La réputation de bien vivre de San Diego n'est pas due qu'au climat : depuis le début des années 1970, grâce à la réhabilitation du centre-ville, commerces, restaurants et night-clubs ont rendu vie à des quartiers autrefois mal-fâmés et aux zones résidentielles voisines.
Le centre commercial de Horton Plaza, plus de 140 magasins, restaurants, bars, salles de théâtre et de cinéma, ouvrit en 1985, après une dizaine d'années de travaux. Gaslamp Quarter fut classé monument historique en 1980 : de chaque côté de 5th Street, bon nombre des bâtiments datent de la bulle immobilière de 1886-87.
Aujourd'hui, 70 restaurants y servent des cuisines française, espagnole, grecque, chinoise, mexicaine, thaï, et même californienne ! Une vingtaine de night-clubs accueille les noctambules et une cinquantaine de magasins font de leur mieux pour attirer le chaland. On y célèbre Mardi Gras, la fête du trèfle de la Saint Patrick et le Cinco de Mayo des Mexicains : après plus de 100 ans de déliquescence, la Cinquième Rue est redevenue le coeur palpitant de San Diego ! Les rues ne sont pas encombrées par la circulation, on peut y dîner en terrasse, manger une glace, boire un verre, danser, draguer : Gaslamp Quarter est l'endroit à vivre du sud de la Californie et ce quartier donne à la ville un petit air méditerranéen.
Son Histoire, une tranche de Conquête de l'Ouest sans indiens ni cow-boys, est bien américaine : lisez plutôt !
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Broadway, en venant du port : immeubles modernes et anciens (02/03) |
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Une centaine d'années après sa fondation, la première ville en date de Californie semblait moribonde : six à sept cents personnes y vivaient, personne ne s'y installait. En 1850, deux ingénieurs militaires américains, Gray et Johns, un armateur de San Francisco, William Heath Davis et quelques associés firent une tentative de développement urbain : la baie offrait un superbe mouillage et ferait un grand port de commerce. Ils achetèrent 160 arpents en front de mer, cinq kilomètres au sud du pueblo, tracèrent un plan et firent construire une jetée où pourraient accoster les navires hauturiers. Davis fit venir de l'Est quatorze maisons préfabriquées : la sienne, déplacée et transformée en musée, existe toujours à l'angle de 4th et Island. Les rares personnes venues tenter leur chance repartirent bientôt : leurs seuls clients étaient quelques officiers, chargés de réceptionner des marchandises pour les envoyer vers les forts militaires de la région. San Diego retomba dans sa torpeur séculaire.
Au printemps de 1867, une conférence sur l'avenir des ports de la Côte Ouest fit basculer les choses : de retour chez lui, Alonzo Erastus Horton, commerçant en meubles, passa une nuit blanche et, au petit matin, annonça à son épouse : «Je vends tout. Je vais fonder une ville à San Diego !». Elle le traita de fou. Mais elle avait l'habitude de ses coups de tête : Alonzo avait fait presque tous les métiers, réussi chaque fois, et fondé ex-nihilo un village au Wisconsin. Hortonville y existe toujours !
Trois jours plus tard, le stock était vendu et il achetait un billet sur l'Orizaba, seul navire à effectuer la liaison entre les deux baies : de tous les passagers, il était seul à vouloir s'installer ! Le 15 avril 1867, le vapeur, au lieu de mettre à quai à La Playa, débarcadère habituel depuis l'arrivée des Espagnols, accosta devant ce qu'il restait de la New Town de Heath et Gray. Alors qu'il attendait la voiture pour la vieille ville, Horton trouva l'endroit parfait pour ses projets. Une quinzaine de jours plus tard, pour 265 dollars, il était propriétaire de 324 hectares, contigus à New Town : sa seule erreur, lors des enchères, était d'avoir surestimé le prix du premier lot. Venu pour une trentaine d'arpents, il en avait 25 fois plus ! Bientôt, sur les cartes, son terrain était subdivisé en 226 pâtés de maisons de 12 lots de 30 mètres sur 15 : il ne lui restait qu'à les vendre !
Horton rentra à San Francisco. Il vanta la douceur du climat et la situation maritime : dans le sud, les tuberculeux guérissaient spontanément, et la baie, une des trois sur toute la longueur de la côte, ne pouvait que devenir un grand port de commerce ! Lorsqu'il avait décidé quelques curieux, il les accompagnait jusqu'à sa ville de rêve : il réussit à en convaincre suffisamment pour démarrer son affaire. Il vendait 10 dollars les premiers lots, 460 m2. «Du vol !», penseront certains, puisqu'il les avait payé moins de 4 cents. Mais ce joli bénéfice n'aurait de valeur qu'à condition d'en vendre beaucoup, et la ville à naître allait demander de gros investissements. Le prix, d'ailleurs, était si faible par rapport à ceux de San Francisco, et la demande si forte, qu'en quelques semaines, il avait doublé !
Pour qu'on n'aille pas coucher à la vieille ville, il favorise l'implantation d'un hôtel. Afin d'offrir aux nouveaux arrivants une jolie vue, il paie peintres et lait de chaux pour blanchir les façades en front de baie. Pour réceptionner passagers et marchandises, il met en chantier la construction d'une jetée de 45 000 dollars à l'extrémité de la Cinquième Rue.
Commerçant avisé, il construit des logements de qualité à loyer bas pour ceux qui n'ont pas encore les moyens d'acheter, trouve un concurrent à l'Orizaba et, en échange d'un prix réduit de moitié pour les passages et de 40 % pour le fret, passe commande à l'armateur de la moitié des marchandises qu'il fait venir. Il investit dans la construction d'une ligne de télégraphe et, lorsque les chambres manquent, bâtit un nouvel hôtel. Commerçant honnête, il rembourse toujours à parité ceux qui veulent rendre leur terrain. Mais lorsque certains reviennent, après avoir de nouveau changé d'avis, il vend au prix du marché.
L'entrepeneur est aussi un citoyen : alors qu'on lui en offre cinq fois plus, il vend à la ville l'emplacement de la future Horton Plaza pour 10 000 dollars, payables au rythme de 100 dollars par mois. Il ne se contente pas de gagner de l'argent : il bâtit une ville ! Seul employeur, il paye parfois ses journaliers d'un terrain. Il racontera plus tard qu'en échange de quatre jours de travail, il a donné un lot proche du centre. Son créditeur a accepté à contrecoeur, mais deux ans plus tard, le revend 2000 dollars. Encore trente ans, et il en vaudra 100 000 !
L'argent attire l'argent ! Dans l'espoir d'une spéculation profitable, les gens affluent par centaines. A la fin de 1869, la ville a 2300 habitants, 439 immeubles, et l'armée y installe son quartier général pour la Californie méridionale et l'Arizona. A peine terminée, la première jetée est engorgée : on en fait une seconde. En 1870, on découvre de l'or à Julian, une centaine de kilomètres au nord-est. Fin 1872, une banque, deux joailleries, deux librairies, deux maisons de courtage, deux magasins de mode, trois de nouveautés et un de chaussures, trois de textiles et deux de produits frais, quatre drogueries, vingt magasins généraux, quatre restaurants, sept hôtels, vingt-trois saloons et deux grossistes en spiritueux, deux commerces de meubles et deux de sellerie, deux de ferblanterie, une menuiserie et trois négoces de matériaux, cinq écuries, deux brasseries, une fonderie, deux scieries et une minoterie, toutes trois mues par la vapeur, sans compter deux commerçants chinois, servent les 4000 habitants ! Près du centre 1000 m2 achetés 8 cents cinq ans plus tôt peuvent atteindre 5400 dollars. A moins de quatre kilomètres, ils se vendent encore sept dollars.
Le premier espoir sérieux d'avoir une ligne de chemin de fer vient en 1872, lorsque Thomas Scott promet de faire aboutir le Texas & Pacific Railway à San Diego. Des relevés sont faits, des terrains alloués, et une quinzaine de kilomètres terrassés pour y mettre des rails. Une inauguration a lieu en avril 1873. Cinq mois plus tard, rien n'a bougé ! Scott est en Europe : des banquiers français veulent investir dans le projet. Mais l'économie américaine entre dans une crise grave et les Français refusent d'engager leurs fonds. Scott revient sur ses engagements : la population diminue de moitié ! Horton lui-même est durement frappé : non seulement les fonds engagés pour aider à la construction du chemin de fer sont perdus, mais il accepte de rembourser d'autres investisseurs.
Le sud de la Californie n'aura son chemin de fer qu'en 1885, une ligne venue de San Bernardino, mais la liaison suffit pour amener une population nouvelle : en moins d'un an, la ville passe de 5000 à 35 000 habitants ! Wyatt et Josie Earp se trouvent parmi ces nouveaux arrivants : ils investissent dans des maisons de jeu, des saloons et dans l'immobilier.

Avec les deux clochetons, Louis Bank of Commerce, bâtie en 1888. A sa droite, Nesmith-Greeley Building. Cordonnier d'origine polonaise, Isidor Louis arriva à Stingaree en 1879. Il construisit cet édifice de 3 étages en 1888. Le bar à huitres, au rez-de-chaussée, était un des lieux favoris de Wyatt Earp. Le troisième étage fut longtemps un bordel. La banque était au premier (02/03)
Devancé par les docks de San Pedro, à Los Angeles, et le Southern Pacific, le port de commerce ne connait aucun développement sensible. La bulle immobilière, soutenue par une économie trop faible, implose : en 1888, la population est retombée à 16 000 personnes. Bientôt, Wyatt et Josie suivent la ruée vers l'or du Klondike. Il reste de leur présence un musée, au 413 de Market Street.
La jetée de la Cinquième Rue en avait fait l'artère principale : saloons et maisons de passes s'établirent aux environs. Avec les maisons de jeu et les fumeries d'opium, ces établissements étaient plus de 200. La zone prit le nom de Stingaree, probablement de «sting ray», le mot anglais pour désigner la raie pastenague : ici, on risquait fort d'être piqué cruellement ! Peu à peu, rebuté par cette ambiance délétère, le quartier d'affaires se déplaça vers le nord. En 1912, la police envahit Stingaree, ferma salles de jeu et lupanars et envoya les prostituées gagner leur vie hors de la ville, où elles pourraient. Son économie ruinée, le quartier devint le repaire de tout ce qui était à la limite de la loi, jusqu'au début des années 1970 où une association se constitua pour le réhabiliter et en préserver l'architecture.

Yuma Building, une des premières constructions en brique de la ville, achevée en 1888. D'abord immeuble de bureaux, il fut transformé en maison de passe lors de la déconfiture de Gaslamp Quarter, la premiere fermée en 1912 (03/02)
L'éclairage public de San Diego date de 1881. Cinq ans plus tard, des lampes à arc remplaçaient déjà une partie des becs de gaz, mais il est bien possible que ceux-ci, dans le quartier mal famé de Stingaree, aient subsisté plus longtemps qu'ailleurs. De généreux commerçants ont récemment donné beaucoup d'argent pour en installer de nouveaux.
Temps minimum : 2 heures
Site officiel : http://www.gaslampquarter.org/
Site du musée Wyatt Earp : http://www.wyattearpmuseum.com
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