Non loin d'Assise, en Italie, aujourd'hui insérée dans une basilique, se trouve la petite chapelle où Saint François faisait ses dévotions. Sur le mur du fond, derrière l'autel, une fresque figure la Vierge entourée d'anges. La chapelle, à l'époque de Saint François, était bâtie sur une minuscule parcelle de terrain, à peine plus grande que les murs. Les Franciscains révéraient le fondateur de l'ordre et, lorsque Gaspar de Portola et le père Juan Crespi, au cours de l'expédition partie en 1769 chercher la baie de Monterey, rencontrèrent un charmant cours d'eau bordé d'arbres, ils le nommèrent Rio de Nuestra Señora la Reina de Los Angeles de la Porciuncula : rivière de Notre Dame la Reine des Anges de la petite Parcelle. Pourquoi faire plus compliqué ? Douze ans plus tard, lorsque s'établirent les premiers colons, le gouverneur Felipe de Neve nomma leur village du nom abrégé de la rivière : el pueblo de la Reina de Los Angeles.
En 1777, Neve, nommé deux ans plus tôt, entreprend une inspection générale du territoire. L'entretien des garnisons coûte cher. On fait venir du Mexique blé, maïs, objets manufacturés dont les soldats ont besoin, et leur solde. Les bateaux arrivent une fois l'an, souvent en retard et parfois pas du tout. Le coût du transport double les prix. Les missions ne produisent pas tout et jouissent d'un monopole : des villages peuplés de civils, à proximité des presidios, augmenteraient la production et créeraient une concurrence. Au nord, des Russes entreprenants se sont avancés jusqu'en Alaska. Voici une raison supplémentaire de peupler rapidement la province, avant que d'autres ne prétendent à la souveraineté sur son territoire, par raison du premier occupant ! Le plan, approuvée par le Vice-Roi, Antonio Maria de Bucareli y Ursua, et le roi d'Espagne, Charles III, revient à Neve pour mise en application.
Le père Crespi avait trouvé les rives de la rivière parfaites pour y installer une mission, mais Junipero Serra, cinq ans plus tard, a fondé San Gabriel Arcangel deux lieues à l'est. Felipe de Neve a lu le journal du franciscain : il sait où mettre son village.
Pendant qu'il en dresse le plan détaillé, situe la place, l'église, les pâtures, son adjoint Don Fernando Rivera y Moncada, est chargé de recruter les "pobladores", littéralement les "populateurs". Sa quête durera près de deux ans. Il devra aller jusqu'à la province de Jalisco, 2500 kilomètres au sud de la future L.A., pour trouver des volontaires. Malgré l'argent, les terres et le bétail offerts par le gouvernement, il ne ramène que onze familles : quarante-quatre personnes, femmes et enfants compris. L'une vient d'Espagne ; les autres sont issues de quatre provinces différentes : quarante-quatre volontaires sur 530 000 km2 ! Parmi les chefs de famille, deux sont espagnols, huit : mulâtres, deux : noirs, un : métis et neuf : indiens. Deux jeunes hommes se sont mariés pour venir : seuls les couples sont invités à coloniser. L'âge des adultes varie de 19 à 67 ans. Un quinquagénaire a quitté son épouse légitime pour partir avec une jeune indienne de 23 ans. Parmi ces onze hommes, quatre seulement termineront leurs jours ici. Les autres la quitteront pour d'autres pueblos ou retourneront au Mexique : ici, loin de tout, la vie est difficile. Le mari bigame avoue en confession qu'après tout, sa première épouse pourrait bien n'être pas morte. Renvoyé à sa recherche, il meurt au Mexique.
Si la fondation de San Francisco, avec le long voyage de Juan Bautista de Anza et des deux cent cinquante colonisateurs, sur une route dont une partie n'est qu'un vague sentier entre des puits dans le désert, a un caractère épique, celle de Los Angeles a l'aspect tragi-comique d'une farce de l'administration !

De la plaza, à gauche de l'église méthodiste, l'entrée d'Olvera Sreet (02/03)
La mission San Gabriel est leur point de ralliement : fin août 1781, ils sont tous là. Le 4 septembre, les pobladores, Felipe de Neve en tête, se mettent en marche vers l'emplacement du futur pueblo, où rien n'existe encore. Cela ne les empêche pas de célébrer dignement l'événement, sous le regard bienveillant des indiens du village voisin, Yang-na : plusieurs mois avant l'arrivée des colons, Neve a pris soin de s'en faire des amis. Une douzaine d'entre eux a même reçu le baptême.
Ces indigènes, de souche linguistique shoshone, sont de la tribu des Tongvas. Depuis plusieurs milliers d'années, ils occupent la région, du bassin de San Gabriel à San Juan Capistrano. On a retrouvé trente et un sites qui semblent avoir été leurs villages, chacun de 400 à 500 huttes, et l'on estime leur population, à l'arrivée des Espagnols, aux environs de 5000 personnes. Les Tataviams, trente kilomètres au nord-ouest du village, sont un millier. Le long de la côte, Malibu est la frontière méridionale de la tribu des Chumash.
Les Espagnols nommaient souvent les tribus du nom de la mission à laquelle elles étaient rattachées. Ainsi des Luiseños de San Luis Rey de Francia, et des Degueños de San Diego de Alcala. Les Tongvas deviennent Gabrieliños et les Tataviams, en 1797, Fernandeños. On crut longtemps les Tongvas fondus dans la population hispanique. Eux-mêmes avaient oublié leur appartenance à un peuple différent de celui du Mexique. Les recensements du Bureau des Affaires Indiennes, dans la première moitié du XXme siècle, leur fit prendre conscience de ce passé oublié : les Gabrielinos, malgré d'énormes difficultés d'état civil, tentent de retrouver le statut de tribu, qui leur permettrait d'avoir leur propre gouvernement.
Comparée à l'extraordinaire expansion de certaines villes américaines, la croissance du village est lente. Neuf ans après sa fondation, sa population a triplé, mais ce ne sont encore que 139 personnes. En 1800, elles sont 315, réparties dans 70 familles. Un détachement de quelques soldats maintient l'ordre et prévient les possibles attaques d'indiens sauvages, ou une révolte de ceux des missions. Bien souvent, au pueblo, le caporal est seul capable de lire et d'écrire. Rien n'attire ici les colonisateurs : ni l'espoir d'un enrichissement rapide, ni l'agrément d'une grande cité, ni l'intérêt pécuniaire d'un centre d'affaires ou de décisions. A l'indépendance du Mexique, en 1821, l'agglomération dépasse à peine 650 habitants ; trois mille autres vivent aux alentours.
En 1836, le premier recensement officiel indique une population de 603 hommes, 421 femmes, 651 enfants et 553 "indiens domestiqués." Quarante-cinq personnes sont d'origine étrangère. C'est la Los Angeles de Don Diego de la Vega, du Señor Zorro et du sergent Garcia, une petite communauté où, hormis quelques familles qui se targuent indûment de sang noble, ne vivent que quelques artisans et des peones indiens, accablés par les nantis et l'armée depuis qu'on a sécularisé les missions.
Une série d'une soixantaine de romans, écrite au début du XXme siècle, donne vie à la légende de Zorro. Les livres de Johnston McCulley sont de pure fiction, et leur première erreur historique est de placer ici un presidio et son "commandante", alors que le village dépendit de San Diego, jusqu'à ce que, juste avant l'arrivée des Américains, le dernier gouverneur mexicain en fasse, pour quelques semaines, la capitale au détriment de Monterey. Mais la morgue des grands propriétaires terriens, le mépris pour les indiens, les intrigues politiques furent bien réelles. On a dit parfois que le personnage de Zorro avait été inspiré par l'insaisissable Joaquin Murietta, dont la bande s'attaquait aux camps de mineurs, mais ni l'époque, postérieure à l'arrivée des Américains, ni le lieu où sévit le bandit ne coïncident avec les aventures du Vengeur Masqué.
Comme Yang-na, dispersé en 1828 pour établir un ranch, le pueblo faillit être absorbée par la ville. Seul l'acharnement de Christine Sterling, à la fin des années 1920, permit d'en conserver quelques reliques et de lui rendre vie. C'est aujourd'hui une place, une rue et un hôtel. Old Plaza est celle qu'avait dessinée Felipe de Neve, déplacée en 1815 pour éviter les crues de la rivière des Anges ; au sud, Pico House, l'hôtel est postérieur de vingt ans à l'arrivée des Américains ; à l'ouest, la plus ancienne église de L.A. fut inaugurée en 1822 ; au nord, Olvera Street, longue de cent cinquante mètres, est l'une des plus vieilles rues de Los Angeles.
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Commerces sur Olvera Street (02/03) |
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Olvera Street vit du commerce des touristes : échoppes de souvenirs et d'artisanat hispanique au milieu de la rue, magasins et restaurants dans les maisons historiques. La plus vieille maison de L.A., Avila Adobe, bâtie en 1818, se trouve au nord-est de la rue. Avila, un temps alcalde du village, était son propriétaire. Adobe, en espagnol, désigne le pisé. La Casa de Avila eut à subir les ravages du temps et des tremblements de terre : il n'en reste qu'une aile qui, de la rue, dissimule un jardin. Elle ne diffère guère d'autres bâtiments de même époque qu'on peut visiter ici ou là en Californie, ni de ce qu'on trouve dans les musées des missions. L'intérêt particulier de sa visite est l'Histoire de l'eau à Los Angeles, représentée au fil de l'escalier qui descend au sous-sol. Comment, alors que la petite rivière descendue des Santa Monica était incapable d'alimenter plus d'une centaine de milliers de gens, est-on parvenu à en abreuver cent fois plus, arroser leurs jardins et alimenter leurs installations industrielles ?
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| De la cour | La salle à manger |
| Avila Adobe (02/03) | |
| Une selle | |
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Des règlements de répartition aux fonctions du maître de l'eau, des tentatives infructueuses et des entreprises faillies au détournement de l'Owens River, conduite depuis le versant oriental de la Sierra Nevada dans un canal de 360 km, tout est représenté, appuyé de textes originels, de photos et de maquettes.
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La roue à eau qui irriguait champs et jardins (02/03) |
La carreta (02/03) |
Avila Adobe (02/03)
Pio de Jesus Pico fut gouverneur de Californie pour deux courtes périodes, et dernier de l'ère mexicaine. Longtemps très riche, propriétaire d'un beau ranch, il fit bâtir Pico House en 1870. C'était le plus bel hôtel de la ville : les quatre-vingt chambres étaient éclairées au gaz, et il y avait des salles de bain aux deux étages supérieurs. Pio Pico mourut ruiné par une inondation qui dévasta son ranch et surtout l'amour du jeu, qui le laissa à la charge de sa fille.

Pico House (03/02)
Antonio Maria Lugo, soldat du roi, après quinze ans de travail, termina sa maison en même temps que son engagement. Revenu à la vie civile en 1810, il obtint l'attribution d'un ranch, à l'est du pueblo : il en accrut la superficie jusqu'à posséder 12 000 hectares. La Californie passa de l'Espagne au Mexique, puis aux Etats-Unis, mais Don Antonio n'apprit jamais l'anglais. Jusqu'à sa mort, en 1860, il se vêtit des habits mexicains traditionnels, porta l'épée, monta de fiers étalons harnachés de cuir et d'argent : tout à fait l'image de dignité donnée par Don Alejandro de la Vega ! Une de ses filles épousa un Américain, qui habita la maison jusqu'en 1924. Puis, elle passa de main en main et finit, abandonnée, au milieu d'un terrain pour mobile-homes. La municipalité s'en émut, et la Casa de Rancho San Antonio est aujourd'hui monument historique. Plus vieille de huit ans qu'Avila Adobe, elle se trouve à Bell Gardens, au 7000 East Gage Avenue mais, modifiée par les successeurs de Lugo, a beaucoup perdu de son caractère hispanique.
Depuis 1981, chaque année aux environs du 4 septembre, quelques centaines de gens marchent de la mission San Gabriel à Olvera Street : les fondateurs de l'association s'appellent Northrop, mais toutes prétendent descendre des premiers colons. Chaque année aussi, depuis 1938, a lieu sur Old Plaza la "Bénédiction des animaux", où un prêtre impose les mains à l'animal familier de chaque participant, en souvenir de Saint François d'Assise. Le quartier, très visité, est toujours animé.
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Danseurs "indiens "sur Old Plaza (02/03) |
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A l'est, de l'autre côté de North Alameda Street, Union Station est la dernière gare monumentale construite aux Etats-Unis. La Southern Pacific, la Atchison-Topeka-Santa Fe et l'Union Pacific, en 1939, s'associèrent dans l'opération. Mélange de styles "Renaissance des missions" et "Streamline Modern Style", elle frappe plus par sa grâce méditerranéenne que par sa masse ou sa décoration. Patios plantés d'orangers, larges fauteuils et plafond à cadres de bois de la salle d'attente semblent inhabituels à des Européens, accoutumés à des gares plus solennelles et souvent bien plus sales. Elle est le point de départ des trains de banlieue, Metrolink, du métro, et des trains de l'Amtrak vers Seattle, San Diego et Chicago.
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Union Station (02/03) |
La salle d'attente (02/03) |
Las Vegas : en bus ! (02/03)

Site de l'AMTRAK :
http://www.amtrakwest.com/destinations/california.html
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© et crédit photos : America dreamZ.