des lambeaux de brume s'accrochent aux feuilles claires des buissons. Rien, dans ces arbres bas parfois rachitiques, n'éveille l'idée d'humidité. Pourtant, dans le climat sec des environs de San Diego, ces quelques hectares sont une minuscule forêt pluviale : ce n'est qu'ici, où la condensation plus forte de la brume apporte assez d'eau pour leur donner la vie, qu'ils parviennent à se développer. Soumis au vent d'ouest dominant, certains arbres semblent ramper au ras du sol : depuis plus de cent ans, on s'inquiète pour l'existence de l'espèce, menacée par le manque d'eau et, autrefois, les destructions de l'homme.

les pins

Dans la brume du matin qui leur donne vie, la silhouette des pins (02/03)

Là où ils ne peuvent croître, le sol est couvert d'un maquis dense, ou clairsemé, selon les ressources disponibles. A proximité du "Visitor Center", un petit jardin botanique met en lumière cette végétation du parc.

greasewood

Un buisson de chamise, ou greasewood (02/03)

La réserve intéresse aussi les géologues. Toute la région est formée de terrasses marines, anciennes zones littorales relevées avec le continent : vieilles de 40 à 50 millions d'années, trois de ces accumulations sédimentaires, usées en falaise par l'océan, apparaissent dans le parc. Sans s'en rendre compte, on passe de l'une à l'autre sur les chemins qui descendent vers la mer. Certaines, vestiges d'anciennes dunes, sont faites de grès. D'autres, formées dans les marais, sont des molasses. L'érosion libère des lits entiers de fossiles d'huîtres, des escargots de mer, des palourdes et d'autres mollusques ou, selon le type de roche, laisse apparaître les terriers creusés quelques milliers d'années plus tôt par les crabes et les arénicoles, ces longs vers annelés que les pêcheurs viennent chercher dans le sable pour s'en servir d'esche.

Torrey Pines   Torrey Pines

Plusieurs mètres au-dessus de la plage, ces points blancs au milieu des galets sont des fossiles d'huîtres (02/03)

L'ocre des grès contraste avec le gris jaunâtre des molasses (02/03)

Au simple touriste, que n'attire ici ni la botanique, ni la géologie, une heure ou deux dans le calme de Torrey Pines offriront un répit mérité après la visite de San Diego, ou quelques heures passées dans les embouteillages, s'il vient de Los Angeles.

Le parc comprend deux unités, séparées par la State Road 21, aussi nommée Torrey Pines Road : au nord-est, jouxtant l'agglomération de Del Mar, une longue vallée encadrée de falaises ; au sud-ouest, la descente du plateau vers l'océan. Plusieurs sentiers, à flanc de coteau, sillonnent la garrigue. Deux s'assemblent en un tronçon commun, seul accès à la plage. Ailleurs, si la falaise le permet, on peut parfois descendre par le lit escarpé d'un ruisseau à sec. Les buissons les plus hauts n'arrivent pas à la taille. Les pins ne survivent que sur le plateau, et dans quelques vallons humides.

Parmi les animaux du parc, l'écureuil de terrier est l'un des plus familiers. L'agitation anormale des branches d'un buisson décèle sa présence : on distingue entre les feuilles son pelage gris-roux, moucheté de blanc, parfois son museau pointu et son oeil noir qui brille. Accoutumé à la présence de l'homme, peut-être en quête d'une friandise, il se laisse approcher à quelques dizaines de centimètres. Mais c'est un animal sauvage, prêt à se défendre contre tout ce qu'il considère comme une menace, y compris les caresses, et la Nature l'a bien doté de griffes et de dents.

Torrey Pines Torrey Pines

Une longue crête, mise à nu par l'érosion, tranche de son jaune ocré sur le vert de la végétation. La légère pente, au sommet, est celle d'une terrasse marine. La descente s'achève au bord d'une falaise (02/03)

Le Grand Bleu, au loin, se confond avec le ciel. Si la saison s'y prête, on verra peut-être le souffle d'une baleine, ou la course d'un groupe d'épaulards, dont les dos noirs et blancs et les grandes dorsales fendent l'eau au rythme souple de leur nage ondulante. Plus près de la plage, des otaries joueront peut-être dans la vague.

barge marbrée

A la limite du ressac, une barge marbrée en quête d'arénicoles fouille le sable de son long bec (02/03)

Quelques kilomètres au nord du "Visitor Center", la State Road 21 se rapproche de l'océan. Un pont enjambe le lagon marécageux de Los Peñasquitos. Cet ancien estuaire, envahi par la mer, fermé une partie de l'année par un cordon littoral, en grande partie comblé par les sédiments et l'eutrophisation, est alimenté par quelques ruisselets, et surtout les eaux usées de Del Mar, fortement chargées de nitrates. Des lames, poussées par les tempêtes, franchissent le cordon littoral puis s'évaporent et laissent derrière elle leur charge de sel, lentement diluée dans l'eau douce venue des collines. Elles emportent en partant vase, sol et branchages. L'excès de sel, le manque d'oxygène, réduisent la diversité de la faune aquatique, mais crabes, vers, mollusques et petits poissons attirent les migrateurs. On a dénombré ici et aux alentours 235 espèces d'oiseaux !

anse de Jolla

Au fond, l'anse de Jolla (02/03)

Beaucoup moins fréquentée, la seconde section du parc est communément appelée "Extension" : pour préserver l'endroit des promoteurs immobiliers sur le point de construire, le terrain fut acquis en 1974, par souscription auprès des citoyens décidés à conserver les pins, et un peu de Nature au milieu des lotissements. Ils durent réunir près d'un million de dollars !

Au sud de Del Mar, l'Extension de Torrey Pines est une vallée sèche, couverte de chaparral et de bouquets de pins, bordée de falaises de grès dentelées par l'érosion. On y a de belles vues sur la mer, le lagon et la section principale du parc.


Site du parc : http://www.torreypines.org

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