
Adolph Bandelier, puis Frank Hamilton Cushing menèrent les premières investigations dans les ruines des villages hohokams du Bassin de Phoenix à la fin du XIXme siècle : de nombreuses traces d'occupation ancienne restaient visibles dans la plaine de la Salt River. Quelques centaines d'Américains tentaient de se créer une nouvelle vie dans les bourgades naissantes de ce coin de désert et, pour beaucoup, les ruines étaient d'abord un obstacle à leurs instruments aratoires. Les rares archéologues s'efforçaient de formaliser le parcours des anciens canaux d'irrigation : les principaux représentaient à eux seuls plusieurs centaines de kilomètres. En amont du confluent de la Gila et de la Salt River, la plaine avait abrité une dizaine de villes, espacées de cinq en cinq kilomètres le long de ces canaux maîtres. En 1930, Phoenix n'occupait encore que 10 à 15% de sa superficie actuelle mais, grâce aux barrages récemment construits dans les montagnes, les lotissements se multipliaient, tandis qu'exploitations agricoles et nouveaux villages s'avançaient de plus loin dans le désert. A ce rythme, l'empreinte encore visible des canaux abandonnés six siècles plus tôt serait bientôt oblitérée. Le sénateur Carl Hayden s'en émut : 1500 photos aériennes permirent d'établir une carte précise.

Certaines tranchées dépassaient 20 mètres de large, et la plus longue, de la prise d'eau à sa décharge dans la rivière, courait sur 32 kilomètres. Sans métal, sans roue, sans animaux de trait ni de bât, les habitants du désert de la Sonora avaient déplacé des millions de mètres cubes de terre avec des outils rudimentaires : bâton durci au feu, masse torique pour donner à ce pic élan et stabilité, houe taillée dans une pierre plate et paniers de fibres ! (05/08)
Les plus grands villages n'avaient pas 2000 habitants, mais chacun semble avoir eu son autonomie, son administration, ses élites, son chef et pas de lien hiérarchique avec ses voisins. De même, jusqu'à ce que l'administration fédérale ne leur impose un conseil tribal et un représentant unique, chaque village hopi avait son chef, indépendant de ceux des villages voisins. Phoenix a protégé les vestiges du centre de l'une de ces villes : elle s'étendait jusqu'à 1600 mètres au nord de la rivière, avait environ 1500 habitants et, située à cheval sur plusieurs grands canaux, très près de leur prise d'eau sur la rive nord de la Salt River, commandait presque toute l'irrigation de la rive droite. On l'a nommée Pueblo Grande. En aval, de 5 en 5 kilomètres, La Ciudad, puis Las Colinas paraissent avoir été assez comparables en organisation. Mais si aucun roi, aucun empereur ne semble avoir dominé la société hohokame, de plus en plus d'archéologues s'accordent à penser que, de part sa situation privilégiée en tête du système d'irrigation, Pueblo Grande et son cacique ont pu avoir une certaine prééminence.

Les murs de pierre soutenaient un remblai de terre et de tout-venant. Du nord au sud : 90 mètres, 49 d'est en ouest et 3 de haut, sans compter les constructions dont les toits culminaient à 8 ou 9 mètres ! D'où venaient les matériaux, combien d'hommes, combien de temps ? Commencée avant 1100, l'accumulation se poursuivit jusqu'à la chute de la civilisation, vers 1450… Toute réponse précise est au moins difficile. Une question plus pertinente demeure : "Pourquoi ?" (05/08)
Sur une centaine de tumuli connus dans le territoire hohokam, quarante sont dans le bassin de Phoenix, et celui-ci, assemblage de deux tertres circulaires présents dès 1100, réunis au cours du siècle suivant, est l'un des plus grands. Au nord, la surface demeure comme la représenta Bandelier en 1883, car seule la partie méridionale a été fouillée. La pièce la plus étonnante aux yeux des profanes possède deux portes : l'une au milieu du mur méridional, l'autre à l'angle des murs est et nord. Cette architecture bizarre a une raison d'être : l'observation des cycles du soleil. Au solstice d'été, jour le plus long de l'année, les rayons du levant entrent par la porte d'angle, traversent la pièce et sortent par la porte du mur ouest. Au soleil couchant du solstice d'hiver, jour le plus court de l'année, la lumière suit un trajet exactement inverse !
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La salle d'astronomie. Les collines qu'on voit pointer dans l'alignement des portes sont les Papago Buttes. L'eau y a percé des ouvertures dont certaines corrrespondent. Deux d'entre elles permettent de suivre, tout au long de l'année, la progression des rayons solaires sur le sol : les astronomes hohokams y avaient marqué équinoxes et solstices par des mortiers creusés dans la roche, où les prêtres moulaient probablement les farines de cérémonie (05/08) |
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Une pièce voisine, où l'on a retrouvé des pigments, des morceaux de bois et de coquillages gravé, un vase, une hache, semble avoir servie à la fabrication de bijoux ou d'offrandes. Les fouilles ont également révélé les sépultures d'êtres humains et les restes d'un gros oiseau : tenait-il compagnie à quelqu'un dans son dernier voyage ou était-il sacré de son vivant ? Une tradition ancienne veut que le tumulus ait abrité les maisons des élites, mais l'organisation des salles au sommet du tumulus, l'emplacement des ouvertures, les pièces surélevées sur un tertre individuel rendent, aux yeux d'archéologues confirmés, l'architecture plus proche d'un lieu cérémoniel que de celle d'une résidence.
Caliche est le nom d'un béton cru composé de sable, de terre et de calcite, semblable à de la boue lorsqu'il est humide, dur et résistant lorsqu'il est sec. On en trouve à l'état naturel dans tout le Sud-Ouest des Etats-Unis : selon qu'il était plus ou moins accessible, il servit en proportion variable dans les constructions des Hohokams. Haut de plus de deux mètres, épais presque de un, bâti de dépôts successifs raccordés, lissés, séchés, un mur de caliche barrait l'accès au tumulus. A l'angle nord-ouest de cette enceinte, accolée au tertre, une salle de taille bien supérieure aux autres semble avoir servi d'entrepôt : de nombreux trous du sol y maintenaient des piliers, supports d'un plancher surélevé pour mettre la nourriture à l'abri des rongeurs et des inondations.
En face, au nord-est, une série de salles a livré des noyaux d'obsidienne, des haches, des cristaux de quartz et des poteries fabriquées par les Hopis, 350 à 400 kilomètres au nord ! Leurs murs sont percés de fort peu d'ouvertures, et celles-ci ne sont pas réparties de manière à faciliter la circulation. L'hypothèse, ici, est qu'il a pu s'agir d'un labyrinthe, où l'on entrait par le toit, comme chez les Anasazis ! On y aurait préparé les cérémonies, peut-être fait subir des initiations. La nature des objets retrouvés fait aussi penser aux magasins d'importateurs, aucun de ces produits n'étant disponible dans le territoire de la tribu.

Les pièces du "labyrinthe". A l'intérieur du mur blanc moderne, on voit la base de l'ancienne enceinte (05/08)
La ville possédait une tour, 800 mètres au nord du tertre, une bâtisse de 10 à 12 mètres de haut. A la fin du XIXme siècle, elle était assez bien conservée pour qu'apparaisse qu'elle avait eu 3 à 4 étages. Les intempéries, l'extension de la ville, eurent raison de ses murs de caliche. Il y en avait une à La Ciudad, et une à Las Colinas, cinq puis dix kilomètres en aval. Les deux villes possédaient aussi des tumuli. On en a trouvé une à Los Muertos, au sud de la rivière. La seule encore visible est celle de Casa Grande. Ces "grandes maisons" servaient probablement à surveiller les canaux et les travaux qui s'y faisaient. Elles ont pu s'ajouter à l'observatoire, ou s'y substituer. Peut-être marquaient-elles une évolution de la société vers une centralisation plus forte du pouvoir ou une dualité du commandement, clanique ou tribale, comme semblent l'indiquer d'autres indices. Sur la rive sud, Mesa Grande semble avoir eu la même fonction que Pueblo Grande au nord.
Après le monumental tumulus, le chemin conduit à deux maisons dissimulées derrière un mur d'enceinte. Carrées ou rectangulaires, construites à angles droits, ces maisons étaient disposées par deux, trois, quatre ou plus, autour d'une cour entourée d'un mur. L'un des ensembles en avait dix-sept ! Chaque groupe abritait une famille élargie, grands parents, parents, oncles, tantes, frères, sœurs et peut-être cousins, dont l'association constituait une force de travail, d'enrichissement et probablement un certain pouvoir. Chaque pièce abritait une famille. Chaque ensemble, éloigné des prochains groupes d'habitations de quelques centaines de mètres, était au milieu de ses champs.
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Mortier et meule plate, pour écraser et moudre graines et tubercules (05/08) |
La hauteur des portes et des plafonds a été adaptée à l'homme contemporain (05/08) |

Paniers, calebasses et pots servaient au transport et au stockage (05/08)
Les premières datent du milieu du XIIme siècle; leur usage se poursuivra pendant 300 ans. Les murs sont de caliche, percés d'une porte, mais sans fenêtre. On y dort, on s'y réfugie lorsque le temps est mauvais, mais lorsqu'il fait beau, on est aux champs, à la chasse, à l'entretien des canaux, ou on travaille à l'ombre de la ramada, un toit de branchages fixé sur quatre poteaux. Alors que les pueblos des Anasazis sont composés de nombreuses pièces en bâtiments de plusieurs étages, réunis autour de quelques places, la structure des villages hohokams est beaucoup plus ouverte et, tertre et tour mis à part, les bâtiments restent au niveau du sol.
Sans politiciens, sans journalistes, grâce à un savoir-faire peut-être nouveau et au sens des nécessités, ces maisons aux murs porteurs sont le "développement durable" d'il y a 9 siècles ! La vallée est occupée depuis 1000 ans : cuisine, chauffage et nouvelles constructions consomment le bois alors que, remplacée par des champs, la forêt de mesquite régresse et que la population grandit. Comparées aux pit-houses, abandonnées au cours de la période où se développe cette nouvelle architecture, ces maisons consomment relativement peu de bois de charpente. Bien d'autres changements, à l'époque, semblent indiquer l'arrivée d'éléments nouveaux dans la population, et avec eux, de nouvelles hiérarchies.
Quelques mètres plus loin, trois maisons-fosses montrent ce qu'était une pit-house. Les plus anciennes de Pueblo Grande datent de 450 après JC. L'entrée est si basse : il fallait surement ramper… Heureusement, on a découpé un pan de mur pour les touristes. Les maisons étaient déjà disposées en petites unités familiales autour d'une cour, mais aucun mur ne restreignait l'espace et les groupes étaient plus proches les uns des autres.

Il n'y a pas de cheminée : seuls de minuscules feux de braises peuvent chauffer sans trop enfumer. Les aliments sont cuits à l'extérieur. Au milieu de la place, la ramada (05/08)
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La charpente descend jusqu'au sol (05/08) |
Vase de l'époque dite "Sédentaire", entre 900 et 1100 (05/08) |
De retour vers le musée, caractéristique de la civilisation hohokame entre 750 et 1200, un ouvrage public conserve son mystère. Par analogie avec un jeu aztèque, l'un des premiers archéologues imagina qu'il s'agissait d'un terrain de sport : depuis, on nomme "ballcourt" ces bassins ovales. On en connaît plus de 200, de forme analogue mais de taille différente. Archéologues, ethnologues ou amateurs éclairés leur ont imaginé divers usages : réservoir d'eau, fosse à lisier ou, plus subtil, terrain de sport dont les jeux servaient à attirer le public vers un marché, ou rendre plus festifs des échanges rituels : on a calculé qu'autour des plus grands, 500 spectateurs pouvaient prendre place !

Progressivement remplacés par les tumuli, les ball-courts furent utilisés jusque vers 1200. Les "grandes maisons" vinrent au XIVme. Celui-ci, construit vers l'an 1000, est l'un des trois que posséda Pueblo Grande, le seul conservé, juste au nord du tertre. Son grand axe mesure 25 mètres, et le petit 11,50 m. (05/08)
Le sol des ballcourts est recouvert de caliche résistant à l'abrasion : indice d'un piétinement intensif ? Une légère pente converge vers un point central : ceci fait penser à un réservoir où, plutôt que de les laisser s'évaporer, la pente rassemble les dernières gouttes d'eau. Il y a souvent là un puits peu profond. A chaque extrémité, une ouverture peut représenter un but, mais aussi, lorsque le bassin est plein, un accès pour puiser l'eau sans risque d'y glisser. Dans le sol, des pierres encastrées font parfois penser aux repères d'un terrain de jeu et on a retrouvé des balles de pierre, de caoutchouc, importées du Guatemala, et même d'un faux latex exprimé d'une plante du désert. On a trouvé aussi de sortes de raquettes, des palettes de pierre semblables à celles qu'utilisaient dans leurs jeux plusieurs civilisations d'Amérique Centrale.
Minuscule exemple des 20000 hectares de plaine irriguée du bassin de Phoenix (un rectangle de 20 kilomètres sur 10 !), quelques carrés de terre présentent les cultures traditionnelles des Hohokams : courge, maïs, haricot, coton, tabac. A proximité, un four creusé dans le sol, où l'on cuisait les cœurs d'agave, une opération de toute une nuit, pour obtenir une pâte sucrée et nourrissante.
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Tubes d'acier, robinets et châteaux d'eau ont en partie remplacé les rigoles d'irrigation (05/08) |
Fleurs et graines de coton (05/08) |
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Filage, teinture et tissage étaient bien maîtrisés. Ces reproductions montrent que, production familiale ou artisanale, on était capable de faire des tissus décoratifs comme utilitaires (05/08) |
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Le musée présente une partie des pièces recouvrées lors des fouilles : outils, pots, bijoux, objets funéraires… 1000 ans d'évolution d'un groupe de plusieurs dizaines de milliers d'êtres humains !
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A l'entrée du musée, la fresque reproduit les décors de poteries hohokames : Kokopelli existait déjà ! (05/08) |
Jusqu'au XIIme siècle, des figurines à l'effigie d'êtres humains ou d'animaux étaient enterrées avec les morts. Le commentaire s'interroge : "Ces animaux sont-ils des chiens, des guanacos ?" La réponse est dans la physionomie de celui du centre : on jurerait qu'il vient d'entendre s'ouvrir la porte du réfrigérateur !(05/08) |
Une heure passée au Natural History Museum de Mesa, 20 minutes au sud-est, permettra d'en apprendre encore plus, grâce aux pièces extraites des ruines de Mesa Grande. Au nord-ouest de Coolidge, 70 kilomètres à l'est, se trouve la tour d'astronomie du monument national de Casa Grande.
Le premier canal creusé par les fondateurs de Phoenix passe juste au sud des ruines, à 300 mètres de canaux hohokams, dont au moins ces deux se trouvaient entre le tumulus et la rivière. Coincées entre une voie ferrée et deux autoroutes urbaines, leurs traces sont encore bien visibles mais d'accès complexe. Sur North Horne, entre East Inca et East Jensen, Park of the Canals contient les vestiges d'un canal hohokam, d'un autre du XIXme siècle, et un canal contemporain.

Le "Grand Axe" du tertre et des trois ballcourts, quelques groupes de maisons et deux prises d'eau dans la Salt River. Le canal le plus large faisait 26 mètres d'une rive à l'autre ! (05/08)
L'extension exagérée des surfaces irriguées et un débit devenu plus capricieux des cours d'eau semblent être les raisons objectives de la chute de la civilisation hohokame. A la même époque, partout dans le Sud-Ouest, des populations émigrent, des villages meurent, d'autres apparaissent ailleurs. Les légendes des Pimas, descendants probables des Hohokams, parlent d'abus de pouvoir de la caste dirigeante, astronomes et gardiens des réserves de nourriture, finalement renversés par le peuple. Lorsque les Espagnols, en 1694, entrent dans ce territoire qui deviendra l'Arizona, des populations indigènes occupent la vallée de la Gila, mais la vallée de la Salt est déserte. La région de Phoenix ne sera réoccupée qu'à l'arrivée des Américains, en 1868.
Toutes proportions gardées, le désert de la Sonora était aussi peuplé il y a six siècles qu'aujourd'hui. Parc et musée représentent le centre d'une ville maîtresse de la civilisation hohokame, disparue il y a plus de six siècles. C'est l'une des rares occasions d'avoir sous les yeux au même endroit, grâce à l'architecture et aux objets usuels, un millénaire complet d'existence d'une civilisation précolombienne, d'entrer dans les maisons qu'occupaient ces indiens agriculteurs, et quelque peu dans leur vie quotidienne.
Temps minimum : 1 h 30
Nous souhaitons adresser ici nos remerciements au Professeur Jerry Howard, Conservateur d'anthropologie à l'Arizona Museum of Natural History de Mesa, dont l'aide a été précieuse quant à certains détails de ce texte.
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