
Si vous venez de l'est, vous verrez d'abord les champs pétroliers et les raffineries des environs de Taft. De l'ouest, vous aurez escaladé les Coast Ranges et roulé dans la haute plaine de la Cuyama. D'Ojai, au sud, il aura fallu passer un col au sommet d'une route étroite, tortueuse et désolée. Du nord, parti de San Luis Obispo, vous aurez contourné ou franchi la chaîne de la Panza. Quel que soit votre point de départ, Carrizo Plain National Monument vous paraîtra à l'écart de tout !
La Plaine occupe un bassin enserré entre deux chaînes des Coast Ranges : Caliente et Temblor. Fermé au sud par leur jonction avec les chaînes Traverses, il se relève, au nord, de façon plus équivoque : les mouvements tectoniques ont haussé le niveau du sol. La Plaine couvre 1000 km2. Sept-cent vingt sont protégés par le monument national.

Du contrefort de la Caliente Range, on descend doucement vers Soda Lake (03/02)
Peut-être un voyageur égaré ici s'arrêterait-il quelques instants pour contempler un lac de sel ou une harde d'antilopes. Peut-être s'émerveillerait-il des collines blanches ou, au printemps, des prairies dont l'herbe disparaît sous les fleurs. Peut-être aussi se demanderait-il quelles raisons ont poussé le président Clinton à retirer de l'économie cette zone somme toute assez peu spectaculaire : comparée aux terres rouges de l'Utah, aux geysers de Yellowstone ou même aux dunes de sable du Colorado, les paysages du "monument" n'ont guère de quoi faire vibrer des touristes avides de sensations visuelles.
Il n'aurait vu, en passant, ni la faille de San Andreas, ni le rocher marqué de peintures rupestres. Il ne réaliserait pas que cet espace commémore le souvenir du sud de la Vallée Centrale telle qu'elle était autrefois, avant l'assainissement des marais, la canalisation des eaux, l'agriculture, couverte de lupins et de pavots de Californie, parcourue de hardes d'antilopes, de cerfs et de chevaux sauvages, abri, chaque hiver, d'immenses vols d'oies et de canards.

Antilope pronghorn, devant la Temblor Range (02/03)
Un siècle et demi d'agriculture et d'élevage ont fait disparaître nombre des espèces végétales originelles, au profit de plantes importées. Depuis la création du monument national, la pratique du pâturage sélectif favorise le développement de l'ancienne végétation au détriment des espèces introduites artificiellement et, certains printemps, la plaine se couvre à nouveau de fleurs sauvages. Cerfs des ajoncs et antilopes pronghorn, éradiqués par la chasse, ont été réintroduits.
Temblor, en espagnol, signifie "séisme". Ce nom fut-il donné par les explorateurs venus du Mexique, ou traduit d'un dialecte amérindien ? Quoi qu'il en soit, c'est bien au pied de cette chaîne, à la limite de Carrizo Plain, que la faille de San Andreas continue son chemin vers le nord, après avoir longé les Transverse, et les secousses périodiques qu'elle imprime au sol ne sont pas la seule manière dont elle se manifeste !
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Les collines au pied de la Temblor Range (02/03) |
Sur la crête des Temblor, en regardant vers l'est (02/03) |
Une mare, parfois humide, le plus souvent simple creux dans la prairie, un long talus à contre-pente, une crête qui n'a pas sa raison d'être : autant d'indices que seuls décèlent les géologues. Mais lorsque le lit d'un ruisseau, dans un terrain sans discontinuité, tourne brutalement à droite puis, quelques mètres plus loin, retrouve sa direction initiale, les profanes eux-mêmes sont convaincus : rien d'autre qu'un glissement latéral n'a pu dessiner ce parcours singulier. La faille passe ici !
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Wallace Creek est l'exemple le plus flagrant mais, pour le ruisseau voisin, la déviation est de même nature (02/03) |
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Une route de terre, tellement insignifiante qu'elle manque sur la plupart des cartes, quitte la Ca 166 et traverse le parc. La descente, du plateau de la Cuyama vers la Plaine, est marquée d'une série de dépressions, parfois luisantes d'eau, blanches le plus souvent des sels qui les saturent. Un ruisseau, même intermittent, aurait creusé une ravine, au lieu d'accumuler les minéraux dans des mares. Le déplacement latéral des plaques, les mouvements relatifs des multiples fissures qui forment la zone de faille, accumulent les pressions différentielles : broyée, pulvérisée, la roche s'élève ou s'affaisse au rythme du mouvement, le plus souvent imperceptible. Là où la matière vient à manquer se forme une cuvette. Plus loin, une barre s'élève du sol en compression.
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Cet étang saturé de sels témoigne de l'existence de la faille de San Andreas (02/03) |
Les cristaux de sel escaladent les branches (02/03) |
A la frontière de la Vallée Centrale et des Chaînes Côtières, Carrizo Plain fut longtemps un lieu d'échanges : une vieille légende dit que les indiens du Mexique vinrent y annoncer l'arrivée de Cortez aux tribus de Californie ! Les commerçants Chumashs y rencontraient Yokuts et Mojaves, pour y échanger leurs marchandises : stéatite de Catalina Island, coquillages, souvent assemblés en wampum, contre des peaux tannées, obsidiennes, brutes ou façonnées en armes ou en outils, ou fibres de coton échangées de tribu en tribu, des Yumas des rives du Colorado jusqu'aux Chumashs de la côte.
Un rocher se dresse, incongru, au-dessus d'un plan incliné vers la plaine, 800 mètres au sud du "Visitor Center". Probablement creusée par un courant lorsque le sol était de niveau, la roche forme un amphithéâtre : c'est là, à l'abri du vent, dans l'ombre offerte par les murs verticaux de l'alcôve, que se rencontraient les voyageurs de commerce. L'alcôve de Painted Rock : un bel abri pour camper ou faire des échanges.
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Le rocher fut aussi appelé Corral Rock : sa forme est propice au parcage du bétail (02/03) |
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Point de rendez-vous facile à désigner malgré les langages différents, l'endroit était surnaturel. Ici, le pouvoir des divinités se manifeste dans les grondements et les secousses de la Terre : l'un des grands serpents qui soutiennent le monde des mortels, fatigué, a changé de position ! Les shamans dirigeaient des cérémonies, faisaient des offrandes... Leur empreinte subsiste sur Painted Rock, marqué de nombreuses peintures rupestres, malheureusement très dégradées par les vandales et les fientes d'oiseaux.
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Les hommes ont bêtement détruit beaucoup de ces peintures. Les oiseaux innocents semblent tout aussi dangereux ! (02/03) |
Roue solaire ou bouclier ? (02/03) |
Les "pictographes" sont à l'intérieur du cirque. Au ras du sol, des cavités naturelles, au plafond noirci de suie, ont servi d'abri : Chumashs et Yokuts ? Vaqueros espagnols ? Campeurs d'avant la création du monument national ? Tous, probablement ! D'autres renfoncements, plus petits, plus hauts au-dessus du sol, servent de nids aux oiseaux.
A chaque automne revient la pluie. L'eau, chargée de limons et de sels enlevés aux pentes voisines, s'accumule au plus creux de Carrizo Plain, sur les 1200 hectares de Soda Lake. Cette soudaine humidité provoque l'éclosion des milliards d'oeufs de minuscules crevettes d'eau saumâtre en sommeil dans la vase, véritable manne pour les oiseaux migrateurs. Quelques milliers de grues _un quart de la population observée en Californie, viennent chaque année du Canada : ce n'est pas pour les crevettes, elles "pâturent" dans les cultures alentour. Mais, chaque soir, elles se retrouvent ici pour la nuit : qu'un prédateur fasse deux pas dans l'eau, et l'une au moins, alertée par la vibration, donnera le signal de l'envol général. Lorsque s'assèche Soda Lake, elles s'en vont vers des étangs mieux irrigués.
Le soleil, le vent, font leur ouvrage. Le lac régresse, se résorbe, disparaît... Il laisse derrière lui une grande étendue blanche, où les sels se mêlent à la terre poudreuse des berges. A l'écart des rives, la croûte s'affermit, gagne en épaisseur, jusque vers le centre du lac où, longtemps, subsiste une grande flaque luisante. Lorsque cette mare elle-même a disparu, l'eau imprègne encore la vase et garde molle la couverture de sel.

Soda Lake (02/03)
Tout au long de l'année, on a de bonnes chances de rencontrer des pronghorns et des cerfs des ajoncs. Une discrète marche matinale révèlera peut-être un renard, et presque sûrement des écureuils de terrier, parfois à la distance d'un mètre ou deux seulement. Ces animaux, très semblables à leurs cousins des forêts, ont élu domicile dans le sol tendre de la prairie : ici, il n'y a pas d'arbres. N'essayez pas de les attraper : ils sont sauvages ! Leurs dents et leurs griffes serviront à défendre leur vie, et sont porteuses de maladies. Le condor de Californie, dont il ne restait au début des années 1980 qu'une vingtaine d'adultes, confinés dans le sud de la Californie, nichait autrefois dans les chaînes voisines. Sa réimplantation est lente et difficile mais on espère bien, un jour, voir de nouveau son immense envergure planer au-dessus du monument national.
La plaine de Carrizo est sur une route de San Francisco à Bakersfield, accès à Sequoia, Death Valley, Mojave Preserve et Las Vegas. Carrizo Plain National Monument n'est pas célèbre, mais c'est un bel endroit où rêveurs et paresseux retrouveront leur sérénité, après l'agitation des villes et des grands parcs surpeuplés. Le temps glissera douvcement et, lorsque grues oufleurs seront présentes, l'esprit sera en droit d'exulter. Les curieux de géologie y trouveront, bien sur, tout leur content.

Soda Lake au lever du jour (02/03)
Le "Visitor Center", nommé Goodwin Education Center, se trouve au sud-ouest de Soda Lake : vous y trouverez information, cartes et le départ du chemin vers Painted Rock. Pour des raisons évidentes de sécurité et de risques de dégradation des peintures, il est interdit de grimper sur le rocher, et d'y amener un animal familier. Du 1er mars au 15 juillet, la visite est accompagnée d'un ranger. Le reste de l'année, elle est libre.
Temps minimum : 3 heures
Site officiel : http://www.blm.gov/ca/st/en/fo/bakersfield/Programs/carrizo.html.
La carte du parc sur le site officiel.
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© et crédit photos : America dreamZ.
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