Watts Towers State Historic Park


Los Angeles a son Facteur Cheval ! Watts Towers et le Palais Idéal de Hauterives différent par le style, les matériaux, la construction. Leurs constructeurs ignoraient l'existence l'un de l'autre mais, jumeaux par l'esprit, consacrèrent plus d'un tiers de leur vie à une œuvre personnelle, unique au monde.

"Plus opiniâtre que moi se mette à l'œuvre !" disait Ferdinand Cheval. Sabato Rodilla l'était au moins autant. Né dans la plaine du Vésuve, au pied des Apennins, il s'était embarqué à 12 ans pour rejoindre un frère installé en Pennsylvanie. De métier en métier, il avait traversé le continent puis, de Seattle, était allé jusqu'à Los Angeles, dont climat et paysages devaient lui rappeler sa Campanie natale. Déformé par les anglophones, son nom était devenu Simon, et parfois Sam Rodia. Il s'installa à Watts en 1921, sur un terrain tout en longueur, que ses façades convergentes étrécissaient d'un bout à l'autre.

Le village était encore une commune indépendante. Chacun y possédait sa basse-cour et, à une époque où l'automobile commençait seulement à se répandre, un cheval ou un équipage. A la fin du XIXme siècle, un promoteur avait acheté ces terrains agricoles, une vingtaine de kilomètres au sud de Los Angeles. En 1908, il offrit quelques hectares à une compagnie de chemin de fer, pour construire une voie et établir une gare : moins d'un an plus tard, ses lotissements à prix bas et une habile politique de crédit avaient transformé les terres cultivées en village. Le promoteur, Charles Watts, donna son nom à l'agglomération, absorbée par Los Angeles en 1926. Cette banlieue est toujours constituée de petites maisons et d'immeubles bas : les tours, dont la plus haute atteint trente mètres, dominent le quartier et sont devenues son signe distinctif.

Watts Towers Watts Towers

Les tours (01/06)

A peine installé, l'Italien se mit au travail, probablement sans se douter qu'il s'engageait dans une affaire qui allait durer plus de trente ans ! Il dit plus tard : "J'avais dans la tête de faire quelque chose de grand, et je l'ai fait". Il ne savait pas quoi, et avança au fur et à mesure que lui venait l'inspiration, et que s'affinaient ses méthodes de construction. Incapable d'écrire italien ni anglais, il ne dessinait pas de plans et jugeait sur pièces : plus d'une fois, il abattit une structure à peine terminée pour la reconstruire aussitôt, un peu différente.

Beaucoup d'Américains se passent d'enclore leur jardin ; Rodia voulut un mur. Et, peut-être pour que cette enceinte reste accueillante, il en fit un décor de formes et de couleurs, revêtu de carreaux de céramique, incrusté de coquillages et de tessons de bouteilles, orné de dessins gravés dans le crépi.

Watts Towers Watts Towers

Le mur (01/06)

L'enclos terminé, il s'occupa du jardin. Plutôt que d'y planter des fleurs ou des légumes, il fit des bassins pour les oiseaux. Un kiosque entouré de bancs vint s'ajouter. Il entreprit ensuite la construction des tours, faites de tubes et de profils d'acier de récupération, assemblés avec du grillage à poule et du fil de fer ! Il termina son œuvre par un "Vaisseau de Marco Polo".

détail du décor des tours

Détail (01/06)

La structure érigée, Rodia la consolidait avec un mortier décoré de tessons de porcelaine, de morceaux de verre et de miroirs, de capsules de bouteilles, d'isolateurs électriques, de coquillages... Ici ou là, il ajoutait de vieilles plaques d'immatriculation, ou des rayons de bicyclettes. Son métier de carreleur, un emploi dans une fabrique de céramiques de Malibu, lui fournirent une partie de sa matière première. Il allait sur les plages, recueillir coquillages, galets et morceaux de verre polis par le ressac. Quelques gosses du quartier lui apportaient parfois des matériaux. Il n'avait presque pas d'outils, n'utilisait pas échafaudage, et grimpait dans ses tours comme un singe, assuré grâce à un harnais de laveur de vitres.

Souvent, son labeur continuait après la tombée du jour, à la lueur d'une baladeuse. A le voir trimer ainsi, occuper tout son temps à des constructions sans usage, ses voisins avaient fini par le croire dérangé. Trois mariages ratés, la mort de sa fille, deux fils qui ne venaient pas le voir n'avaient probablement pas tempéré son caractère. De plus en plus solitaire, renfermé, obsédé par son œuvre, Sabato Rodilla poursuivait son travail !

Watts Tower

Détail (01/06)

Il ne gênait personne. Mais, dès qu'on sort de l'ordinaire... La plupart des voisins n'étaient pas plus aimables envers lui qu'il n'était amène envers eux. Leurs enfants, sans respect pour le vieillard, escaladaient ses murs, utilisaient son jardin comme un terrain de jeux, dégradaient ses constructions. En 1954, à 75 ans, il considéra qu'il avait terminé, qu'il était devenu trop vieux, ou que cela ne valait pas la peine de continuer. Il offrit maison, jardin et sculptures à un voisin et disparut. L'homme les vendit bientôt pour une somme dérisoire. Le nouveau propriétaire voulut en faire un restaurant mexicain : les tours feraient une belle enseigne ! Il apprit à temps que la ville de Los Angeles avait décidé de faire raser ces tas de ferraille rutilants, bâtis sans souci des normes de sécurité, et les revendit à un acteur et un producteur de cinéma moins bien informés.

Les deux hommes ne cherchaient ni à tourner un film, ni à réaliser une opération immobilière : ils admiraient l'œuvre de Rodia, et voulaient la voir perdurer. Apprenant la menace de destruction, ils rassemblèrent un comité dans lequel figurait le conservateur du Musée d'Art de Los Angeles. La résistance des tours était en cause : la ville craignait que, sous l'effet du vent ou d'un séisme, les constructions ne s'effondrent et ne blessent des gens. On fit un essai scientifique : un câble tendu imposa à la plus haute tour un effort équivalent à celui d'un vent de 120 km/heure. Elle résista ! Heureusement pour l'Art Brut, il était impossible de simuler un tremblement de terre : en 1994, un séisme de force 6,7 dégrada l'ensemble au point que sept ans de travail et deux millions de dollars furent nécessaires pour ouvrir à nouveau le parc au public. Le site, parc historique de l'Etat de Californie, classé "National Landmark", attire chaque année plus de 20 000 visiteurs. Il est le siège d'un festival de jazz et celui d'un festival de batterie.

L'agitation médiatique provoquée par le comité de défense avait alerté des parents de Rodia : ils firent savoir que celui-ci était à Martinez, un village au nord de la baie de San Francisco. L'Italien devint pour quelques temps une figure publique : il expliqua alors que sa construction était un geste de reconnaissance envers les Etats-Unis, qui l'avaient accueilli. Il appelait sa création "Nuestro Pueblo". En espagnol, l'expression signifie notre village, ou bien notre peuple : il n'expliqua jamais le choix de ce nom.

Watts tower

Richesse de l’ornementation (01/06)

Sabato Rodilla mourut en juillet 1965. En 45 ans, Watts avait beaucoup changé : l'urbanisation avait gagné les alentours, la population augmenté et changé. De nombreux Noirs, à qui la guerre avait donné une mobilité nouvelle, fuyaient la ségrégation des Etats du Sud : de 1940 à 1950, leur nombre à Los Angeles passa de 75 000 à 600 000. En 1963, près de 22 000 vivaient à Watts : c'était 80% de la population du quartier. Beaucoup, sans être misérables, vivaient en dessous du seuil de pauvreté.

Depuis longtemps, l'idéologie, mise en pratique plus ou moins ouvertement selon les Etats, était "equal but separate" : un autobus pour les Blancs, un autre pour les Noirs, une école pour les Blancs, une autre pour les Noirs... Cette ségrégation rendait la situation explosive. John Kennedy le savait. Après son assassinat, Lyndon Johnson poursuivit ses réformes et, le 2 juillet 1964, promulgua le "Civil Rights Act" : il s'agissait enfin de faire appliquer les droits constitutionnels des minorités, de supprimer la discrimination raciale, et de permettre à beaucoup de Noirs l'accès au droit de vote, qu'on leur refusait sous divers prétextes, capacité fiscale ou analphabétisme. Kennedy, Johnson et le Congrès étaient en avance sur les mentalités ! Les gouvernements de nombreux Etats votèrent des dispositions propres à geler la loi fédérale sur un point ou un autre : la Californie fit en sorte de maintenir légalement la discrimination dans la vente de logements. Ce qui avait longtemps été une situation de fait, mal admise mais usuelle, devint soudain une insupportable iniquité. La colère rampait : un simple contrôle de la circulation mit le feu aux poudres !

Le 11 août 1965, un policier arrêta une voiture au comportement suspect : le conducteur, un jeune noir de 21 ans, semblait en état d'ébriété. Son frère, de deux ans plus âgé, était à côté de lui. Le contrôle avait lieu à deux pas de chez eux. Un attroupement se forma. Leur mère, alertée, s'approcha. Une altercation avec les agents s'ensuivit. Quel que soit l'endroit ou la couleur de la peau, on ne gagne jamais à engueuler les flics ! Ceux-ci voulurent mettre la famille en état d'arrestation : elle résista. Les policiers, assistés de collègues, nouveaux arrivés sur les lieux, se servirent de leurs matraques.

La scène catalysa la colère accumulé des spectateurs : peu après, Watts brûlait ! Cent mille émeutiers brisaient les vitrines, pillaient les magasins, allumaient des départs de feux. Le gouverneur envoya 15 000 hommes de la Garde Nationale : l'affrontement dura six jours, fit 34 morts et un millier de blessés. Sept cents étaient des civils. Trois mille cinq cent arrestations eurent lieu, dont 70% pour vol ou cambriolage : une grande partie des délinquants étaient inconnus aux sommiers. Lorsque le calme revint, une centaine de bâtiments étaient détruits. Cinq cents autres avaient été endommagés par le feu ou des actes de vandalisme. Les dégâts s'élevaient à plus de dix millions de dollars. Les causes profondes des émeutes furent décelées, mais peu de choses faites pour améliorer la situation. L'année suivante, l'organisation des Black Panthers naissait à Oakland.

Des scènes de même nature se produisirent en 1992, après l'acquittement d'agents de police blancs qui avaient passé à tabac un conducteur noir : on se souvient d'images à la télévision. L'affaire fit 58 morts et coûta un milliard de dollars !

Depuis, des Hispaniques se sont en partie substitués aux Noirs du quartier, et c'est ce mélange que vous verrez autour de Watts Towers. Connaissant la réputation d'insécurité de Los Angeles, peut-être n'aurez-vous guère envie de vous arrêter, surtout si vous êtes seul. Sachez qu'il y a un poste de police à une centaine de mètres. Peut-être, en contrepartie, ne serait-il pas très prudent de venir faire des photos au clair de lune.

Le monument, entouré d'une grille, est ouvert du mardi au samedi, de 10 à 16 heures.

Jeu des coïncidences :

Ferdinand Cheval posa la première pierre de son Palais Idéal en 1879, année de naissance de Sabatino Rodilla. Cette année là, Cheval eut 43 ans : Rodia commença le mur d'enceinte de son jardin à 42. Rodia considéra son œuvre achevé après 33 ans de travail, tout comme le Facteur Cheval. Les deux hommes eurent une vie familiale difficile. En France, le Ministère de la Culture, à Los Angeles les architectes de la ville, voulurent détruire les monuments. Le nom de Cheval est resté associé à son œuvre, alors que les tours portent celui d'un obscur promoteur !

Palais du facteur cheval

Le Palais Idéal, à Hauterives, dans la Drôme


Temps minimum : 1/2 heure


Site officiel du parc : http://www.parks.ca.gov/?page_id=613


COMMENT Y ALLER :

Accès depuis l'aéroport international le plus proche :

  • Los Angeles situé à 18 km à 1/2 heure(s) de route.

ORGANISER VOTRE VOYAGE :

FAIRE DES CADEAUX :


LIVRES : cliquer ICI (ou cliquer sur un titre).


[Haut de page]

El Malpais Anasazis Alibates Flint Quarries Capitol Reef Big Bend Golden Gate Arizona Colorado Reno Tuzigoot Casa Grande Great Sand Dunes Ouest Natural Bridges Nouveau Mexique Grimes Point Chaco Culture Canyon Pintado Faille de San Andreas San Antonio Joshua Tree Amarillo Colorado Springs Denver Equitation western San Diego Fleuve Colorado Yellowstone Dinosaur Grand Canyon Hickison Petroglyphs Jim Bowie Rocky Mountains Astoria Texas