Tuzigoot National Monument


Situation


Sinagua : Sans eau. C'est le nom paradoxal que les archéologues donnent à la culture précolombienne de Tuzigoot : une belle rivière coule au pied du pueblo et un lac, alimenté par une source, étend sa surface paisible à moins d'un kilomètre, prolongé par un marécage plus proche encore.

vallée de la Verde

Lac et marécage occupent un méandre abandonné. Derrière le Visitor Center, Tavasci Marsh. Peck's Lake est dans son prolongement, à gauche sur la photo (05/07)

Ce nom "déshydraté" vient de la région de Flagstaff, où le bassin de Wupatki est l'un des endroits les plus secs de l'Arizona. Aux extrémités du territoire de la tribu, les deux sites offraient des conditions de vie très différentes, mais les vestiges découverts par les archéologues, poteries, bijoux, tissus, font apparaître une culture matérielle similaire et une évolution commune, différentes de celles des groupes voisins.

Jusqu'à ce qu'ils s'installent dans la vallée, les Sinaguas vivaient dans les collines alentour, de chasse, de cueillette, et d'une agriculture de survie, dont l'existence même était liée à la pluie et au moment où elle tomberait. Les sources étaient rares, et dispersées. Aucun village ne bénéficiait de la proximité d'un cours d'eau permanent : ces agriculteurs du désert plantaient leurs jardins dans le fond des vallons où, tant bien que mal, ils canalisaient et régulaient l'eau de ruissellement par des réseaux de pierres sèches, disposées en grille autour de champs de quelques mètres carrés. Ainsi, ils retenaient le sol mince et accumulaient l'humidité. Leurs champs étaient éparpillés, dans l'espoir que la pluie tomberait au moins sur quelques uns. Réserves et rationnement permettaient de subir une année particulièrement sèche.

La rivière s'appelle Verde. On lit parfois que la malachite des Mingus Mountains lui a valu son nom : il est plus vraisemblable que, entre le maquis des collines et les pins noirs des montagnes, le vert tendre des arbres riverains en est l'origine. La Verde coule toute l'année, mais les Sinaguas n'en avaient pas toujours eu la jouissance.

tuzigoot

Le village, posé sur une ride 36 mètres au-dessus de la plaine (05/07)

Les premiers occupants, des Hohokams, sont venus du sud, de la région de l'actuelle Phoenix, au VIIIme siècle. Leur agriculture, beaucoup plus assurée, est fondée sur l'irrigation : un réseau de canaux arrose leurs champs de courges, de maïs et de coton. Leurs voisins sinaguas, dans les collines de la zone de transition ont les Anasazis au nord-est, les Cohoninas au nord-ouest, les Mogollons à l'est. Entre ces peuples, les frontières sont mobiles et perméables. Chacun, selon son mode de vie, ses ressources, liées à l'environnement de chaque époque, tend à étendre, réduire ou déplacer son emprise. Des produits, parfois venus de très loin, de la côte du Pacifique ou des forêts tropicales du Mexique et du Guatémala, passent de l'un à l'autre : les Sinaguas profitent de cette situation d'intermédiaires. Des individus, des groupes, vont vivre au sein de la tribu voisine, pour les nécessités du commerce, le mariage ou les deux, souvent associés : la présence de Hohokams à Wupatki dès le Xme siècle est avérée par l'existence d'un ballcourt.

A Tuzigoot, peu avant l'an 1000, on construit les premières maisons de pierre, au sommet de la crête. Ce ne sont probablement pas les Hohokams, plus coutumiers de murs de pisé ou de boue, matériau disponible dans les plaines alluviales dont ils sont originaires. Les Sinaguas vivent dans des pithouses, maisons à demi creusées dns le sol, couvertes de branchages et de boue, mais connaissent les techniques de construction en pierre, peut-être acquises des Anasazis. La crête de calcaire et de grès ne se prête guère aux excavations : il était plus facile de les édifier.

tuzigoot

Cette roche au grain épais ne donne pas une cassure nette : il fallait un épais joint de boue pour lier les blocs (05/07)

Sunset Crater entre en éruption à l'automne 1064. En quelques mois, 1200 km² disparaissent sous la lave et les cendres : quelques milliers de gens sont obligés de partir. A la même époque, dans la région, le climat devient plus chaud et plus humide. Cette recrudescence des précipitations, les cendres qui, en couche de quelques centimètres, retiennent l'humidité mais n'empêchent pas la germination, favorisent le développement de l'agriculture. En 1120, deux générations après la première éruption, bien que le volcan reste actif, les premières pièces du pueblo de Wupatki sont construites, à vingt kilomètres du cratère.

Cinq ans plus tard, à Tuzigoot, de nouveaux murs s'élèvent sur les ruines du pueblo construit un siècle et quart plus tôt. En aval sur la Verde, Montezuma Castle naît à la même époque. En amont, les indiens construisent les maisons troglodytes de Honanki et Palatki. Bientôt, cinquante villages, bâtis à intervalle régulier de moins de 3 kilomètres, longent la vallée. Paradoxalement, malgré l'amélioration des conditions agricoles, une bonne partie de cette population semble venue de la région de Wupatki, à cause d'une spécialisation économique : l'eau de la Verde permet la culture du coton, difficile à faire pousser dans les régions arides du Plateau du Colorado, et celui-ci s'échange contre d'autres biens.

Les Hohokams quittent la vallée à la même époque. Peut-être certains s'intègrent-ils aux groupes de nouveaux arrivants, mais la plupart semblent participer au repli général de la tribu vers ses territoires traditionnels, au bord de la Gila et de la Salt River. Malgré leur départ, l'usage des canaux subsiste et, un peu partout dans la région, de nouvelles pratiques funéraires succèdent aux anciennes. Un siècle passe, pendant lequel la vallée se peuple, mais Tuzigoot change peu : à la fin du XIIme siècle, le pueblo n'a qu'une vingtaine de pièces, où vit une cinquantaine d'âmes. Au nord, le climat change à nouveau. Les précipitations, qui avaient augmenté 100 ans plus tôt, deviennent rares. L'exode s'intensifie. Après 1276, vingt-trois ans de sécheresse continue vident Mesa Verde, Keet Seel, Betatakin... En quelques dizaines d'années, le village voit sa population multipliée par cinq.

Maïs, courges, haricots constituent les cultures vivrières. Les récoltes de plantes sauvages, graines du mesquite et coeurs d'agaves, cuits à l'étouffée dans des fours creusés dans le sol, complètent les ressources végétales. Loutre, castor, rat musqué vivent dans le lac; daims et pécaris viennent s'y abreuver; les migrateurs s'y arrêtent : ces animaux seront longtemps un gibier de choix pour les habitants de la région.

pécari

Le pécari, nommé javelina dans le Sud-Ouest américain, ressemble au sanglier mais n'en a pas les défenses. Il vit en bande d'une dizaine d'individus, au Texas, au Nouveau-Mexique et dans l'Arizona (05/07)

Une quarantaine de kilomètres au sud-ouest, on a retrouvé des mines de sel précolombiennes où, depuis plusieurs siècles, gisaient des pioches à lame de pierre, des torches et les momies de plusieurs indiens pris dans l'effondrement d'une galerie. Difficile à se procurer, le condiment faisait probablement partie des produits échangés avec d'autres villages, comme l'azurite et la malachite des Mingus Mountains, broyées pour donner leur teinte aux peintures.

Forets aiguilles d'os

Forets taillés dans la pierre et aiguilles d'os, au Visitor Center (05/07)

 

figurines

On pense que ces figurines, vieilles de plusieurs milliers d'années, étaient des fétiches (05/07)

Les Sinaguas font aussi des bijoux de turquoise et de coquillages, et leurs ancêtres leur ont transmis la tradition des amulettes et des fétiches, toujours vivace chez les Zunis. Ils filent et tissent le coton avec suffisamment de maîtrise pour créer des vêtements ajourés, presque aussi fins qu'une dentelle. Depuis plus de 1000 ans, ils connaissent la vannerie, la travail de la pierre et de l'os. Ils savent façonner et cuire l'argile mais n'ont pas trouvé comment la teinter de couleurs : ils achètent toute leur vaisselle polychrome aux tribus voisines. Bien qu'ils importent du Mexique des clochettes de métal moulé, ils n'ont pas non plus découvert qu'on peut fondre le minerai de cuivre, malgré l'immense gisement des Mingus Mountains.

Mingus Mountains

A l'arrière-plan, les Mingus Mountains, où se trouve la mine de cuivre (05/07)

Au XIVme siècle, partout dans le Sud-Ouest, les populations se groupent en grands villages : les petits pueblos de la Verde, Honanki, Palatki et beaucoup d'autres, se vident de leurs habitants. Ceux-ci se concentrent sur quelques sites : Tuzigoot, Montezuma Castle et Hatalacva.

tuzigoot

Il n'y a pas de rues : la construction est monobloc, et l'on circulait de terrasse en terrasse, où l'on accèdait par des échelles (05/07)

tuzigoot

Pour supporter le poids des étages, les pièces inférieures, devenues inaccessibles, étaient souvent comblées (05/07)

charpente

La pièce la plus élevée du pueblo a été reconstituée : les charpentes, faites de poutres, de solives et d'un lattis couvert de terre, demandaient un énorme travail de transport et de manutention (05/07)

Les Yavapaïs, venus de l'ouest, des rives du Colorado, sont entrés dans la vallée. On n'a pas trouvé trace de conflit ouvert, mais peut-être une certaine défiance incite-t-elle se réfugier dans ces villages en hauteur, plus faciles à défendre, d'où la vue porte loin. Peut-être la spécialisation des tâches requiert-elle une urbanisation plus poussée. Peut-être s'agit-il d'une mutation sociale : comme c'est le cas dans beaucoup de pueblos à la même époque, une partie de l'espace est utilisée pour construire une grande place, où les habitants, d'origines différentes, s'assemblent et travaillent ensemble. A son apogée, avec 97 pièces au sol et 110 au total, le village est bâti sur trois niveaux. La plupart de ces chambres sont habitées; quelques unes servent au stockage des grains. Au "rez-de-chaussée", aucune porte : on entre par une ouverture du toit. Peut-être est-ce afin de pouvoir se fortifier rapidement : il suffirait d'enlever les échelles en cas d'attaque. Peut-être, plus simplement, est-ce pour éviter l'entrée des rongeurs.

Rien, aujourd'hui, ne laisse supposer cette population dense et animée, ces pueblos à portée de regard, les enfants qui jouent, les femmes sur les terrasses, occupées à moudre ou à coudre, les hommes aux champs ou dans la kiva, devant leur métier à tisser, l'arrivée d'un colporteur, les chemins où les gens vont et viennent... Coupées du temps sur leur colline, les ruines sont presque trop sereines, trop calmes pour donner une image de la réalité.

Hatalacva, le troisième village, avait environ 70 pièces. Il est beaucoup moins connu. Il n'a pas été fouillé, encore moins reconstruit, et on trouve sur lui fort peu d'information. Peut-être est-ce pour le maintenir à l'abri des pillards : certains collectionneurs paient plusieurs milliers de dollars pour un vase authentique, alors que ces poteries sont pour les archéologues un moyen précieux pour reconstruire l'Histoire de ces civilisations. Rien que pour le Sud-Ouest, on en connaît 500 styles différents, liés à des tribus, des époques, des lieux, des techniques particulières. Leur concentration, leur absence en un lieu, signalent ou infirment échanges commerciaux, présence ou arrivée d'un groupe, voire la diffusion d'une idée nouvelle, grâce aux motifs dont elles sont ornées. Elles appartiennent au patrimoine mondial, et personne n'a le droit de se les approprier.

maquette

Sur cette maquette, exposée au Visitor Center, apparaissent plusieurs bâtiments qui n'ont pas été reconstruits (05/07)

La dernière phase d'occupation de la Verde dure un peu plus d'un siècle. En 1425, Montezuma Castle, dernier village habité, est entièrement déserté. Parmi les explications rationnelles, les archéologues évoquent la surpopulation, des épidémies, un usage trop intensif des terres, un changement du régime des crues ou des frictions avec les Yavapaïs... La tradition orale des Hopis, dont plusieurs clans indiquent descendre des Sinaguas, dit qu'ils auraient reçu un signe... Peut-être cette migration est-elle une nouvelle manifestation de ces changements sociaux qui conduiront au regroupement de nombreux clans à Hopi et Zuni, dans une époque où les tribus semble avoir été plus liées et organisées qu'on ne l'a cru d'abord.

Les ruines de Palatki, bâties dans une falaise à l'ouest de Sedona, sont constituées de deux pueblos, comme si deux familles ou deux clans avaient cohabité. Il y avait là une quarantaine de personnes. L'endroit est célèbre pour ses peintures rupestres, dont certaines sont vieilles de 6000 ans, et les plus récentes attribuées aux Apaches, après l'arrivée des Espagnols. Honanki, habitation troglodyte d'une soixantaine de pièces, se trouve un quart d'heure au nord-ouest.

La forme en U de Peck's Lake avait inspiré aux Apaches le nom de Tuzigoot : l'Eau crochue. C'est un exemple rare de village préhistorique, le plus souvent baptisés par les archéologues, dont le nom ne provienne pas de la langue hopie. A l'écart des grandes routes sur le chemin de Prescott à Flagstaff, pittoresque à tous les instants, quelques kilomètres au sud-ouest de Sedona, le Monument National constitue un détour très agréable, comparé à la monotone Interstate 17.


En bref :

Posées sur une éminence au-dessus d'une rivière, le pueblo, dont les premières pièces furent construites il y a plus de 1000 ans, était déserté il y a 6 siècles. A son apogée, sa population atteint 250 habitants, qui prirent le chemin du nord vers 1400 : beaucoup semblent s'être jointes aux Hopis. Sur la pittoresque route de Prescott à Sedona, Tuzigoot mérite un arrêt : la collection d'antiquités de son Visitor Center est, en particulièrement, remarquable.

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Site officiel de Tuzigoot : http://www.nps.gov/tuzi

Temps minimum : 1 heure.

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