
En espagnol, colorado signifie "rouge". Les soldats de Coronado virent le fleuve pour la première fois au Grand Canyon, où c'est la couleur dominante du sol : lorsque l'eau se charge de limons, on dirait que c'est la terre qui coule. Ils ne s'attardèrent pas à admirer la beauté des paysages : cette gorge infranchissable les empêchait de poursuivre leur route ! Au plus profond, l'eau court 1750 mètres sous la rive nord. Le défilé, long de 450 kilomètres, prolongé de canyons moins profonds, coupe l'Arizona sur près des deux tiers. Sa largeur varie de 7 à 29 km : seuls un barrage et deux ponts sont carrossables, loin à l'écart du parc national. Des géologues ont surnommé la gorge "la machine à remonter le temps" : à la sortie, la roche a deux milliards d'années !

Garcia Lopez de Cardenas commandait le détachement espagnol : à Navajo Point, cette butte rouge porte son nom (09/06)
Ici, le Plateau du Colorado, incliné vers le sud, entraîne les cours d'eau dans cette direction. L'érosion de la rive nord, plus rapide, laisse un versant septentrional moins abrupt, plus échancré que la face méridionale, plus basse de 200 mètres mais presque verticale. Cette différence d'altitude ne se remarque guère à l'œil nu, mais a des effets sur la végétation : une forêt de ponderosas croît au nord, tandis que sur la rive sud, pins pignons et genévriers cèdent vite place à la prairie. Plane, presque rectiligne, à portée de grandes voies de communication depuis un siècle et demi, équipée pour le tourisme, cette dernière, South Rim, reçoit beaucoup plus de visiteurs que son opposée, North Rim.
Pendant plus de trois siècles, sauf les tribus locales, Hualapais, Havasupais, Hopis, Paiutes et Navajos, la région n'attira guère les hommes : l'altitude, les difficultés d'irrigation rendaient l'agriculture aléatoire. Les premiers colons furent des prospecteurs, venus exploiter cuivre, zinc et plomb de la falaise. En 1869, John Wesley Powell descendit le premier le fleuve en bateau; il revint deux ans plus tard accompagné d'un peintre. La même année, une expédition terrestre fit les premières photos. Ces illustrations, des récits, des livres, les tentatives répétées du sénateur Benjamin Harrison pour créer un parc national suscitèrent l'intérêt des premiers touristes.

L'exploitation des gisements était laborieuse : plusieurs mineurs décidèrent qu'apporter un peu de confort à ces nouveaux visiteurs ferait un meilleur gagne-pain. Certains aménagèrent des pistes jusqu'au fleuve. John Hance, arrivé en 1883, fonda un ranch touristique. Peter Berry ouvrit le premier hôtel de la rive sud douze ans plus tard, à Grandview Point.
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Grandview, au lever et au coucher du soleil (09/06) |
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En 1901, partie de Williams, une compagnie de chemin de fer amena une ligne vingt kilomètres à l'ouest : Grandview Hotel ferma en moins d'un an. Attelé, selon la météo, à une motrice diesel ou une machine à vapeur, le train transporte toujours des visiteurs. Mais la plupart viennent en voiture.
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Les deux extrémités de la ligne (09/06) |
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Train, automobile, Grand Canyon Village est le terminus. Peuplé de 1500 habitants, c'est un assemblage de bâtiments disparates, où l'enclos des mulets voisine avec la gare, les bâtiments de service, les magasins et les hôtels. Le plus ancien, El Tovar, accueillit ses premiers clients en 1905. Cinq autres suivirent : en dépit de leurs 900 chambres, ils peuvent être saturés en n'importe quelle saison. A l'entrée sud, Tusayan offre un autre millier de chambres, où il est également préférable de réserver. Les hôtels de Williams, Flagstaff et Cameron, éloignées de 1h30 à 2 heures, sont souvent plus économiques.
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El Tovar Hotel, au bord du gouffre, et son hall orné de trophées de chasse (09/06) |
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Pour descendre Bright Angel Trail à dos de mulet, il faut réserver plus d'un an à l'avance (09/06) |
Deux condors, réintroduits dans cet ancien habitat naturel. Comme mandatés par les rangers, ils s'éveillent doucement sous les fenêtres d'El Tovar (09/06) |
Le parc reçoit cinq millions de visiteurs par an : trois lignes de navettes suppriment embouteillages, difficultés de stationnement et limitent la pollution de l'air, dans un lieu où voir loin compte particulièrement. L'une d'elles dessert Hermits Rest, relais touristique pour promenades hippomobiles devenu snack et magasin de souvenirs. A la fin du XIXme siècle, l'hermite, Louis Boucher, vivait seul dans une cabane à flanc de falaise, cinq kilomètres à l'ouest, près de ses concessions minières. La Fred Harvey Company, concessionnaire des installations touristiques du parc, trouva l'alllusion vendeuse. Les bus s'arrêtent devant plusieurs panoramas : Trailview Overlook, Maricopa, Powell, Hopi, Mohave, The Abyss et Pima à l'aller, mais seulement à Mohave et Hopi Points au retour.

Peu de ces autobus sont équipés pour les handicapés : ceux-ci peuvent utiliser leur voiture, mais doivent demander un permis au "Visitor Center". Les navettes vers Hermits Rest sont inactives du début décembre à la fin janvier : la route est alors ouverte aux véhicules particuliers.
Dans la journée, les navettes passent toutes les quinze minutes, assez pour admirer la vue et prendre quelques photos. Si l'on se sent d'humeur contemplative, il suffit d'attendre un passage suivant. Une piste, environ treize kilomètres, longe le bord de la falaise : on peut faire tout ou partie du chemin à pied, et profiter plus longtemps des paysages uniques du Grand Canyon.
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Maricopa : mine désaffectée (09/06) |
Hopi Point (09/06) |
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Mohave Point (09/06) |
The Abyss (09/06) |
L'angle de vue change à chaque arrêt : paysages immenses, falaises ocres ou blanches, buttes, pitons, terrasses couvertes d'armoise vert-de-gris font un spectacle immobile et toujours renouvelé dont le Colorado, jaune, rouge ou bleu selon les pluies, forme le fil interrompu par les reliefs. Le soir, à l'ouest, les plans se succèdent en dégradé de bleus.
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Hermits Rest (09/06) |
Aventure et géologie ! (09/06) |
Trailview Overlook surplombe la piste la plus populaire : Bright Angel Trail. C'est une rude descente, et une ascension plus rude encore : en plein été, l'air immobile du fond de la gorge atteint régulièrement 50°C ! En bas, le chemin remonte le courant, rejoint South Kaibab Trail, venue de Yaki Point, traverse sur une passerelle suspendue et aboutit à Phantom Ranch. North Kaibab Trail suit une longue gorge entaillée dans la rive nord : d'un "Visitor Center" à l'autre, il y a une quarantaine de kilomètres, l'affaire de deux jours. A dos de mulet, en raft, les places sont contingentées et il faut réserver plus d'un an à l'avance. Des ombrages, quelques sources, rendent agréable la randonnée sur Bright Angel Trail. South Kaibab Trail n'a ni l'un, ni l'autre.
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Bright Angel Trail. La terrasse, 300 mètres au-dessus de l'eau, masque le fleuve (09/83) |
Phantom Ranch (09/06) |
Le "Visitor Center" se trouve à quelques kilomètres de l'entrée sud, à l'est du village. Il est dans une zone piétonnière, et l'on se gare comme on peut le long de la route. Dans le long hall un peu vide, les rangers délivrent des guides plus élaborés que la carte distribuée à l'entrée du parc, et le précieux schéma de fonctionnement des navettes.
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Inévitable au "Visitor Center", la géologie du Grand Canyon (09/06) |
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Mather et Yavapai Points, premières visions lorsqu'on arrive de Williams ou Flagstaff (09/06) |
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Si l'on vient de l'est, de Cameron, les parois verticales, hautes de 240 mètres, des gorges de la Little Colorado offrent un subtil avant-goût du spectacle à venir. Au bord de la route, des artisans navajos vendent leurs bijoux de perles, de turquoise et d'argent.
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Un tributaire à l'image de son seigneur (09/06) |
"Ici, indien gentil", annonce une échoppe ! (09/06) |
La première étape, au bord du plateau, est la tour d'observation de Desert View : ici, en même temps que sur la grande courbe du fleuve, la vue porte, loin vers l'est, sur l'étendue ocre du désert de l'Arizona.

Derrière les falaises et la butte, le Désert Peint (09/06)
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Desert View au coucher du soleil (09/06) |
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Au bord du précipice, la tour semble un vestige millénaire des Anasazis. On est surpris d'apprendre que son mur est soutenu par une structure d'acier : construit par la Fred Harvey Company afin d'attirer les touristes dans un "gift-shop", l'édifice n'existe que depuis 1933 !
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La "Watchtower" se fond dans le paysage (09/06) |
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Hopi House (09/83) |
Hermits Rest : le foyer de la cheminée monumentale (09/06) |
Mary Jane Colter, architecte méticuleuse, avait supervisé elle-même le choix et la disposition des pierres du mur de la tour. Hermits Rest, Phantom Ranch, Hopi House, Bright Angel Lodge et Lookout Studio, presque tous classés monument historique, portent sa griffe.
La boutique est dans le vestibule, grande pièce ronde d'un seul niveau reliée à la tour par un court couloir courbe. Levez les yeux ! Le plafond, imitation des structures anasazies, est fait de poutres récupérées dans les ruines de Grandview Hotel. On accède au toit en terrasse par un escalier extérieur.

Poteries et bijoux des indiens de l'Arizona et du Nouveau-Mexique (09/06)
Une volée de marches mène à la tour : après le brouhaha du magasin, la salle du bas, bordée de banquettes, semble calme malgré les allées et venues. Un étroit escalier s'enroule dans le mur : aux trois premiers niveaux, il débouche sur des galeries circulaires. Murs, balcons, plafond quatre étages plus haut, sont couverts de peintures amérindiennes.
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Un Hopi est l'auteur de beaucoup de fresques de la "Watchtower" (09/06)
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Seul l'étage du haut est doté d'un plancher, d'où une échelle de rondins conduit à la terrasse, fermée au public : le commun des mortels se contente d'observer à travers les carreaux, mais s'apercevoit vite que quelques mètres d'altitude supplémentaires n'apportent rien à la vue : l'escalade ne vaut que par elle-même.
L'âge de la tour n'empêche pas le parc de contenir plusieurs milliers de ruines anasazies : cinq kilomètres à l'ouest de Desert View, celles de Tusayan sont les plus accessibles... et les plus grandes. Pourtant, une trentaine de personnes seulement, une famille ou deux, y vivaient, entre XIIme et XIIIme siècle. La maison en forme d'un U ouvert sur le soleil levant ne servit que 25 ans. Les pièces d'habitation étaient dans la partie centrale; les ailes servaient de greniers. Une kiva accueillait cérémonies et réunions. A quelques pas, un ruisseau baigne une courte prairie, vestige des champs anasazis effacés par les implantations ultérieures. Un petit musée expose les pièces trouvées par les archéologues.
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Tusayan Ruins and Museum (09/06) |
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Le territoire des Hopis s'étendait autrefois jusqu'ici : Tusayan est le nom qu'ils lui donnent. Ces indiens viennent encore, par tradition, récolter du sel gemme près du confluent de la Little Colorado. Le Sipapu, l'ouverture dans le sol d'où seraient sortis les Pueblos, est tout proche.
Un peu plus de trente kilomètres séparent Desert View du "Visitor Center" : quelques arrêts anonymes, là où la route vient jouxter l'abîme, et quatre panoramas, Navajo, Lipan, Moran et Grandview Points, offrent leur spectacle aux automobilistes. On n'accède à Yaki Point qu'en navette ou à pied.
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Lipan : les strates horizontales, si évidentes qu'elles semblent artificielles (09/06) |
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Moran Wall (09/06)
Beaucoup plus sauvage, elle est moins fréquentée que South Rim. Hormis l'hôtel et le "Visitor Center" de Bright Angel, elle n'a guère d'aménagements. Issus de divers points de l'Az 67, routes et chemins divergent et ne sont pas reliés entre eux. Cape Royal, Walhalla Overlook et Roosevelt Point sont accessibles avec une voiture de tourisme. Pour le Point Sublime et Swamp Point, un 4x4 est indispensable. A Widforss et Tuyo Points, on ne va qu'à pied !
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Au Point Sublime, après 27 kilomètres de piste, les rouges, oranges, mauves, violets, bruns, pourpres s'illuminent doucement dans une légère brume de chaleur (07/94) |
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Le Grand Canyon est un des spectacles les plus saisissants du monde. Son immensité, sa majesté, ses couleurs le placent en tête des parcs nationaux américains, malgré la foule à South Rim. Zion, Bryce, Monument Valley, si l'on y vient après, risquent de souffrir de la comparaison, sans même qu'on s'en rende compte : mieux vaudra donc le garder pour la fin du voyage.
Site officiel du Grand Canyon : http://www.nps.gov/grca
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