
Quelques particules, découvertes en janvier 1848 par James Wilson Marshall, déclenchèrent la ruée vers l'or. Le monde entier sembla s'embarquer pour la Californie ! Moins de deux ans plus tard, les gisements accessibles étaient épuisés, mais les mineurs continuaient d'affluer, et les techniques artisanales ne suffirent bientôt plus à faire vivre chacun. Pour creuser plus profond, et laver des terrains encore inexploités, on détourna quelques cours d'eau.

Des enfants cherchent de l'or à la battée dans un ruisseau voisin de Malakoff Diggins (06/02)
Ces chercheurs d'or venus de tous les horizons, grâce au travail sur le terrain, l'observation, quelques lectures et l'information glanée auprès des autres, avaient acquis une bonne intelligence de la physiographie. Depuis 1849, on connaissait l'existence de la Veine Mère, ce grand filon de quartz aux fissures gorgées d'or, long de près de deux cents kilomètres, qui court au flanc occidental de la Sierra Nevada. Il n'était pas là d'hier : si l'eau des ravines avaient déposé sa charge d'or, il avait bien du en être de même autrefois, lorsque les rivières occupaient d'autres lits ! Ces derniers, bien souvent, n'étaient que les collines de sédiments au bord des cours d'eau dans lesquels on pataugeait sans grand succès depuis des mois.
Quelques essais montrèrent que l'idée était fondée. Les plus pragmatiques, au lieu de courir la montagne, creusèrent des canaux : avec cette eau, ils laveraient des terrains encore inexplorés. A pleines pelletées, on jetait la terre dans le canal. Celui-ci aboutissait à un sluice, un long chenal de bois au fond hérissé de clayettes où se prenaient les grains les plus lourds. L'or était dispersé dans d'énormes masses d'alluvions, et le rendement faible : le terrassement demande beaucoup de main d'oeuvre, et la terre se délite mal dans le faible courant des canaux...
L'idée d'utiliser l'eau sous pression revient à deux hommes : un Français, Antoine Chabot, fit faire un tuyau souple manoeuvré à la main en 1852 ; un Américain, Edward Matteson y ajouta une buse de métal conique l'année suivante. Le principe permit de désagréger immédiatement le sol des collines : l'eau boueuse s'écoulait dans les vallons jusqu'au sluice. Mais il fallait pour cela disposer de beaucoup d'eau et de pression : grâce aux canaux, c'était le cas pendant les quelques mois où fond la neige. L'hiver, le gel immobilise l'eau en altitude ; l'été, les rivières n'ont plus de force.
L'ère des mineurs indépendants prend fin. Des sociétés se constituent pour construire les premières retenues de la Sierra Nevada. Le béton armé n'existe pas : les barrages sont des murs de pierres, soutenus par une armature de madriers. Des canaux, parfois longs de plus de cinquante kilomètres, creusés à même le sol, relayés au passage des vallées, ou lorsque la roche est trop dure, par des aqueducs de bois, relient les mines aux retenues.
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Canons à eau : exposés dans North Bloomfield, en batterie dans les diggings (06/02) |
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Des canons à eau, dont les plus gros dépassent 200 mm à la bouche, remplacent les lances flexibles manoeuvrées à la main. Une conduite forcée alimente l'épaisse feuille de tôle roulée en convergent, terminée par un anneau de bronze. Monté sur affût fixe, le poids du canon est équilibré par un plateau lesté de pierres. Pour orienter le jet, il faut démonter la bride de jonction, puis tourner la lance dans la direction désirée. Pour déplacer la lance, on allonge ou raccourcit la conduite d'alimentation. Certains, plus petits, sont articulés sur un pivot.
La consommation d'eau est pharamineuse : on parle, pour trois mines conjuguées, de plus de 350 000 m3 par 24 heures ! Dès 1878, la première utilisation industrielle du téléphone est opérationnelle : pour réguler le débit, éviter les gaspillages et prolonger la saison de travail, on fait fermer les vannes dès qu'on n'a plus besoin d'eau, sans perdre le temps d'un courrier à cheval ou à pied. En temps réel, dirait-on aujourd'hui !

Le travail des canons à eau
(National Mining Hall of Fame & Museum, Leadville, Co, 07/03)
Les quantités de terre déblayées sont, elles aussi, pharaoniques : le talweg de nombreuses rivières est rehaussé d'une trentaine de mètres, et l'on parle, pour Green Horn Creek, de soixante. Le niveau du lit de la Sacramento s'élève de plus de deux mètres. L'eau boueuse atteint la baie de San Francisco où, portée par les courants, on la voit dériver vers le Golden Gate.
La chaussée nord de l'Interstate 80, en aval de Gold Run, court à flanc d'une profonde vallée large de 1500 à 2000 mètres. Il n'y avait ici autrefois que le passage des chariots des pionniers. Cette vallée n'existait pas : les canons à eau l'ont creusée !
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Sédiments anciens et ravages de l'eau ! (06/02) |
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En aval, ces déluges de boue gâtent champs et pâturages. Les mineurs n'en ont cure mais, dès 1878, les fermiers engagent des procédures. Six ans plus tard, un juge fédéral tranche : les mines fermeront, sauf celles qui mettront en oeuvre les moyens de protéger les vallées. En pratique, cela signifie qu'après avoir financé les retenues de l'amont, il faut encore construire des barrages en aval des mines pour retenir les sédiments. Le rendement des mines n'est que de 4 à 13 cents par mètre cube de terre déblayée : ce coût supplémentaire est difficile à amortir. Beaucoup d'exploitations cessent. D'autres continuent illégalement quelques temps. Certaines mines construisent les barrages, mais n'auront pas le temps de les combler : aujourd'hui, baigneurs et plaisanciers profitent des lacs élevés derrière eux.
Les mines de Malakoff étaient parmi les plus importantes. La population du village voisin, North Bloomfield, grimpa jusqu'à deux mille habitants : l'école avait alors plus de cent élèves. Pour faciliter les changements de poste des mineurs, qui travaillaient 24 heures sur 24, la petite ville s'éclairait à l'électricité dès 1880. North Bloomfield était une colonie principalement française : en 1855, une Madame Auguste ouvrit l'Hôtel de France. Julius Poquillon, après avoir acquis des terrains un par un, fonda une compagnie minière. Le nom de la mine lui-même, Malakoff, fut donné par les Français à qui ses falaises claires rappelaient les murailles de la guerre de Crimée. Le State Park a reconstruit bon nombre des bâtiments riverains de la rue principale.
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Au cimetière de North Bloomfield, la pierre tombale d'Eugène Vergé, natif de Toulouse (06/02) |
Une maison de North Bloomfield (06/02) |
L'exploitation hydraulique de Malakoff Diggins dura jusqu'en 1910. North Bloomfield disparut définitivement au début des années 1940. Canons à eau et ruines délavées des collines, où gagne la végétation, symbolisent la mécanisation de la fin du XIXme siècle. De l'entreprise individuelle, l'Ouest passait à la société industrielle. Le génie inventif, les concentrations de capitaux, la capacité de certains allaient transformer la Californie endormie en l'une des économies les plus prospères du monde.
Temps minimum : 1h30 (l’accès, par une étroite route de montagne, est assez long : ajouter 1 heure).
Site officiel : http://www.parks.ca.gov/default.asp?page_id=494
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© et crédit photos : America dreamZ.
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