
- "Les Dalton, c'est ici ?"
Derrière les épais murs de pierre, des bagnards en uniforme jaune rayé de noir cassent des cailloux en préparant leur évasion ! Caricature ?
Au pénitencier territorial de Yuma, pas de travaux inutiles ! Les prisonniers taillent le jour des pierres pour bâtir les cellules où ils seront enfermés la nuit ! Et lorsqu'il n'y a pas de locaux à construire, ils sont employés à des travaux publics, ou travaillent dans les champs de la prison : ainsi, aucun ne manque jamais d'une nourriture saine et abondante. Désaffectés depuis près d'un siècle, les bâtiments conservent une allure si rébarbative que le cinéma en a fait un décor, comme dans l'Or du Hollandais, dont les premiers moments montrent la remise en liberté d'Ernest Borgnine et Alan Ladd.
L'Arizona était resté dépeuplé jusqu'en 1858 : en trois ou quatre ans, la découverte de mines d'or y amena plusieurs dizaines de milliers de gens. Guerre contre les Apaches, population masculine prépondérante, drame des Mexicains souvent méprisés et spoliés, tentation devant les richesses qui passent... Au fond, est-il besoin de circonstances exceptionnelles pour avoir besoin de prisons ? En 1868, l'assemblée territoriale vote la construction d'un pénitencier à proximité de Phoenix naissante. Mais les moyens manquent... On attendra des jours meilleurs.
Sept ans plus tard, tout est prêt. L'argent est là ! Un gardien gagne presque le double d'un ouvrier : deux astucieux députés falsifient le décret et remplacent le nom de Phoenix par celui de leur ville... Le gouverneur signe sans lire : le tour est joué !

Aimable comme une porte de prison... (02/02)
Moins de six mois après la cérémonie de la première pierre, le 1er juillet 1876, sept détenus sont bouclés dans les geôles qu'ils ont du bâtir eux-mêmes. Ce maigre contingent s'accroît rapidement : on envoie les convicts de tous les coins de l'Arizona ! L'assassinat est rare, mais l'homicide involontaire régulièrement sanctionné. Cambriolages, vols, détournements de fonds sont monnaie courante, mais on peut aussi se retrouver derrière les barreaux pour adultère, polygamie ou résistance aux forces de l'ordre. Un motif inhabituel sera la pose d'obstacles sur une voie ferrée : complice d'une attaque de train, sans doute ? Toutes les composantes du "melting-pot" se retrouvent ici : Américains, blancs ou noirs, Mexicains, indiens, Chinois, Russes, Européens de toutes les nationalités, et un Daniel Morin, Canadien ou Français... Le plus jeune détenu entre à quatorze ans ; le plus âgé meurt au pénitencier à 90 !

Les rangées de cellules (02/02)
En trente-trois ans, la prison territoriale reçoit plus de 3000 personnes. Vingt-neuf sont des femmes, incarcérées pour des causes aussi éloignées que l'adultère, le meurtre ou l'attaque de diligence. Noires et hispaniques, réputées plus frivoles que les Anglo-Saxonnes, sont plus facilement condamnées, mais toutes jouissent d'un traitement moins sévère que les hommes : on ne les contraint ni à porter l'uniforme rayé, ni aux travaux des champs ou de la construction. L'entrepreneur, en traçant les plans, n'a d'ailleurs pas songé à elles et, les premières années, dépourvues de quartier réservé, elles sont mêlées aux hommes : des enfants seront conçus derrière les murs de la prison ! Leur appartenance au sexe faible leur vaut aussi quelquefois un jugement plus doux.
L'attaque de diligence, c'est Pearl Hart et Joe Boot : sous la menace de leurs revolvers, ils ont contraint les passagers à donner leur argent et leurs bijoux. Grande dame, Pearl a rendu un dollar à chacun, "pour manger". Malgré son accoutrement masculin, tout le monde a reconnu une femme et, lorsque le shérif les a arrêtés, elle l'aurait tué si elle avait eu le temps de saisir son arme. Pourtant, un premier jury, séduit par les arguments et la féminité de la jeune femme, la relaxe, alors qu'il envoie son complice à l'ombre pour trente ans ! Ulcéré, le juge saisit un motif lié à l'attaque, convoque un nouveau jury et engage un nouveau procès : cette fois, Pearl Hart, seule femme de l'Histoire a avoir attaqué une voiture publique, est condamnée à passer cinq ans au pénitencier. Joe Boot s'évade au bout de deux et disparaît. Enceinte, Pearl Hart ne reste enfermée que trois ans : une histoire raconte qu'elle n'a rencontré sans témoin qu'un pasteur et le gouverneur de l'Arizona... Les peines, d'ailleurs, ne semblent pas toujours adaptées à la cause : une jeune femme sera privée de liberté deux ans pour adultère, tandis qu'une autre, après avoir fait sauter la cervelle de son frère, n'en purge que la moitié.

Osera-t-on parler de "panier à salade" avec des barreaux aussi espacés ? (02/02)
A l'instar de Joe Boot, vingt-cinq détenus font la belle, moins d'un par an ! Le plus souvent, ils profitent de travaux hors des murs. Echapper aux gardiens n'est qu'une étape : il faut ensuite esquiver les patrouilles et les pisteurs indiens. Si l'on s'est faufilé à travers les mailles du filet, on doit encore survivre, seul, à pied, sans armes, dans une région aride, infestée d'animaux dangereux et, longtemps, d'Apaches hostiles, jusqu'à un endroit où l'on sera en sécurité : la fin pourrait bien être plus horrible que quelques années de détention.
En 1887, sept détenus prennent le directeur en otage et, sous la menace d'un couteau, demandent d'être conduits au bord de la Gila. Malgré le danger, le directeur ordonne de tirer, et sent la lame se vriller dans sa gorge. Les gardiens tirent... Quatre hommes tombent. Les trois autres se rendent. C'est fini ! Malgré sa blessure, le directeur retourne à son bureau et tente de se remettre au travail, mais la douleur est telle qu'il saisit un revolver et se fait sauter la cervelle ! C'est ainsi, en tous cas, que les rangers du State Park racontent ce sanglant épisode !

L'entrée principale, où s'étaient réfugiés les sept évadés (02/02)
Il ne fait pas bon être repris : on reste enfermé seul de quatre à vingt-sept jours, puis il faut marcher jusqu'à un mois et demi les chevilles entravées par des colliers de fer, ou un boulet de sept kilos de fonte. Insolence envers un gardien, bagarre, refus de se laver, entrée dans la cellule d'une femme, jeux de hasard, transmission sans contrôle d'une lettre vers l'extérieur, comme une tentative d'évasion, condamnent le convict rebelle à moisir en cellule plusieurs jours ou plusieurs semaines, enchaîné à un anneau scellé dans le sol.
Les châtiments corporels n'existent pas mais le cachot noir, "The Dark Cell", punit les fautes les plus graves. Creusé à flanc de colline, seule cellule équipée d'un porte pleine, ce réduit de trois mètres sur trois porte le doux surnom de "terrier de serpent". La seule lumière, le seul air frais, proviennent du trou d'aération. Vêtu de ses seuls sous-vêtements, le prisonnier récalcitrant est enchaîné à l'intérieur d'une petite cage de fer scellée dans le sol et ne jouit du confort ni d'un bat-flanc, ni d'une paillasse, ni même d'un seau d'aisance. Il n'a pour compagnie, si brève, que celle du gardien venu lui apporter eau et pain sec. Pour avoir détenu de l'opium, volé, refusé de travailler, on peut rester presque un mois dans ce mitard !

Le cachot noir (02/02)
Malgré son surnom de Trou d'enfer, l'établissement est en avance sur son temps : dotée d'un hôpital, elle impose aux prisonniers des visites médicales régulières. Elle a des ateliers, où les détenus peuvent fabriquer des objets qu'ils vendront à l'extérieur, une bibliothèque et une école, pour leur permettre de sortir de l'illettrisme. Avec le temps, on installe l'eau courante, un égout, l'électricité et une ventilation forcée, au point que des bien-pensants de Yuma, dont les maisons ne sont pas si modernes, surnomment le pénitencier "The Country Club on the Colorado".

Ce décor de façades représente les boutiques où les prisonniers pouvaient s'approvisionner et vendre leur artisanat (02/02)
Plus de cent détenus meurent pendant leur incarcération. Huit sont abattus en voulant s'évader : tous sont mexicains, peut-être parce que l'Église catholique proscrit si vigoureusement le suicide, employé par quatre Anglo-Saxons et un Chinois pour mettre fin à une vie sans espoir. Deux sont assassinés par d'autres prisonniers. Certains périssent lors d'accidents du travail, un d'insolation. La tuberculose, cause de plus d'un tiers des décès, tue beaucoup d'indiens. Peut-être, d'ailleurs, les conditions climatiques ne sont-elles étrangères à ce surnom de "Trou d'enfer" : brouillards du Colorado, froid des nuits dans le désert, chaleur accablante de l'été sont pleinement ressentis dans les cellules ouvertes aux quatre vents.

Depuis le mirador, lever de soleil sur le Colorado (02/02)
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Château des courants d'air (02/02) |
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La population de l'Arizona augmentait. Au début du XXme siècle, on manqua de terrain pour agrandir la prison : les détenus étaient entassés jusqu'à dix par cellule. Un nouveau centre de détention vit le jour à Florence : le 15 septembre 1909, chaînes aux pieds, les derniers prisonniers quittaient Yuma. Un lycée occupa les locaux désertés quelques années, puis la Grande Dépression, avec son contingent de vagabonds et de déshérités, trouva dans les cellules abris et logements. La population locale fit des bâtiments abandonnés une carrière à bon marché : seuls subsistent aujourd'hui quelques murs, les blocs cellulaires, le mirador et l'entrée principale.

On s'imagine mal dix dans cet espace ! (02/02)
On ne serait pas en pays anglo-saxon s'il n'y avait quelque fantôme : la "Dark Cell" et le musée sont hantés ! Diverses personnes, enfermées dans le cachot, ont entendu des voix. L'une, après quelques heures dans le noir, sentit une présence et demanda à sortir, bien en-deça du temps qu'elle s'était elle-même imposé : on imagine l'angoisse de ceux qui restaient là plusieurs semaines ! Au musée, un esprit frappeur s'amuse, de temps en temps, à jeter en l'air les pièces du tiroir-caisse.
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Au musée, la maquette du pénitencier à son apogée (02/02) |
Vue du mirador sur les murs occidentaux (02/02) |
Sur la route de Phoenix à San Diego, voici une halte instructive sur les conditions de détention il y a cent ans.
Site officiel : http://www.pr.state.az.us/Parks/parkhtml/yuma.html
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