
Au pied de la Sierra Nevada, et de la route qui mène à l'entrée orientale du parc national de Yosemite, Mono Lake est spectaculaire et unique par sa faune : si vous êtes sur l'US 395, ce serait un péché de ne pas vous y arrêter un moment. Situé dans un bassin d'effondrement entouré de volcans, le plan d'eau est très ancien, au moins 760 000 ans au dire des géologues. Malgré cet âge vénérable, sous la croûte, le magma n'est pas loin : une île a poussé au milieu du lac il y a moins de quatre cents ans. A l'époque glaciaire, Mono Lake fit partie d'un long réseau qui s'étendait le long de la vallée de l'Owens jusqu'au Désert Mojave. Aux époques de hautes eaux, son trop-plein contribuait, avec l'ancêtre de la rivière Mojave, à former un grand lac dans la Vallée de la Mort.
Ce nom de Mono ne lui vient pas de son isolement ou de sa forme : c'est ainsi que l'appelait une tribu vivant près de l'actuelle Fresno, de l'autre coté de la Sierra. Elle se procurait, par une série d'échanges, une friandise du lac, des chrysalides de "mouches d'alcali", un diptère qui naît et vit dans les eaux sodiques.
- " Manger des asticots ? Mais c'est dégoûtant ! "
Il paraît que non, surtout dans le potage ! Ceux qui y ont goûté, au XIXme siècle, l'ont écrit. Peut-être, depuis, des curieux se sont-ils risqué à la même expérience, mais ils semblent ne s'en être pas vanté. A l'époque, la tribu locale, les Kutsadikas se nommaient eux-mêmes "Mange-mouches". Plus importante que le goût, l'extraordinaire qualité nutritionnelle de ces larves fut la cause de leur consommation. La chrysalide, de la taille d'un grain de riz, stocke en vue de sa métamorphose une énergie considérable : chacune apporte une quinzaine de calories, et il suffirait chaque jour de cent trente à cent cinquante de ces minuscules créatures pour nourrir un être humain adulte... en lui laissant le ventre creux ! Séchée au soleil, elles se conservent quelques temps.
Vous les verrez, ces mouches, si vous approchez du bord ! Là où croissent les algues dont elles se nourrissent, on les voit couvrir l'eau ou le sol en nappes denses. Elles ne nagent pas, mais savent marcher sous l'eau, où elles vont s'alimenter, respirant l'air pris entre les poils de leur abdomen. Elles évitent le contact de l'homme. On les comprend ! Ne mangent-ils pas leurs enfants ? Paresseuses, elles s'écartent à votre approche, et vont se poser quelques centimètres plus loin.

Un essaim posé sur l'eau. Larves ou insectes, elles se nourrissent de ces algues, qui verdissent le lac à chaque printemps. (09/01 - 06/02)
Les Kutsadikas ne mangent plus guère de mouches, mais elles font le bonheur des merles locaux, des goélands qui viennent se reproduire ici depuis le Pacifique, et surtout de migrateurs tels que barges, grèbes, chevaliers et phalaropes, qui doublent ou triplent leur poids avant leur long vol d'une traite vers l'Amérique du Sud. Quel foie !
Un autre animal prolifère dans le lac : c'est une crevette indigène, longue d'une dizaine de millimètres, dont l'existence ne dure qu'une saison. On estime leur nombre, au coeur de l'été, entre 4000 et 6000 milliards. Autre aubaine pour les oiseaux ! Les poissons d'aquarium s'en régalent aussi, grâce à l'usine de Lee Vining qui les prépare et les met en boite. Aucun autre animal ne survit dans le lac Mono, dont l'eau est aussi chargée de soude qu'une eau de savon avant l'usage.
Ce n'est ni pour les crevettes, ni pour les mouches ni même, dans la plupart des cas, pour les nuées d'oiseaux migrateurs que s'arrêtent les visiteurs : un phénomène minéralogique spectaculaire attire touristes et photographes. L'eau du lac, deux à trois fois plus saline que celles de l'océan, est chargée de carbonates. Des sources d'eau douce naissent sous la surface. Certaines apportent du calcium : celui-ci s'allie aux carbonates et forme du calcaire. Pendant quelques dizaines de milliers d'années, des masses minérales se sont ainsi accumulé autour des sources, les ont canalisées, élevant des chandelles de tuf aux formes variées. Lorsque les affluents du lac furent captés pour alimenter Los Angeles, le niveau de l'eau baissa, révélant les colonnes blanches.

Les colonnes de tuf, le long de la rive sud (06/02)
Los Angeles commença de croître au début du XXme siècle : 50 000 en 1890, ses habitants étaient déjà 1 500 000 à la fin des années 30; leur nombre dépasse aujourd'hui dix millions. Dès 1913, un aqueduc y amenait l'eau du versant est de la Sierra Nevada, depuis la vallée de l'Owens. Sans cet apport, la population n'aurait jamais pu dépasser cent mille personnes. Avec, elle explosa : bientôt, il fallut prolonger l'aqueduc vers le nord. En 1941, le détournement des affluents de Mono Lake au profit des Angelites commença. Le lac atteint son minimum en 1982 : son niveau avait baissé de près de quatorze mètres ! Les colonnes de tuf étaient entièrement découvertes, alors qu'autrefois, seul apparaissait leur sommet, les années de basses eaux.
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Les concrétions marquent l'emplacement de sources aujourd'hui taries (09/01) |
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En 1978, un homme s'émut : si on continuait ainsi, le lac disparaîtrait, et même si un plan d'eau subsistait, les sels seraient si concentrés qu'aucun animal ne pourrait plus y vivre. Une association se forma et réussit, au bout de vingt ans de procédure, à faire fixer un niveau minimum par la loi : Los Angeles et ses banlieues n'auraient que l'excédent.
Les concrétions de Mono Lake ne sont pas un phénomène unique : on trouve leurs cousines, plus ou moins ressemblantes, auprès des rives des grands lacs glaciaires disparus, comme dans la région de Lovelock, au Nevada, et à Trona, en Californie, où était le lac Searles, l'une des élément de la chaîne lacustre qui s'étendait jusqu'à Death Valley.
Avec, à l'arrière plan, l'eau de saphir et le versant majestueux de la Sierra Nevada, les concrétions font un spectacle étonnant et superbe. L'accès, par un chemin de terre, est facile, que vous veniez de l'est, par la Ca 167, ou que vous soyez sur l'US 395. Ne vous contentez pas de rester sur l'aire de stationnement, allez au bord de l'eau. C'est là, au beau milieu des colonnes blanches, que vous aurez les plus belles vues. Attention ! Le tuf est fragile ! Ne vous hasardez pas à escalader ces rochers : ils pourraient tout simplement se briser sous votre poids.
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Blanches au grand soleil, au coucher du soleil, les colonnes peuvent prendre une teinte rosée (09/01 - 06/02) |
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Temps minimum : 3/4 heure
Site officiel de la Reserve : http://www.parks.ca.gov/?page_id=514
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