
Les Apaches nommaient ce flanc de montagne "Terre des Roches debout". De Massai Point, un regard sur le panorama suffit pour rendre le nom flagrant. Quel idéal terrain de guérilla : pendant vingt ans, Cochise et sa bande, les Chokonens, puis Géronimo et ses Bedonkohes échappèrent à l'armée américaine, pourtant assistée d'éclaireurs indiens !
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Fantaisies minérales (09/97) |
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Cet étrange paysage est sculpté dans des roches volcaniques, déposées sur la région pendant plus d'un million d'années, puis lentement rehaussées lors de la formation du Basin and Range. Ces stratifications de cendres, de laves et de débris de roches, épaisses de plus de 600 mètres, recouvrent en partie les Chiricahua Mountains, hautes de près de 3000 mètres.
Isolées l'une de l'autre par des vallées semi-désertiques, une série de hauteurs isolées abrite des espèces qui, depuis 10 000 ans, évoluent sans contact avec leurs congénères des montagnes voisines. Cette caractéristique leur a valu le nom poétique de "Islands in the Sky", les Iles célestes. Aux confins des déserts de Chihuahua et Sonora, à la frontière du Mexique, protégées du développement industriel par l'absence de minéraux de valeur, les Chiricahua Mountains sont le repaire de nombreuses espèces inconnues dans le reste des États-Unis. On y a recensé cent soixante dix espèces d'oiseaux et certains mammifères sont encore plus inattendus : ours noir, puma, pécari et coati, si on ne les rencontre pas fréquemment, restent assez communs mais l'ocelot, le jaguarundi et le jaguar, originaire du Mexique, sont beaucoup plus rares. Insectes et reptiles ne sont pas en reste !
Un son strident nous a immobilisés, un pied en l'air. Ce rapide cliquetis n'est pas inscrit dans nos gènes d'européens, mais son effet est immédiat : notre premier serpent à sonnette ! L'animal est là, à moins de deux mètres, lové, la queue dressée, bourdonnante, le cou arqué, en position d'attaque. Sa peau est jaune acidulé marqué de dessins sombres et, crécelle mise à part, sa courte queue est noire : un spécimen typique des montagnes du Sud-Ouest. Il fait front quelques minutes, puis s'en va lentement, avec des regards vers l'arrière appuyés de frétillements menaçants. Nous n'avons même pas pensé à le photographier !
Le paysage de Chiricahua National Monument est unique dans la région, peut-être même dans le monde : sur 4800 hectares, accumulés sur 240 mètres d'épaisseur, les minéraux apportés par les nuées ardentes se désagrègent en un gigantesque jeu d'échecs. Composés surtout de silice vitrifiée, ils sont d'une exceptionnelle dureté. Les retraits de refroidissement, les mouvements du sol, y ont entaillé un réseau de fissures verticales, agrandies par vingt-cinq millions d'années d'érosion.
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Les "hoodoos" volcaniques dominent la végétation (09/97) |
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Certaines colonnes ont plus de cent mètres. D'autres, raccourcies par l'usure, servent de piédestal à d'immobiles toupies : entre deux strates dures, les intempéries ont enlevé les zones plus hétérogènes. La lumière joue du gris rose ou brun de la roche fardée de lichens : le soleil y allume des couleurs pastel, l'ombre le laisse sans éclat.

Big Balanced Rock, à Heart of Rocks, pèse 16 tonnes ! (09/97)
Du "Visitor Center", on peut aller vers le centre du Monument en voiture ou à pied. Les marcheurs devront remonter Rhyolite Canyon jusqu'à "Heart of Rocks", puis Massai Point : douze kilomètres de piste et 450 mètres de dénivelé. En voiture, la route goudronnée, par Bonita Canyon, découvre en préambule quelques roches spectaculaires : Organ Pipe, Sea Captain, China Boy... Elle rejoint Massai Point, mais, de là, il faudra marcher une dizaine de kilomètres aller-retour pour voir Heart of Rocks. Sur les sentiers, l'ombre translucide des arbres protège du soleil de l'Arizona.

Massai Point : la vue s'étend dans toutes les directions (09/97)
Vingt kilomètres au nord du parc, une route de terre conduit aux ruines de Fort Bowie. Établi en 1862, reconstruit en 1868, il protégeait le col entre Chiricahua et Dos Cabezas Mountains, et la seule source permanente des environs : Apache Spring.
La première installation fut un relais de diligence, l'une des 139 haltes sur les 4500 kilomètres entre Saint Louis et Los Angeles. En moins d'un an, John Butterfield avait choisi un parcours, aplani une piste, acheté pataches et animaux de trait, engagé ouvriers, cochers et postillons et construit les relais : bâti en 1858, celui d'Apache Pass se résumait à une salle à manger, quelques chambres, une réserve et un enclos pour les mulets. On s'y arrêtait le temps de changer les bêtes, se rafraîchir et prendre un repas simple vendu un prix fou.
Apache Pass... Les Espagnols l'appelaient El Puerto del Dado, le Col du Destin : on n'était jamais sur d'en revenir vivant ! Le contrat stipulait que la poste devait passer deux fois par semaine dans chaque sens, et John Butterfield avait prévenu ses gens : "Maintenez les meilleures relations possibles avec les indiens : le courrier doit arriver à l'heure !".
Exceptés Lipans, Jicarillas et Mescaleros installés en marge des Grandes Plaines, les Apaches, venus du Canada, s'étaient implantés dans les montagnes du Basin & Range. Chaque bande, sur son territoire, était indépendante : unis seulement par la langue et la religion, les divers groupes mettaient peu en commun sauf, parfois, une guerre pour laquelle ils s'alliaient. La pauvreté du sol en avait fait des gens rudes, prédateurs, prompts à saisir chaque occasion d'assurer leur subsistance. Mais ils avaient la réputation de tenir leur parole et de détester la fausseté. Trois siècles de conflit avaient développé chez eux une haine farouche et un profond mépris des Mexicains. Les Américains ne les dérangeaient guère : peu nombreux, ils n'étaient pas hostiles et deviendraient peut-être des alliés contre l'ennemi atavique.
A la fin de janvier 1861, un éleveur va se plaindre à Fort Buchanan, au sud de Tucson, du rapt d'un jeune garçon et du vol de plusieurs vaches. Il accuse les Chokonens. Les traces mènent dans leur direction : le commandant du poste envoie George Nicholas Bascom, sous-lieutenant frais émoulu de West Point, récupérer enfant et bétail.
A Apache Spring, le jeune officier commet une succession d'erreurs : il ment sur la raison de sa présence, veut prendre Cochise et ses proches en otage, fait tirer sur ceux qui s'échappent et reste obstinément sur ses positions malgré plusieurs jours de confrontation armée. Une partie de sa famille arrêtée, le chef des Chokonens fait aussi des prisonniers. Lorsque Bascom refuse l'échange, il les fait torturer à mort. En représailles, l'officier fait pendre six captifs mâles. Trois sont de la famille du chef : les indiens sont ulcérés ! Deux mois plus tard, cent cinquante civils, américains et mexicains, sont morts sous leurs coups et, privée de plusieurs relais, la Butterfield Overland Company a cessé d'exister.

Dispersés dans ce labyrinthe, les Chiricahuas étaient insaisissables (09/97)
La Guerre de Sécession éclate à la même époque. Les troupes régulières sont rappelées dans l'Est. Pour protéger le Nouveau-Mexique, on lève un régiment en Californie. En route vers Santa Fe, l'avant-garde, quelques dizaines d'hommes, atteint Apache Spring le 15 juillet 1862. Retranchés derrière des rocs roulés aux environs de la source, commandés par Cochise, Victorio et Mangus Colorado (son véritable nom espagnol était Mangas Coloradas, Manches Rouges. Les Mexicains l'appelaient ainsi pour leur sang, dont elles étaient teintes), cinq cents guerriers les attendent ! Les soldats ont deux obusiers : leurs projectiles, en éclatant derrière les fortifications sommaires, mettent les indiens en déroute. Lorsque arrive le gros de la troupe, le colonel James Henry Carleton ordonne la construction de Fort Bowie.

La double détonation des obusiers faisait très peur aux indiens (07/03)
Les premières découvertes d'or, dans le sud-ouest de l'Arizona, ont lieu en 1858, puis 1862. Colons et prospecteurs affluent : dès 1863, la région est suffisamment peuplée pour obtenir une administration, et devient un enjeu politique et militaire. En pleine Guerre de Sécession, l'or ira-t-il aux Unionistes ou aux Confédérés? Washington envoie des soldats pour garder mines et routes. Ces quelques milliers d'hommes, leurs forts à construire, leurs animaux sont une aubaine pour les grands commerçants, isolés de la concurrence ! Les prix atteignent des niveaux éhontés : pour ces négociants, la guerre doit durer... Les autres, ceux qui ne peuvent plus travailler, qui ont perdu un voisin, un ami, un mari, n'ont qu'un cri : "Débarrassez nous des Apaches par tous les moyens !"
Quelques mois après la bataille d'Apache Pass, Mangus Colorado, pris par traîtrise, est assassiné. Les Chiricahuas n'ont plus confiance et sont inexpugnables : villages et fermes isolés sont mis à sac, incendiés, leurs habitants massacrés et souvent torturés. En moins de dix ans, plus des deux tiers de la population, près de 25000 personnes, ont quitté le pays, ou reposent sous six pieds de terre. Partout, sur les tombes, on lit : "Tué par les Apaches".
Dans l'Est, les abolitionnistes pensent avoir résolu le problème noir grâce à l'émancipation et se convertissent en Amis des Indiens. Ils n'en ont jamais vu : leurs grands-pères ont réglé le problème pour eux. Ils ne connaissent pas l'Ouest, ses étendues arides, la difficulté d'y faire prospérer une ferme, pas plus que la réalité des évènements, dissimulée derrière leurs propres chimères et les relations des journaux, toujours prompts à faire un titre ou soutenir une faction. Certaines bandes, déjà, ont accepté de vivre sur des réserves. Beaucoup continuent leur vie nomade et pillent chez les blancs la nourriture qu'elles ne peuvent plus obtenir dans la Nature. Les Chiricahuas sont les plus terribles !
Le président Grant fait voter une loi déterminante : chaque tribu, jusqu'alors nation souveraine, apte à négocier et signer des traités, devient pupille que l'état devra conduire à la civilisation. Le Bureau des Affaires Indiennes est transféré du ministère de la Guerre à celui de l'Intérieur. Chaque église, baptiste, presbytérienne, épiscopale, catholique, quaker, reçoit en partage une population d'indiens et présente ses candidats aux postes d'agent. Paradoxe? En même temps, Grant envoie un nouveau commandant militaire, un héros de la Guerre de Sécession, George Crook.

George Crook. A sa droite, l'éclaireur Alchisay
Sans une particularité du système d'admission à West Point, George Crook, issu d'une famille modeste, n'aurait jamais eu accès aux études supérieures : chaque année, chaque député peut proposer deux jeunes gens pauvres de sa circonscription pour y faire des études gratuites. Lieutenant au début de la guerre, Crook la termine général d'une brigade de volontaires : pragmatique, solide, il ne recule pas devant l'ennemi et gagne des batailles. Malgré des effectifs divisés par dix, il réintègre l'armée régulière comme lieutenant-colonel. Grant lui rend son grade de général lorsqu'il l'envoie en Arizona, en 1871. Crook généralise l'usage des mulets, plus endurants que les chevaux, et celui d'éclaireurs recrutés parmi les Apaches des réserves, pour qui tout vaut mieux que l'inaction forcée du confinement. En moins d'un an, il réussit à pacifier la moitié occidentale du Territoire.
Pourtant, deux mois après être entré en fonction, il reçoit l'ordre de surseoir à toute action : le gouvernement envoie Vincent Colyer tenter de négocier la fin de la terreur. Hué dès son arrivée, le messager de paix prend pourtant la peine d'écouter Américains et Apaches et propose la création de quatre réserves. Mais il n'a pas rencontré le chef des Chokonens : on n'en sort pas ! L'année suivante, Grant envoie un second enquêteur, le général O.O. Howard, si religieux que ses hommes l'ont surnommé "Cite-la-Bible" ! Howard obtient l'aide de Tom Jeffords, un entrepreneur local qui, si l'on croit la légende, s'est enfoncé sans armes dans les montagnes pour traiter avec Cochise, afin de protéger son personnel et poursuivre son activité : son courage tranquille lui a acquis la confiance et l'estime du chef.

Une terre rude et pittoresque (09/97)
Le chef des Chokonens impose ses conditions : une cinquième réserve sera créée, 5000 km² où seront englobées les Dragoon et Chiricahua Mountains. Jeffords en sera l'agent. Mais Cochise meurt au printemps 1874. Son fils, Tahza, aidé de Jeffords, parvient à préserver la paix mais quatre ans après sa création, la réserve est supprimée. L'élan guerrier est rompu : les Chokonens sont transférés à San Carlos. Seuls Geronimo et sa bande refusent de se soumettre. Pendant dix ans encore, ils sèmeront la terreur dans le Sud-Ouest. Fort Bowie sera définitivement fermé en 1894.
Jay Hugh Stafford n'attendit pas la paix : dès 1880, il s'installa au pied de Bonita Canyon, planta des vergers et vendit ses fruits à Fort Bowie. Six ans après, Neil Erickson et Emma Peterson vinrent le rejoindre et fondèrent le Faraway Ranch. Ardents promoteurs du monument national, leurs enfants firent passer l'exploitation de l'agriculture au tourisme. Le ranch, acheté par l'administration en 1979, transformé en musée, est juste après l'entrée du parc.
Une piste traverse la montagne d'ouest en est. Carrossable, mais sans attrait particulier, elle débouche, à l'est, sur Cave Creek Canyon, paradis des "birders", et un camping, où quelques panneaux sont dédiés à la vie quotidienne des Chiricahuas. Une route relie le minuscule village de Portal à l'Interstate : c'est d'elle qu'on peut voir, comme le visage d'un homme couché, les yeux fixés sur le ciel, un groupe de sommets nus nommés Cochise Head.
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Cave Creek Canyon (09/97) |
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Cathedral Rock (09/97)
Site officiel de Chiricahua : www.nps.gov/chir.
La carte du parc sur le site officiel.
Site officiel de Fort Bowie : www.nps.gov/fobo
Temps minimum : 2 heures 30 avec accès.
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© et crédit photos : America dreamZ.
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