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Lewis Manly

Lewis Manly n'était ni savant, ni explorateur. Mais son dévouement et son courage permirent de sauver la première caravane perdue dans la Vallée de la Mort, et il en fit le récit. En voici un extrait :

"Le capitaine Culverwell était un vieux marin : il allait nous expliquer comment retrouver notre chemin au retour, lorsque M.Bennett lui dit que, comme chasseur, il connaissait Lewis depuis de longues années, et que si celui-ci passait de jour quelque part, il pouvait retrouver son chemin pendant la nuit. D'autres nous mirent en garde contre les indiens et nous dirent comment nous comporter. D'autres encore nous prévinrent contre la neige épaisse que nous risquions de trouver dans les montagnes. Nous reçûmes ces conseils en pensant à toute la bonté avec laquelle ils étaient prodigués, puis nous dîmes au revoir à tous. Certains se détournèrent, trop affectés pour rester à nos cotés, tandis que les autres nous prenaient la main avec chaleur, la serrant fermement en espérant de tout leur coeur que nous parviendrions à les faire sortir de ce lieu lugubre et leur faire gagner des régions meilleures."

Lewis Manly a avec lui John Rogers. Ils s'en vont, vers ce qui semble être un col. La montagne passée, il leur faudra trouver, sans guide ni carte, la direction de Los Angeles. Ils laissent derrière eux cinq hommes, deux femmes et quatre enfants jeunes : ces gens n'ont pour tout bien que leurs chariots et quelques boeufs épuisés, pour toute nourriture que la viande séchée des boeufs déjà morts, ou de ceux qu'il leur faudra tuer pour survivre. Les trente dollars qu'ils ont pu rassembler, ils les ont remis aux deux hommes pour acheter des vivres et des montures. Ils attendent le retour des deux jeunes gens deux semaines plus tard : ils mettront 25 jours. Rogers et Manly portent chacun un sac à dos rempli de viande séchée : ce sont les neuf dixièmes d'un boeuf abattu pour la circonstance. C'est dire à quel point les animaux, privés depuis longtemps d'un vrai pâturage, sont à bout.


On doit trouver ça moins beau lorsqu'on est à pied.
sans eau ! (06/94)

Les deux hommes essaient de tracer leur route de point d'eau en point d'eau. Souvent, ils ont la déception de découvrir un ruisseau ou un lac dont l'eau est trop alcaline pour être bue. Un soir, même, ils n'ont rien trouvé de la journée : ce n'est que le matin suivant, après plus de trente heures sans boire, qu'une éphémère plaque de glace formée pendant la nuit les sauve. Pour s'humecter la bouche, ils sucent de petits galets et certains soirs, leur gosier est si sec qu'ils ne parviennent pas à déglutir la viande séchée, leur seule nourriture.

Manly note mentalement les repères qui lui permettront de retrouver son chemin, pics, canyons, particularités de la roche... Enfin, après trois cents kilomètres de marche, ils arrivent à un ranch, où ils achètent deux chevauxet un sac de haricots. Ils font demi-tour dès le lendemain ! Un groupe de prospecteurs, rencontré sur le chemin du retour, leur vend un mulet et un autre cheval. Celui-ci mourra en route. Les deux premiers chevaux seront abandonnés au pied d'une corniche, que seul le mulet parvient à franchir.

Pour Manly et Rogers, les voyageurs restés dans Death Valley sont de simples compagnons de voyage. Ils pourraient les abandonner à leur sort, rester à Los Angeles, ou continuer leur chemin vers les "diggings", les gisements aurifères. La date prévue pour leur retour passe. Le doute s'insinue. Au bout de plusieurs jours, trois hommes, ceux qui ne sont pas chargés de famille, se sentent assez surs qu'ils ont déserté pour abandonner eux aussi les deux familles immobilisées : ils vont tenter leur chance de leur coté. L'ancien marin, Culverwell, fait partie du petit groupe. Trop vieux, il ne réussit pas à suivre le train des deux autres, s'en retourne... Manly et Rogers découvriront son corps quelques jours plus tard, tout près du camp : il est couché sur le dos, les bras en croix, son regard vide tourné vers le ciel. En ce début de 1850, c'est la seule personne qui meure dans Death Valley.

Quelques jours après le retour des deux hommes, la petite caravane se met en marche. On a brûlé les chariots. Les boeufs restant, harnachés de sacoches de fortune cousues par les femmes, portent vivres et enfants. Au premier col, on s'arrête pour souffler. Les hommes se détachent du groupe et contemplent ce grand vide, où certains sont restés plus d'un mois. Au moment de repartir, quelqu'un prononce :

- " Good Bye, Death Valley."

Le nom restera.

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