La Brea Tar Pits

Fossiles de l’époque glaciaire


Zorro saute en voltige de son cheval Tornado et court tendre la corde dont une extrémité est déjà liée à un arbre. Les lanciers du sergent Garcia arrivent au galop. Leurs chevaux culbutent et les soldats désarçonnés atterrissent, cul par-dessus tête, dans une mare de bitume.

Zorro salue et disparaît.

- "Imbéciles ! A cheval..." crie Garcia.

Disney exploite les ressources naturelles de Californie : le pétrole y est si présent que de petites marées noires viennent naturellement s'échouer sur ses plages. Les affleurements de bitume de la Brea, en plein Los Angeles, entourés de jolis quartiers, voisinent avec les studios d'Hollywood, Sunset Boulevard et Beverly Hills. Les Indiens utilisaient cette poix naturelle pour étancher leurs canots de planches et leurs paniers. Plus tard, les Angeleños en couvrirent leurs toitures. L'exploitation industrielle commença en 1870 : extrait à la pioche et la pelle, la pâte épaisse et noire était envoyé à San Francisco pour paver les rues, étancher les tuyaux et protéger les traverses de chemin de fer. Un voyageur, dès 1792, décrivit plus de vingt puits aux portes du pueblo de Los Angeles, et un grand lac de poix à l'ouest du village, dont les habitants lui dirent qu'on en voyait régulièrement sortir les os pétrifiés d'animaux pris autrefois dans le liquide.

Si les pauvres lanciers du sergent Garcia, ridiculisés et salis, s'extraient sans peine de cette mélasse, de nombreux animaux y restèrent englués et périrent. En 1875, William Denton, professeur d'université au Massachussetts, comprit que ces os étaient ceux d'espèces disparues : un crâne, trouvé à 4,50 m de profondeur avait, de toute évidence, appartenu à un tigre à dents de sabre ! Les fouilles systématiques commencèrent au début du XXme siècle.

Les squelettes s'étaient accumulés pendant des millénaires : en une centaine d'années, on a extrait plus de 100 tonnes d'ossements de mastodontes, loups, machérodes, lions, mammouths, chameaux, bisons géants, chevaux antiques, ours à museau plat, paresseux géants, oiseaux, batraciens, reptiles... Au total, le brai a rendu 390 espèces fossilisées d'animaux et 150 de plantes !

Mammouth

Mammouth (02/02)

Les visiteurs seront probablement attirés d'abord par le tigre à dents de sabre : les Tar Pits en ont livré plus de 2 000, 166 000 os provenant de deux espèces différentes. Le musée George C. Page expose des squelettes, des crânes et quelques reconstitutions, parmi lesquelles une peluche animée enfonce d'un geste répétitif ses longs crocs dans le cou d'un paresseux géant.

L'aï vit en Amérique du Sud. C'est un animal de petit taille, mais le plus grand représentant de la famille avait celle d'un éléphant. Herbivore, le paresseux géant parcourait les savanes d'un pas lent, posant sur le sol, au lieu de la plante des pieds, leur face extérieure. Proie facile pour les prédateurs ! direz-vous. Pas si sur ! Sa peau, véritable cuirasse, était truffée de billes osseuses censées le protéger des dents des grands félins. Trois espèces de paresseux géants, sur les quatre connues en Amérique, gisaient dans le bitume des Tar Pits. Son lointain cousin, l'armadillo, ou tatou, venu d'Amérique Centrale, a envahi les plaines du Texas en quelques dizaines d'années. Parmi les grands herbivores figurent aussi le mammouth et le mastodonte, le bison géant, dont les cornes avaient plus de deux mètres d'envergure et le bison antique, dont les mâles atteignaient deux mètres trente de hauteur.

L'animal le plus commun _ plus de 3 000 ont été recensés, est le loup, d'une espèce que les Américains nomment Dire Wolf, le loup terrible. De la même taille que le loup gris, qu'il côtoyait, il était plus râblé, avait une mâchoire plus forte, les pattes plus courtes et le cerveau plus petit. Alors que le loup gris vit toujours, le loup "terrible" a disparu : jambes plus courtes ou cerveau plus petit ? Aux dernières nouvelles, le grand méchant loup, lui, est toujours aux studios Disney, à dix kilomètres de là.

La course des loups

La course des loups terribles (02/02)

L'ours à museau plat, plus grand et plus haut sur pattes que le grizzly, vivait dans les savanes. Opportuniste, pour alimenter ses 800 kilos il dévorait tout ce qui lui tombait sous la patte, larve, baie ou racine, faon ou jeune bison, avec le même appétit.

On voit aussi, surprise ! le squelette d'un animal qui n'est plus qu'africain : le lion ! Il ne s'agit ni du puma, ni de son ancêtre : ce lion là était plus gros que celui des cavernes d'Europe, contemporain de l'homme de Cro Magon. A côté de lui, le terrible roi de la jungle, vingt pour-cent plus léger, aurait l'air d'un freluquet ! Alors que le lion africain vit en petites bandes d'un mâle et quelques lionnes, il semble que le lion d'Amérique ait eu une organisation sociale différente : ici, le nombre des mâles est nettement supérieur à celui des femelles.

lion d'Amérique

Au premier plan, un lion d'Amérique. Derrière lui, un tigre à dents de sabre. La différence de taille est notable (02/02)

Restons un peu sur le continent noir : en assez faibles quantités, l'asphalte a livré les restes d'un camélidé, une bête de plus de deux mètres au garrot, nommé chameau à défaut de savoir s'il avait deux bosses, une, ou pas du tout. Son cousin le lama, s'il lui arrivait de s'approcher de la côte, semble avoir préféré les plaines du sud de la Vallée Centrale, de l'actuel désert Mojave et de l'est des Rocheuses.

Mais le plus marquant est sans doute le cheval ! Cet animal si commun, symbole de l'Ouest dont on crut longtemps que les conquistadors espagnols l'avaient introduit sur le continent américain, y trouve en fait ses racines. Les premiers, hauts d'une quarantaine de centimètres, vivaient dans les forêts humides et se nourrissaient de feuillages. En place de sabots, leurs quatre doigts étaient terminés par des coussinets élastiques, comme celles des chiens. L'éohippus, il y a soixante millions d'années, occupait l'Amérique et l'Europe, mais disparut d'Eurasie et ne devint cheval qu'en Amérique.

Squelette du mesohippus

Squelette du mesohippus, au musée d'Histoire Naturelle de Los Angeles. Ses antérieurs ont trois doigts (02/03)

L'évolution de l'espèce est bien démontrée au musée d'Histoire Naturelle de Los Angeles, par une série de squelettes d'époques successives : la taille augmente à chaque stade, les doigts se rapprochent, se soudent et un sabot se forme. Les chevaux extraits de Rancho La Brea, de l'espèce la plus évoluée, Equus caballus, mesuraient 1,40 m au garrot.

Alors que l'homme, venu de Sibérie il y a 15 000 à 25 000 ans, entrait sur le continent américain par ce qui était alors l'isthme de Bering, des hardes de chevaux prirent le chemin inverse. Depuis les steppes orientales, l'espèce gagna l'Europe et l'Afrique. En même temps, elle s'éteignait en Amérique. Peut-être ces humains nouveaux venus, ignorant de l'équitation, mangèrent-ils les chevaux indigènes...

Certains historiens ont avancé que les extraordinaires aptitudes équestres des indiens provenaient d'un vieil atavisme et que leurs ancêtres, dans un lointain passé, auraient été cavaliers. Séduisante théorie ! Mais comment expliquer que, dans un environnement où il s'est développé naturellement dans d'énormes proportions, un animal domestiqué ait pu totalement disparaître de tout un continent ?

Des algues, emprisonnées depuis 15 ou 30 millions d'années sous d'énormes épaisseurs de sédiments, comprimées, réchauffées par le feu du centre de la terre, donnèrent naissance aux immenses quantités d'or noir cachées sous la Californie. Beaucoup de nappes restent prisonnières du sol, mais celui-ci est si coupé de failles que, par endroits, le pétrole remonte et s'évade. Les éléments légers s'en vont d'abord. Beaucoup plus tard, le bitume visqueux forme une résurgence. Celle-ci peut couler plusieurs mois, quelques années, puis tarir, alors qu'une autre naît ailleurs. Le liquide pâteux s'écoule lentement, s'étale, occupe les creux.

Plusieurs faits marquants apparurent aux chercheurs : d'abord, au contraire des lois naturelles, les fouilles ont dégagé une quantité de carnivores supérieure à celle des herbivores, dans une proportion de 9 pour 1. Ensuite, beaucoup d'ossements de bisons étaient ceux de veaux de la même tranche d'âge : 2 à 4 mois, ou un an de plus, ou deux ans de plus. Cette période, dans la vie de ces animaux nomades, était celle où leurs troupeaux venaient paître dans la région des Tar Pits, à la fin du printemps, lorsque le bitume devenait gluant sous l'ardeur du soleil. Enfin, les os sont disposés en strates, comprimées les unes contre les autres.

Tout mouvement naturel suit la plus grande pente : l'eau, au-dessus de l'asphalte, formait des mares peu profondes. Sans méfiance, les pauvres bêtes venaient boire et se trouvaient soudain engluées dans le brai amolli par la chaleur. Leurs mouvements pour s'arracher du piège ne faisaient que les y attacher davantage. Peu à peu, elles s'enfonçaient dans l'épaisseur visqueuse, faiblissaient... Les carnassiers, attirés par leur tapage et, peut-être, celui d'une famille émue, venaient profiter de l'aubaine et s'enlisaient à leur tour : pour chaque grand herbivore, on retrouve en moyenne un machérode, un coyote et quatre loups ! Triste vengeance des faibles que de voir les forts périr à leur côté...

reconstitution

Un mastodonte femelle pris au piège. Son mâle et son petit contemplent l'agonie. Manquent les carnivores ! A droite, à la surface de l'eau, les remous provoquées par des bulles de méthane. A l'arrière-plan, le musée George C. Page (02/02)

Partie enfouis dans le bitume, partie dévorés par les charognards qui dérangeaient leurs os, les cadavres se décomposaient lentement. Revenaient l'automne, et l'hiver, et leurs orages. L'asphalte durcissait, se couvrait de nouveaux sédiments dont la couche rendait pour quelques mois le passage plus sur, avant qu'un nouveau printemps ne fasse de nouvelles captures. Le phénomène se produit toujours, à plus petite échelle, en d'autres points de Californie.

Les seuls vestiges d'être humain trouvés à Rancho La Brea sont ceux d'une femme, morte il y a quelques 9000 ans. Elle était jeune, 22 à 24 ans. Elle n'était pas tombé dans le piège du bitume : son crâne fracturé évoque un accident, un meurtre ou un sacrifice. Non loin gisaient aussi les restes d'un chien et d'une metate, la meule de pierre plate utilisée pour broyer les graines : peut-être sa tribu, de passage dans la région, avait-elle simplement utilisé l'asphalte comme un tombeau. On a aussi retrouvé de nombreux outils d'époques postérieures, dont bon nombre de coquillages bivalves, utilisés par les indiens pour conserver sur eux un peu d'empois, avec lequel ils collaient leurs hameçons aux lignes.

Une légende veut que les Tar Pits soient à l'origine de la première découverte d'or noir dans le bassin de Los Angeles : en 1892, voyant passer une charrette pleine d'asphalte, Edward L. Doheny, qui venait d'arriver dans la région, demanda où l'on avait extrait le produit. Après quelques investigations, il se rendit acquéreur d'un terrain juste au nord de L.A, et fut bientôt à la tête de la première compagnie pétrolière de Californie. Quelques années plus tard, la ville était hérissée de derricks et le pétrole coulait de plus de deux mille puits.


Site officiel des Tar Pits : http://www.tarpits.org/

Un site sur les chevaux :
http://www.er.uqam.ca/merlin/cg291586/pagepresentation.html

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