Venice


Un personnage de la Conquête de l'Ouest n'est pas entré dans la légende : capable de vendre un lotissement au milieu de nulle part, dans une ville qui n'existera peut-être jamais, un raccourci vers la Californie par une piste qu'il a imaginée mais pas tracée, de lancer une ruée vers l'or ou le soleil, le promoteur est pourtant l'un des caractères fondamentaux de l'Ouest, ancré dans la mentalité américaine. C'est parfois un escroc. Plus souvent, c'est un homme d'enthousiasme, capable de communiquer son rêve aux autres, dans un pays en perpétuel mouvement, où le risque fait naturellement partie de la vie quotidienne.

Abbot Kinney n'était pas un aventurier : né dans l'Est d'une famille aisée, il avait fait de solides études, parfaites par un séjour de trois ans en Europe lorsqu'il était adolescent. Il y revint quelques années plus tard, acheter des tabacs exotiques pour la société de ses frères. L'Empire ottoman était en ébullition : Abbott quitta la région pour un voyage autour du monde, en quête d'un climat où il ne souffrirait plus de l'asthme dont il était affecté depuis toujours. Bredouille, il débarqua à San Francisco en janvier 1880. Cinq cent kilomètres au sud, à 30 ans, il découvrit enfin, après tant de voyages, qu'il se sentait mieux : il acheta 220 hectares au pied des Chaînes Traverses et planta des agrumes.

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Ces jolies maisons au bord du canal ont rarement leurs pareilles en Californie (05/07)

La population de Californie croissait rapidement. Acheter des terrains vierges, lotir, vendre avec profit : de belles affaires en vue, pour peu qu'on ait un capital et le sens du commerce... Kinney, sa première opération réussie, bâtit une maison de vacances à Santa Monica et découvrit que, tout au long de la côte, s'offraient d'infinies possibilités de développement ! Avec un associé, il prolongea la jetée d'Ocean Park, simple avancée de madriers pour permettre aux pêcheurs à la ligne de gagner l'eau profonde. Bientôt, les deux hommes avaient ajouté un casino-restaurant à l'entrée de la jetée et convaincu une compagnie de chemin de fer d'amener une ligne jusqu'à Ocean Park. En retrait de la plage, cent cinquante petites maisons furent bâties en quelques mois, et le dimanche, les Angeleños venaient se détendre et profiter de l'océan.

L'associé de Kinney mourut. D'autres lui succédèrent, avec qui il ne s'entendit pas. En 1892, la société fut dissoute. Lorsqu'on en vint à partager les actifs, les quatre partenaires tirèrent au sort qui choisirait le premier. La chance favorisa Abbott Kinney : il opta pour une bande de terrain de 1200 mètres de long sur 300 de profondeur, au sud d'Ocean Park. Son choix surprit et soulagea ses trois compères : qu'allait-il faire de 36 hectares de dunes et de marécages ?

Kinney savait ! Depuis quelques temps, il tournait et retournait dans sa tête une idée originale : bâtir une Venise en Amérique, et en faire le foyer d'une renaissance culturelle sur la Côte Ouest. Il fit immédiatement commencer le creusement d'un réseau de canaux, reliés à une lagune artificielle capable d'acceuillir 5000 baigneurs ! Le plus grand, large d'une vingtaine de mètres, serait profond d'un mètre vingt. Le système s'étendrait sur plus de vingt-cinq kilomètres. Deux grosses buses, capables d'un débit 1700 litres par seconde, relieraient l'ensemble à l'océan, distant de cent cinquante mètres : à chaque changement de marée, on pourrait renouveler une partie de l'eau.

Le Grand Canal

Le Grand Canal n'est pas plus large que les autres, mais débouche dans Marina del Rey, à plus de deux kilomètres (02/03)

Il fit ériger l'hôtel Saint Mark, longé d'un péristyle, et d'autres bâtiments destinés aux commerces, tous d'un style propre à rappeler la Venise italienne ! Le terrain disponible était réservé à la vente : une nouvelle jetée, 1200 mètres au sud d'Ocean Park, longue de deux cent soixante-dix mètres, large de neuf, porterait les attractions.

Une effroyable tempête, en mars 1905, fit de la jetée en construction un amas de poutres jetées sur la plage mais l'inauguration n'eut que quelques semaines de retard : l'eau envahit la lagune le 30 juin et, le 4 juillet, jour de la fête nationale, 40 000 personnes vinrent jouir de quatre jours de feux d'artifice, régates et concours de natation. Bientôt, des gondoles et leurs gondoliers arrivaient d'Italie, des dromadaires promenaient les touristes, et un train à vapeur amenait les visiteurs aux quatre coins de cet embryon de ville. Sur la jetée, durant six semaines, un auditorium de 3000 places dispensa concerts, récitations et conférences sur des sujets aussi variés que politique, religion, philosophie, économie et voyages. Dès le mois de septembre, des lignes de trolley arrivaient de Los Angeles et Santa Monica.

La Venise du Pacifique était un succès : les lotissements se vendaient parfois plus cher qu'en ville ! Des maisons poussèrent au bord des canaux, où venir les fins de semaine, ou prendre quelques jours de congés : elles n'avaient rien d'italien...

Kinney se rendit vite compte que sa tentative d'éducation des masses plaisait moins que la plage, les promenades en chameau et les tours de gondole. Peut-être l'homme fut-il déçu, mais l'entrepreneur s'adapta ! Il fit construire une piscine d'eau salée, une piste de patin à roulette, une salle de danse où pouvaient évoluer 800 couples... Chaque année amenait sa nouveauté : 1906 vit la visite de Sarah Bernhardt ; 1909 fêta l'inauguration d'un aquarium ; en 1911, vingt-cinq mille personnes se ruèrent, le jour de l'ouverture, sur les premières montagnes russes de la Côte Ouest. Le premier concours de demoiselles en maillot de bain eut lieu l'année suivante et un Grand Prix automobile en 1915. On pouvait descendre des rapides artificiels à bord d'embarcations guidées dans une canalisation de bois, s'embrasser prestement dans le court tunnel d'un train miniature construit sur la jetée, ou s'élever dans les airs à bord d'une grande roue, puis goûter à la "Japanese Tea House". Une équipe de hockey sur patins à roulettes défiait celles d'autres villes.

venice venice

Il y a bien une gondole, mais manque un menuisier ! (05/07)

Abbot Kinney manquait d'indépendance : ses installations étaient dans la même commune que son concurrent le plus proche, Ocean Park, dont le conseil municipal, en 1907, prohiba la danse dominicale et annula les licenses de vente d'alcool des établissements de Kinney. Celui-ci cessa toute activité : privée de taxes, la municipalité céda. En 1911, la séparation fut votée, et la nouvelle commune arbora fièrement son nom : Venice of America ! Lorsque mourut Kinney, le 4 novembre 1920, la petite ville avait plus de 10000 habitants. L'affaire restait dans la famille : Thornton, fils du fondateur, dirigerait l'exploitation.

Jeux et attractions n'avaient pas que des adeptes : le clergé, les bien-pensants, s'élevaient contre ces distractions futiles, et dangereuses pour l'âme. Abbot Kinney avait su maîtriser les factions : le nouveau conseil municipal en fut incapable. La ville était endettée : en 1925, un scrutin populaire décida de l'annexer à Los Angeles. La cité avait plus d'un million d'habitants, et ses administrateurs, confrontés aux difficultés quotidiennes d'une ville en pleine croissance, la géraient comme un grand ensemble. Coupées de ponts voûtés, étroites, tortueuses, les ruelles de la petite Venise de Californie n'étaient pas adaptées aux automobiles, de plus en plus nombreuses : L.A. décida de transformer les canaux en voies de circulation et places de stationnement, et taxa les riverains pour payer les travaux. Ceux-ci commencèrent en 1929.

Au sud de Venice Boulevard, beaucoup de lotissements étaient vides. Le besoin de rues carrossables était moindre, et les habitants en nombre trop faible pour financer le chantier. Le 28 octobre mit définitivement fin aux travaux : frappée par la Grande Dépression, la ville n'en avait plus les moyens ! Plusieurs kilomètres de canaux restèrent intact, privés d'une arrivée d'eau propre par le comblement de la lagune transformée en rond-point.


La plage, la promenade et une partie du système de canaux : les seuls qui restent sont indiqués en bleu. Quelques célébrités habitent sur leurs rives.

Une nappe d'eau de cette taille, dans la Nature, se suffit à elle-même. Peut-être même pourrait-elle supporter de recevoir les égouts, au prix d'un changement de son équilibre biologique. La découverte de pétrole, quelques semaines après le début de la crise, en fit un cloaque : Los Angeles, à court d'argent, se contenta d'en condamner l'accès au public. En 1932, devenue quatrième champ pétrolier de Californie, le quartier était hérissé de 340 derricks. Cet or noir était une bénédiction pour les habitants : la crise et la prohibition n'arrangeait rien aux affaires, même si l'alcool de contrebande arrivait par la mer et les jeux continuaient, clandestins. William Harrah y exploitait un loto : l'art consistait à dissimuler les paris ! Quelques années plus tard, il fondait à Reno le premier casino populaire, ancêtre des géants de Vegas. Bien éloignés de l'esprit de renaissance culturelle des origines, les premiers néons multicolores furent posés en 1937. Pendant la guerre, les permissionnaires assurèrent quelque revenu aux établissements du front de mer, mais l'élan était brisé.

L'administration de L.A. voulait un littoral harmonieux : en 1946, elle ne renouvela pas la licence d'exploitation de la Kinney Company. Le jetée, désertée, brûla. L'année suivante, la ville fit déverser quatorze millions de tonnes de sable pour élargir la plage. Pour comble de malheur, la production de brut s'étiolait, et les derricks disparaissaient un à un. Venice tomba en désuétude.

Elle n'était plus qu'une banlieue sale, délabrée, dont la plage n'attirait que les résidents locaux : loin de l'activité industrielle, de l'uniformité petite bourgeoise des quartiers résidentiels et des loyers élevés de la cité, les beatniks vinrent s'y installer à la fin des années 50. La présence de ces oisifs devint vite scandaleuse ! La municipalité réagit par une injonction de mise en conformité aux nouvelles normes de construction. Beaucoup de propriétaires n'en avaient pas les moyens : de 1964 à 1965, près d'un tiers de la ville fut rasé. Beaucoup de bâtiments originaux disparurent, ou durent faire supprimer leurs étages : seule une décision de justice put arrêter les démolitions !

hôtel Saint Mark

L'hôtel Saint Mark fit partie des victimes de 1964. Le bâtiment voisin, rescapé, porte aujourd'hui son nom (02/03)

En compensation, L.A. aménagea des équipements collectifs : salle de sport, théâtre, piscine... Un projet de réhabilitation des canaux succéda à la destruction des immeubles hors norme mais, pour éviter une hausse de l'immobilier, la communauté résista, et rien ne fut entrepris.

Eastern Canal

Eastern Canal, parallèle au Grand Canal ; en tout, 17 ponts et passerelles enjambent les douves du village (05/07)

Les étudiants, toujours en quête d'indépendance et de loyers bas, s'installèrent dans les appartements restants. Jim Morrison, le rebelle, était l'un d'eux. En 1965, il fonda "The Doors" avec Ray Manzarek, John Densmore et Robby Krieger. Deux ans plus tard, venue de tous les horizons, la vague des hippies se répandit sur la Côte Ouest. Le reflux en oublia quelques-uns, qui se mêlèrent aux beatniks attardés.

tombe de Jim Morrison

Usé par l'alcool et la drogue, Jim Morrison mourut à Paris, où il s'était réfugié pour échapper à la prison. Lui qui aimait la Californie, est enterré au Père Lachaise.

Une succession d'évènements fortuits mit Venice Beach au premier plan de l'actualité : le premier, en 1972, fut l'aménagement d'une piste cyclable de Torrance à Santa Monica. Les promeneurs redécouvraient plage et canaux... Ils trouvèrent aussi de nombreux terrains, disponibles à des prix attractifs : des artistes y aménagèrent leurs studios, et de nouvelles maisons, coquettes et bien construites, vinrent égayer les abords.

Venice   Venice

Du classique... (05/07)

Du très classique... (05/07)

 

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De l'archi classique... (05/07)

 

Venice

Et... le village gaulois d'un hippie ? (05/07)

Deux plus tard, la mode vint de bronzer nu : le spectacle attira les curieux... Et la police ! Celle-ci mit rapidement un terme au phénomène, mais la presse avait eu le temps de faire à Venice Beach une publicité nationale.

Une matière plastique fit le reste ! Le polyuréthane, souple et résistant à l'abrasion, équipait depuis peu les roues des patins à roulettes. Boardwalk et piste cyclable étaient des terrains parfaits : des loueurs s'installèrent. La mode devint rage : en 1977, le maire de L.A. s'enorgueillit de ce que le quartier était devenu capitale mondiale du patinage ! La folie dura trois ans, assez pour créer une habitude : animation et spectacles de rue avaient transformé l'un des rares endroits de Los Angeles où l'on puisse flâner en un lieu de promenade prisé.

la plage   ocean front walk

La plage et la piste cyclable (02/03)

Ocean Front Walk, plus communément The Boardwalk, ses promeneurs et ses magasins (02/03)

La population locale essaya de freiner le développement immobilier. Débordée par le flot de touristes, elle sut profiter de cette manne : restaurants, bars, débits de boissons fraîches se multiplièrent. Les échoppes du Boardwalk, de plus en plus nombreuses, offrirent au chaland T-shirts colorés, lunettes de soleil, sandales, cartes postales et souvenirs à bon marché...

venice   restaurant

Pas une grande journée pour les lunettes de soleil ! (02/03)

Un restaurant d'aspect méditerranéen (02/03)

Beatniks et hippies avaient joué gratuitement pour leurs communautés : leurs héritiers, bâteleurs et saltimbanques, cracheurs de feu, statues vivantes, peintres à la craie s'offrirent en spectacle pour le prix d'une obole. Certains devinrent célèbres : bâtisseur de figures de sable, jongleur aux tronçonneuses, guitariste en patins à roulette... Même sans la présence de ces professionnels, l'esprit bon enfant, le spectacle de la foule et les belles filles en bikinis fluorescents auraient attiré les badaud.

L'esprit des marginaux subsiste : chaque année, depuis 1979, des artistes donnent une partie de leurs oeuvres à une vente de charité, le "Venice Art Walk", pour financer les soins gratuits, pour les déshérités, d'une clinique locale. Le dernier derrick avait disparu en 1962... Au cours des années 1990, des forages en biais allèrent discrètement pomper les réserves cachées sous l'océan. Les canaux furent finalement réhabilités en 1994.

fresques fresques

Les premières fresques furent peintes à la fin des années 70. Ici, l'enseigne d'un tatoueur (02/03)

L'affluence n'attire pas que commerçants et artistes de rue : les gangs investirent le Boardwalk au début des années 1990. La population, comme la police, firent en sorte de maîtriser leurs excès mais, la nuit, littoral et ruelles peuvent être dangereux, et il suffit de lever les yeux pour voir aux fils du téléphone pendre les paires de chaussures qui marquent le territoire de chaque bande.

Venice n'est pas la capitale culturelle qu'avait rêvé Kinney. Pourtant, d'une certaine manière, l'œuvre s'est accompli : Los Angeles, parfois qualifiée "d'assemblage de banlieues en quête d'une ville", en possède là une que l'on vient voir du monde entier. A 10 kilomètres de l'aéroport international, c'est un parfait endroit où terminer son voyage, sans risques de rater son avion si, toutefois, on est arrivé à s'y garer !

Le Café Collage

Le Café Collage, bâtiment vénicien à l'intersection de Winward Street et Pacific Avenue (02/03)


En bref :

Jolies filles en rollers et jeunes éphèbes réunis pour profiter du soleil et de la foule, vieux hippies, musiciens de rue, saltimbanques de toutes sortes, glaciers, coiffeurs sans échoppe... Le week-end, Venice Beach semble concentrer toute la jeunesse de Los Angeles ! Quelques centaines de mètres en retrait de la plage, le plus joli assemblage de maisons de Californie, au bord de canaux creusés il y a plus de cent ans, là où le littoral n'était que dunes et marécages.

Fantaisie, bonne humeur, snobisme aussi et beaucoup d'argent font l'essence de Venice, où se côtoient tant de gens si divers.

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Le site très bien informé de Jeffrey Stanton, photographe et résident depuis 1972 :
http://www.westland.net/venicehistory/

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