
Le Canyon de Chelly est dans la réserve navajo et, si l'administration des parcs autorise l'accès au sommet des falaises, on ne peut se rendre au fond qu'avec un guide indien. Le Canyon del Muerto le rejoint en amont de Chinle. Deux arroyos, Whiskey Creek et Tsaile Creek, ont creusé dans le plateau ce Y aux rives verticales où, depuis des millénaires, les hommes trouvent abri et nourriture. Les Navajos en sont les plus récents occupants.
Le nom navajo du Canyon de Chelly est Tsegi, ce qui signifie à peu près "gorge rocheuse". Tsegi est l'orthographe anglaise la plus proche des sons. Les Espagnols entendaient "tchéyi", qui s'écrit Chelly dans leur langue. Ne comprenant pas le sens du mot, ils précisèrent qu'il s'agissait d'un défilé, et furent les premiers à l'écrire : les Américains reprirent l'orthographe espagnole, mais le double L, en anglais. En français, nous disons "de chéli". En réalité, la prononciation coutumière est devenue "d'shay" ! Quant à dire le mot dans la langue indigène, il semble que la seule méthode soit un long entraînement avec les autochtones.
Sur le sol plat du fond, depuis qu'ils maîtrisent l'agriculture, les indiens font pousser le maïs, la courge et le haricot et, dès le XIXme siècle, les Navajos avaient des pêchers. Les plus vieilles traces d'activité humaine datent de 4500 ans : ces familles semi-errantes de chasseurs-cueilleurs, toujours en quête d'un gibier ou de plantes arrivées à maturation, découvrirent l'agriculture au contact des tribus du sud, vers 200 ans avant Jésus Christ. Dès lors, leur habitat évolua.
Le musée du "Visitor Center" présente les outils quotidiens de ces civilisations disparues et quelques jolis spécimens d'art rupestre, pour une fois à bout portant !

Un autre nouvel outil apparut sensiblement à la même époque : la hache emmanchée. Avant l'usage de la hache, les arbres destinés à la construction des maisons étaient probablement abattus par le feu. (06/05)
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Poterie anasazie (06/05) |
Lanciers espagnols (06/05) |
Les nomades s'étaient contentés de grottes et de simples huttes de feuillage. Installés au milieu de leurs champs, les agriculteurs sédentaires creusèrent des fosses et les couvrirent de branchages. L'expérience aidant, des murs de plus en plus hauts vinrent entourer des cavités de moins en moins profondes.

Cette grotte est située près de 300 mètres au-dessus du lit de Tsaile Creek : ses habitants travaillaient et chassaient sur le plateau (06/05)
Vers 750 de notre ère naquirent les premiers villages, les fameux pueblos des Anasazis, grands ensembles de pièces contiguës de deux, trois, et parfois quatre étages. Besoin de défense contre des tribus pillardes ? Nouveau système social plus centralisé ? Spécialisation des tâches ? On n'a pas trouvé la clé de l'énigme. Leurs murs sont encore bien visibles, et il pleut si peu que, lorsque vinrent les premiers archéologues, ces habitations abandonnées depuis sept siècles contenaient encore des paniers, des fragments de tissu, des épis de maïs en parfait état de conservation.

Sliding House, occupée de 900 à 1200 : la pente trop forte et le talus instable obligeaient déjà les habitants à des travaux de renforcement (06/05)
Vers 1300, le climat changea. Les Anazasis durent émigrer : la mythologie des Hopis raconte comment, bande après bande, ils allèrent s'établir sur les mesas, une centaine de kilomètres à l'ouest. Certains revenaient, le temps d'une saison, des semailles à la récolte, ou parfois plus longtemps. Au début du XVIIIme siècle, les Navajos, qui s'appellent eux-mêmes Dineh, le Peuple, vinrent s'installer dans ces lieux délaissés 400 ans plus tôt.

House under the Rock (06/05)
Migrants venus du Canada, guerriers, pillards, ils s'étaient d'abord arrêtés au Nouveau-Mexique. La pression des tribus des Plaines, à l'est, celle des Espagnols, implantés dans la vallée du Rio Grande depuis le début du XVIIme siècle, leur croissance démographique les poussèrent vers l'ouest. La paix, chez les Hopis, est une profession de foi : ils ne défendirent pas les canyons où, bientôt, champs et vergers des nouveaux arrivants remplaçaient leurs cultures.
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Le hogan, maison traditionnelle du Dineh (06/05) |
Ferme dans le Canyon del Muerto : deux enclos et leurs abris pour les bêtes, une maison classique et un hogan (06/05) |
Excédés par les raids des Navajos sur leurs ranchos, les Espagnols attaquèrent, en janvier 1805, dans le Canyon del Muerto. Le récit de l'affaire diffère selon les sources, mais un fait demeure : une centaine d'indiens, dissimulés non loin du sommet de la falaise, sur une corniche en retrait du mur de grès, périt lors de l'attaque.

Massacre Cave : la corniche, invisible d'en bas, fort exposée d'en haut (06/05)
Les soldats et leurs guides, indiens de tribus ennemies, avançaient au fond de la gorge désertée, lorsqu'une femme, du haut de la corniche, ne put s'empêcher de les insulter en espagnol. Armés de fusils, ils se mirent à tirer sur la paroi de la baume, d'où leurs balles de plomb ricochaient vers les indiens. Des éclaireurs trouvèrent un chemin vers le plateau, d'où leur cible devenait bien visible. Les survivants furent massacrés à l'arme blanche. Au belvédère, un panneau raconte comment une femme tomba dans le vide, agrippée à la tunique d'un soldat qu'elle entraîna dans la mort. Etait-ce elle qui, un peu plus tôt, avait crié ? Depuis, en navajo, la baume porte le nom de "Deux sont tombés"...
On voit encore, au plafond de la grotte, les impacts des balles de plomb. Au dire des indiens, il n'y avait là que femmes et enfants. Le rapport du lieutenant Antonio Narbona mentionne 90 guerriers, 25 femmes et enfants tués, et 33 captifs. La religion du Dineh le tient à l'écart des morts : personne n'alla sur la plate-forme récupérer les cadavres, et les ossements furent découverts beaucoup plus tard par les archéologues. Le nom de del Muerto n'est pas lié à ce combat, mais à des sépultures préhistoriques découvertes à la fin du XIXme siècle.
Raids et rapines continuaient : cinquante-neuf ans plus tard, presque jour pour jour, l'armée américaine entrait à son tour dans Tsegi. Après une dure campagne d'hiver, destinée à détruire les réserves de nourriture de la tribu, le régiment du colonel Kit Carson parcourut la gorge enneigée sans tirer un coup de feu. Au camp de base, on vit bientôt arriver des groupes épars venus se rendre : le Dineh était vaincu par la faim, le froid et le désespoir. Au total, la campagne n'avait fait que 23 morts !
Plusieurs centaines de ruines subsistent dans les canyons, souvent visibles du haut des falaises. Une seule est accessible sans guide : White House. Un chemin descend du plateau, traverse la vallée et remonte à flanc de coteau. Il faut revenir par la même voie, et les 180 mètres de dénivelé suffisent pour ne laisser qu'aux enfants la force de gambader au retour.
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White House, dont la couleur claire vient d'un enduit, est dans la baume (06/05) |
Antelope House a reçu son nom à cause d'une peinture rupestre, relativement récente (06/05) |
On vient à Chinle par une grande plaine herbue, où l'on aperçoit parfois les reliefs colorés d'un "badland".
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Sous un ciel d'orage, "badlands" au sud de Chinle (06/05) |
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Rien n'incite à penser qu'à l'est commencent les reliefs de Defiance Plateau, un anticlinal aux pentes douces appuyé sur les montagnes Chuska : lorsqu'on progresse dans le Monument, presque sans s'en apercevoir (grâce à la voiture !), l'altitude passe en soixante kilomètres de 1679 mètres au "Visitor Center" à 2094, au droit de Spider Rock, et les falaises de trois cents mètres, au point le plus élevé, n'en ont que neuf à l'entrée de la gorge.

De Tsegi Overlook, peu après le "Visitor Center" les falaises encore basses (06/05)
On a là sous les yeux plus de 80 millions d'années d'Histoire de la Terre. Au sommet, la couche claire est un conglomérat de sable et de galets, déposés par des cours d'eau disparus. Au dessous, un grès rouge forme la partie verticale des falaises : c'était le sable d'un immense désert. Au pied, d'autant plus visible que l'on va vers l'amont, les pentes sont des molasses de limons pétrifiés, déposés dans une forêt tropicale il y a 280 millions d'années.

Dans les lignes du grès, la forme des anciennes dunes. Au-dessus, les strates presque horizontales de dépôts ultérieurs : le plan de joint presque horizontal montre que l'érosion avait aplani les lieux. Entre les deux couches, la discontinuité dans l'Histoire géologique est de 60 millions d'années (06/05)

Etonnante fissuration radiale (06/05)
Les roches visibles s'appuient sur des couches plus dures, difficiles à entamer par les cours d'eau. Ceux-ci, au lieu de creuser à la verticale, ont miné le pied des falaises et élargi les vallées. Par endroits, gorgé d'eau, le sable peut être mouvant : c'est l'une des raisons invoquées pour ne laisser personne déambuler au fond sans guide.

La vallée large et plate de Whiskey Creek, dans le Canyon de Chelly (06/05)
Spider Rock, le Rocher de l'Araignée, n'est pas infesté de ces insectes souvent détestés : c'est là, au sommet, que réside Spider Woman ! Rien à voir avec le personnage de bandes dessinées : l'Araignée est une divinité presque universelle chez les peuplades d'Amérique du Nord, mais son comportement change selon les tribus. Inktomi, pour les Sioux est un être malfaisant, toujours affamé et prêt a jouer un mauvais tour. Les Cherokees disent qu'elle leur apporta le soleil et le feu, et leur apprit le tissage et la poterie. Pour les Pueblos, elle a créé le monde et l'humanité. Spider Woman donna au Dineh le métier à tisser et lui apprit à s'en servir. Accessoirement, elle servait aussi de croquemitaine : les parents mécontents menaçaient leur progéniture d'aller rejoindre, au sommet de Spider Rock, le monceau d'ossements d'enfants turbulents dévorés par Femme Araignée !
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Spider Rock. Les Hopis nomment la flèche la plus basse Talking Rock (06/05) |
Comment s'est formé Spider Rock ? A quelque distance en aval, voici l'explication : protégée par une couche de terrain dur, le piton s'use moins vite que les roches adjacentes (06/05) |
Les véritables maîtres tisserands avaient été des Pueblos, probablement mariés à des femmes du Dineh : chez les Pueblos, c'est l'homme qui tisse, alors que cette activité est l'apanage des femmes chez les Navajos. Elles firent mieux qu'apprendre : leurs couvertures, réputées dans toute l'Amérique du Nord, sont une source de revenu depuis le XIXme siècle, grâce aux "trading-posts". Gérés par des négociants blancs, ces "magasins généraux" implantés dans la réserve fournissaient aux indiens nourriture et produits manufacturés de l'industrie américaine, et souvent, leur apprenaient à s'en servir. En échange, ils leur achetaient couvertures, bijoux, laine et moutons, bientôt revendus sur le marché américain. Interprètes, préteurs sur gage, conseillers, écrivains publics, les traders parlaient la langue de leurs clients et eurent plus d'influence qu'agents officiels et soldats.
C'est pourtant un officier qui fit enseigner au Dineh l'art de la forge. Il voulait les rendre autonomes, capables de fabriquer eux-mêmes les objets métalliques de la vie quotidienne, mors, couteaux et outils qu'ils avaient jusque là obtenus par le pillage. Leurs bijoux d'argent, incrustés de turquoise et de corail, sont célèbres, spécialement les "conchas", destinées à orner ceintures et rubans de chapeau. Ces bijoux étaient aussi le moyen de conserver leurs économies : ils gardaient leur fortune sur eux et, en cas de besoin, pouvaient la déposer en gage au trading post.
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A chaque belvédère, bijoux et poteries (06/05) |
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L'emprise du Dineh sur le territoire traditionnel des Hopis ne cessa de croître jusqu'en 1882, lorsque les frontières des réserves respectives furent imposées par l'Administration. En 1953, les Hopis engagèrent un procès pour revendiquer leurs droits ancestraux : 50 ans plus tard, la chicane continue. Dans l'Arizona, la grande réserve navajo occupe 70 000 km2 du Plateau du Colorado, près de 13% de la France métropolitaine. Avec plus de 250 000 membres, la tribu est la plus importante des Etats-Unis.

La pluie bienfaisante est tombé pendant la nuit. Le ciel est couvert, mais déjà, les ruisselets ne sont plus que des flaques (06/05)
Retrouvez les Navajos à Fort Sumner et Monument Valley
Site officiel du Canyon de Chelly : www.nps.gov/cach
Temps minimum : 2 heures plus accès.
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