Entre le 1re et la 3me rue, à l'est de Los Angeles Street, 200 000 habitants font de Little Tokyo la plus grande communauté de souche japonaise aux Etats-Unis. Quelques enseignes bilingues, deux temples, un jardin où maraudent des chats, avec son ruisseau en cascades, ses massifs et ses fleurs, une rue commerçante où sont reproduits bâtiments bas, arêtes courbes de toits aux tuiles vernissées, dallages et jardinets d'un village traditionnel, démentis par des annonces à la tournure typiquement américaine : "price"... Ces quelques pâtés de maisons n'auraient guère de quoi déclencher une fièvre touristique (à moins, bien sur, que vous n'ayez envie de sushis) , si un disque de roche noire et un musée, à l'intersection de Central Avenue et 1st Street, ne commémorait une période doublement sombre de l'Histoire des Etats-Unis.

Pas vraiment Tokyo ! (02/03)
En 1941, l'ascension d'Hitler, l'anschluss, la drôle de guerre, l'invasion de la Pologne, puis de la Belgique, de la Hollande et de la France avaient fait naître les inquiétudes. La guerre sino-japonaise faisait rage depuis 1937 : pour freiner l'élan nippon, les pays occidentaux avaient mis le pétrole et l'acier sous embargo. L'Amérique avait concentré des forces à Pearl Harbor, une baie de Hawaii à quelques kilomètres de Honolulu. Le gouvernement américain se préparait à la guerre.
Des Allemands, des Italiens, des Japonais et leurs descendants vivaient au long de la côte du Pacifique. Les immigrants venus d'Europe avaient eu toute latitude de prendre la nationalité américaine, mais les termes d'une loi de 1790, pris au pied de la lettre, en avaient empêché les Asiatiques qui l'auraient souhaité. C'était le cas pour la première génération d'immigrants japonais, les Issei. Leurs enfants nés sur le sol américain, nommés Nisei, étaient, de fait, citoyens des Etats-Unis.
Depuis l'invasion de la Chine par le Japon, les habitants d'origine japonaise de la Côte Ouest redoutaient les conséquences d'un engagement américain. Ils étaient cent douze mille. Les deux tiers étaient de nationalité américaine, mais beaucoup craignaient d'être déportés. Certains allaient jusqu'à imaginer l'élimination physique de tous : depuis toujours, les Américains leur avaient manifesté la plus grande défiance, quand ce n'était pas de la haine pure et simple. Devant ce risque, de nombreux Nisei s'étaient liés dans une association, pour proclamer leur loyauté envers les Etats-Unis.
Responsables de la sécurité des Américains, armée et administration s'étaient mises en quête des éléments dangereux parmi les étrangers et leurs descendants : la grande majorité était loyale et, chez les Japonais, la proportion des fidèles à l'Empereur infime. Ceux-là même se tiendraient probablement tranquilles, plutôt que de risquer des ennuis, disaient tous les rapports. Mais, concluaient ces mêmes rapports, ports, ponts, barrages, centrales électriques ne peuvent être tous surveillés et sont à la merci de sabotages.
L'attaque surprise des Japonais sur Pearl Harbor, le 7 décembre 1941, détruit 70% des bateaux, la quasi totalité des avions de la flotte du Pacifique, et tue plus de 2000 Américains. Le jour même, trois mille personnes réputées dangereuses, dont la moitié sont des Issei, sont arrêtées et leurs comptes en banque mis sous séquestre.

Higashi Honganji Temple (02/03)
Les Japonais vont-ils attaquer le continent ? La tension est forte. Le 23 février, un sous marin tire sur la côte, sans faire de réels dégâts. Le lendemain, un ballon sonde, repéré par un radar mais pas identifié, provoque un début de panique à Los Angeles : la DCA tire 1400 obus dans le vide ! Tous les ressortissants de nations antagonistes sont suspects d'intelligence avec l'ennemi. L'opinion publique n'exprime pas d'animosité envers les Allemands et les Italiens, leurs descendants américains moins encore. Mais, vigoureusement relayée par les journaux, sa prévention contre les Asiatiques, née à l'époque de la ruée vers l'or, atteint à l'hystérie depuis le désastre de Pearl Harbor. Même Hollywood s'y met : Little Tokyo, USA, sort en juin 42, pour présenter les Japonais d 'Amérique comme une vaste armée d'espions dévoués corps et âme à l'Empereur ! Les Américains n'entrent pas en guerre pour un oui ou un non : il faut, pour que le peuple donne son adhésion, et le Congrès son accord, que le pays soit attaqué. Lorsqu'il l'est, la réaction est unanime !
Soixante-quatorze jours après l'attaque sur la base de Hawaii, afin de prévenir les risques de sabotage et d'espionnage, Franklin Roosevelt signe un décret autorisant le Ministre de la Défense et les commandants des régions militaires à définir des zones dont ils pourront exclure tous ceux qu'ils désigneront. Le décret leur donne tous moyens de pourvoir au transport et aux besoins des gens déplacés, et de s'appuyer sur d'autres administrations, nationales, régionales ou locales.
Les véritables suspects arrêtés, il suffirait probablement de limiter l'accès de zones où existent effectivement des risques de sabotage ou de communication avec l'ennemi. Le commandant militaire, après quelques hésitations où se mêlent sentiments personnels, respect de l'esprit de la loi et, probablement, souci de sécurité et d'organisation, bascule et déclare proscrite toute la région à l'ouest de la Sierra Nevada et des Cascades : tout Japonais de souche, quelle que soit sa nationalité, homme, femme, vieillard, nouveau-né, enfant des orphelinats ou placé chez des parents de race blanche, tout métis avec au moins un seizième de sang japonais, devra quitter la région dans les plus brefs délais. Allemands et Italiens ne sont pas inquiétés.
Certains Nisei, pour prouver leur attachement aux Etats-Unis, ont tenté de s'engager. L'armée n'a défini aucune règle à leur égard, mais la plupart sont réformés pour la simple raison de leur origine nippone. L'un d'eux, avocat, porte plainte, perd son procès et passe plusieurs mois en prison avant d'être expédié dans un camp d'internement. D'autres, plus de neuf mille, sans attendre un ordre d'expulsion définitif, tentent de quitter la Californie occidentale. Ils sont rarement bien reçus : "S'ils sont dangereux sur la Côte du Pacifique, ils le seront ici aussi !", dit un gouverneur. On n'en veut que dans des camps surveillés : une mesure de sécurité nationale devient ordre de déportation !
Quelques milliers, pourtant, parviennent à s'installer au Colorado, dans l'Utah, l'Idaho... L'appel sous les drapeaux des jeunes Américains crée une telle pénurie de main d'œuvre que les employeurs les accueillent avec soulagement. La guerre est là, avec toute sa rigueur, son injustice et son imbécillité : la Californie va manquer de fruits et de légumes, pour avoir évincé ses fermiers japonais. L'un d'eux a demandé à récolter ses fraises, avant de partir : refusé ! De rage, il laboure son champ : il est condamné pour sabotage.
Trente-trois jours après la publication du décret, quarante-cinq familles de l'île de Bainbridge, au large de Seattle, apprennent qu'elles ont une semaine pour faire leurs bagages (uniquement ce que pourra porter chacun), vendre leurs possessions et se préparer à partir où leur dira l'armée.
Cette crainte d'un ennemi intérieur n'est pas le fait des seuls Américains : au Canada, dès le 14 janvier 1942, tous les mâles de nationalité japonaise de plus de quinze ans sont contraints de quitter la Côte Pacifique. La 16 mars, huit jours avant l'ordre de déportation de Bainbridge Island, la mesure s'étend aux citoyens canadiens d'origine japonaise, à l'exception des conjoints de Canadiens. Au Mexique, la Côte Ouest et la zone frontalière avec les Etats-Unis sont vidées de leurs habitants d'origine japonaise, déplacés à l'intérieur des terres.
Cent mille personnes vont être réparties dans dix camps, créés pour la circonstance dans des zones reculées de Californie, de l'Arizona, l'Idaho, l'Utah et l'Arkansas, du Colorado et du Wyoming. La population des deux plus grands atteindra presque 20 000 habitants.
Le camp de Manzanar se trouve à l'emplacement d'un ancien village d'agriculteurs, abandonné lorsque la ville de Los Angeles a acheté le terrain pour y faire passer son aqueduc. Le site, à l'est de la Sierra Nevada, se trouve quelques kilomètres au nord de Lone Pine.
Le camp couvre 200 hectares. Trente-six baraquements, structures de bois couverte de planches et de papier goudronné, posée sur des plots de béton, servent d'habitations. Des bâtiments du même type sont alloués à l'administration et à la police militaire, aux installations sanitaires, aux entreprises et aux entrepôts. Les rues les plus importantes sont goudronnées, d'autres simplement arrosées d'huile. Manzanar est construit en six semaines, en partie par des Nisei venus volontairement plutôt que d'être déportés. Il devait être un centre de répartition vers les autres camps : dès juillet 1942, sa population atteint 10 000 personnes. Pour 45 mois, il sera la résidence forcée de plusieurs milliers de familles.
Les Japonais se mettent au travail : bientôt, le camp est doté d'une buanderie, de gymnases et de terrains de sport, de deux cinémas en plein air, d'un auditorium, de trois temples bouddhistes, de plusieurs parcs et d'un terrain de golf. Il y a aussi deux garages et leurs pompes, un entrepôt réfrigéré et une usine de filets de camouflage. Dès le mois de mai, des femmes, à l'aide de machines à coudre empruntées, créent un atelier de couture. D'autres industries pourraient s'installer, mais les syndicats s'opposent à ce travail payé, par principe, moins cher que celui des soldats qui gardent les prisonniers. Pour des raisons similaires, l'exploitation de l'usine de filets cesse au bout de quelques mois, et seules subsistent les activités directement utiles aux besoins du camp. Une nouvelle vie s'organise, avec son restaurant, ses commerçants... Fleuriste, coiffeur, couturière, esthéticienne, cordonnier, horloger et photographe reprennent leur activité.
Impossible de travailler pour l'industrie ? Qu'à cela ne tienne : les déportés se tournent vers l'agriculture ! Les vergers abandonnés de Manzanar, à nouveau entretenus, produisent de splendides récoltes, dont le produit, vendu à l'extérieur du camp, apporte quelque argent. Cent quatre-vingt hectares attenants sont défrichés et mis en cultures. Un élevage de poulets voit le jour à la fin de 1943. Une tentative d'élevage bovin échoue, faute de fourrage. Une porcherie parvient à s'installer, malgré l'opposition de la Compagnie des Eaux de Los Angeles qui craint la pollution de son aqueduc par les effluents. Certains prisonniers contribuent même à l'effort de guerre par des recherches scientifiques.
Les lignes précédents font peut-être penser à un village de pionniers bourdonnant d'activité constructrice, mais les barbelés ne sont jamais loin, les miradors toujours en vue et, à quelques centaines de pas, on les gens libres circulent sur l'US 395. Fouilles de routine, restrictions, animosités entre loyalistes et ceux que leur traitement révolte s'ajoutent pour rendre la vie pénible. Ces dissensions mènent parfois loin : on en vient aux mains, une réunion de protestation tourne à l'émeute, la police militaire tire, tue une personne et en blesse un dizaine d'autres !
Manzanar est classé "National Historical Site". Si vous vous y arrêtez, votre appareil photo ne vous servira guère : en dehors d'une stèle, on n'y voit que le tracé d'anciennes rues, entre les fondations des baraquements disparus, dont des panneaux indiquent la fonction.

James Irvine Garden, au Japanese Americain Cultural Community Center. Le grand immeuble d'habitation, à l'arrière-plan, est de caractère plus asiatique qu'américain (02/03)
Comme, en 1863, Lincoln a affranchi les Noirs, Roosevelt déclare en 1943 qu'il "faut donner à chaque Américain loyal la possibilité de servir son pays, à l'endroit où ses aptitudes apporteront la meilleure contribution".
Si l'armée a la charge de protéger les zones à risque, la responsabilité des déportés a été transmise à une administration civile dès leur arrivée au camp. La "War Relocation Authority" fait circuler un questionnaire pour séparer le bon grain de l'ivraie. Ceux à qui les Etats-Unis ont refusé la nationalité américaine ne peuvent renier leur seule patrie : l'Empire du Soleil Levant. D'autres, outrés par l'injustice qui leur est faite, refusent de prêter allégeance aux Etats-Unis. Tous ceux-ci seront regroupés au camp de Tule Lake, dans le nord-est de la Californie. Malgré des questions à la formulation contestable, beaucoup affirment leur loyauté et quittent leur camp pour la vie civile ou militaire. Quelques milliers d'adolescents, auparavant, ont été autorisés à se rendre dans les collèges qui veulent bien les accepter.
Plus de 26 000 Nisei servent dans les forces armées, le renseignement, l'interprétariat et les hôpitaux. Six mille se battront dans le Pacifique. Mille deux cents sont enrôlés immédiatement dans le 442me Régiment de Combat. Celui-ci forme, avec le 100me Bataillon d'Infanterie des Gardes Nationales de Hawaii, un régiment qui combat en Italie, en France, et semble être arrivé le premier à Dachau : 9846 de ses hommes seront tué ou blessé. Le régiment recevra plus de 18 000 décorations à titre individuel, record de l'armée américaine pendant la Deuxième Guerre Mondiale.
A la fin de 1944, la Cour Suprême juge enfin que la détention sans raison avérée de citoyens américains est illégale. Les camps commencent à se vider. A la fin de la guerre, 50 000 prisonniers sont allé s'établir dans l'Est. Parmi ceux qui sont resté, beaucoup refusent maintenant de partir : on a brisé leur vie, pris tout ce qu'ils avaient... Ils se sont installés et ne veulent plus devoir recommencer. Sans autre forme de procès, on les met dans le train, en offrant aux plus pauvres leur billet, la nourriture pour la route et un pécule de 25 dollars : le dernier prisonnier quitte le camp de Tule Lake le 20 mars 1946.
La construction des camps avait coûté 56 millions de dollars, avec pour seul résultat de priver les Etats-Unis d'une partie de ses forces vives : les prisonniers et leurs gardiens.
La vie reprit. Ceux qui avaient connu l'humiliation des camps n'en parlaient pas. Mais personne n'avait oublié : quelques Nisei et leurs enfants, les Sansei, se dressèrent pour demander réparation. En 1980, Jimmy Carter nomma une commission : trois ans plus tard, celle-ci conclut que l'armée avait déporté et spolié ces gens sans raison. Le 10 août 1988, Ronald Reagan signa le "Civil Liberties Act", dans lequel le Congrès reconnaissait les torts moraux et matériels faits aux déportés. En 1990, chacun des survivants reçut les excuses du pays, assorties d'une compensation de 20 000 dollars.
Norman Mineta, un Sansei devenu député de Californie, avait lutté pour l'aboutissement du Civil Liberties Act. Né en 1931, il avait vécu au camp de Heart Mountain. Après avoir été maire de San José, la capitale de Silicon Valley, il devint Ministre du Commerce de Bill Clinton, puis Secrétaire d'Etat aux Transports de George Bush, seul démocrate de ce gouvernement républicain.
Fondé par des hommes d'affaires et des anciens combattants, le Japanese Americain National Museum se trouve au 369 East 1st Street. Ouvert en 1992 dans le premier temple bouddhiste construit à Los Angeles, sa superficie fut augmentée de 2 700 m2 en 1999. Il présente une collection de 30 000 pièces : tableaux, encres de Chine, objets divers ayant appartenus aux immigrants et à leurs descendants... L'un des baraquements de Heart Mountain y est exposé, ainsi que divers objets provenant du camp. Des piles de valises symbolisent l'immigration.
Au "Visitor Center" de Little Tokyo, 307 East 1st Street, on rencontrait encore, au début de 2003, un ancien combattant japonais, vieil homme qui indiquait aimablement leur chemin aux touristes.

"Rising to the defense of their country by the thousands, they came - these young Japanese American soldiers..."
Au nord-est de Little Tokyo, le Civic Center est le cœur administratif de Los Angeles. Un grand bâtiment de pierre claire, presque blafarde, aux murs sans relief, symbolise tristement la solennité de la Chose Publique. Sa grande tour, visible de loin, domine largement les immeubles du quartier. Cet immeuble a, pour la Californie, une valeur autrement symbolique : le granite de sa façade vient de la Sierra Nevada. Le sable de son mortier a été amené de chaque comté et le ciment, de chaque cimenterie de Californie. L'eau elle-même, celle qui servit à gâcher, fut prélevée dans chacune des vingt et une missions espagnoles, et le bronze des portes est un alliage de cuivre et d'étain extraits de mines situées dans l'Etat.
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Civic Center (02/03) |
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Vis-à-vis du Civic Center, à l'angle de 1st et Spring Streets, se trouve le siège du Los Angeles Times, journal d'opinion s'il en fut, où Charles Lummis, fondateur du Southwest Museum, fut rédacteur pendant 3 ans.

Los Angeles Times
Et si, à proximité, un pèlerinage proprement français vous tente, quatre blocs à l'est de Central Avenue, une rue porte le nom de Jean-Louis Vignes, le premier à importer des plants de vigne français en Californie. Ce fut un bienfait pour la France : lorsque le phylloxera détruisit nos vignobles à la fin du XIXme siècle, ils furent reconstitués avec des porte-greffes venus de Californie.
Temps minimum : 2 heures
Site officiel du Japanese American National Museum : http://www.janm.org/
COMMENT Y ALLER :
Accès depuis l'aéroport international le plus proche :
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FAIRE DES CADEAUX :
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